« Les Machiavéliens » de Burnham, une lecture libérale (IV)

machiavelli by kcakduman (creative commons) (CC BY-NC 2.0)

Les Machiavéliens tendent à ignorer certains concepts phares du libéralisme comme la notion de liberté et le danger lié à l’extension des Etats.

Par Finn Andreen.

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Après avoir résumé, en partie I, les idées que présente Burnham dans son livre Les Machiavéliens, puis revu dans les parties II & III les problèmes pour la démocratie qu’impliquent ces conclusions, les lacunes libérales de Burnham ainsi que des penseurs machiavéliens sont le sujet de cette partie IV.

La plupart des individus qui vivent en démocratie, et pour qui l’idéal démocratique est presque devenu une partie de leur propre identité, ressentiront naturellement une gêne, voire une aversion, vis-à-vis des conclusions des machiavéliens. Ces conclusions ne correspondent pas du tout à l’idéologie égalitariste et démocratique de la culture politique occidentale contemporaine.

Mais elles pourraient probablement en théorie être acceptées par des politologues de convictions idéologiques diverses et variées. Toutes les idéologies politiques reconnaissent, du moins implicitement, la réalité du pouvoir de la minorité sur la majorité. Les libéraux, en particulier, devraient avoir une affinité naturelle pour la science politique machiavélienne, car celle-ci justifie le scepticisme libéral traditionnel envers le pouvoir politique.

En effet, Burnham a montré que les penseurs machiavéliens avaient anticipé de presque un siècle, quoique de façon approximative et peu sophistiquée, des contributions libérales assez récentes en science politique, telles que la théorie des choix publics et l’idée de la capture règlementaire. Les machiavéliens seraient certainement d’accord pour dire que la minorité dirigeante – composée de politiciens, de fonctionnaires et de leurs relations dans le monde des affaires – a ses propres raisons et intérêts d’influencer la politique du gouvernement et de diriger les investissements publics.

Il est donc assez ironique que la critique la plus pertinente et la plus constructive du livre de Burnham et de la science politique machiavélienne plus largement, provient sans doute du libéralisme. Cette critique libérale concerne deux points précis : l’inexistante théorie de l’État de Burnham et sa faible définition de la liberté. Ces deux lacunes limitent la solution que peut proposer Burnham pour contrecarrer les tendances oligarchiques des démocraties représentatives.

L’inexistante théorie de l’État

Le libéralisme adopte la définition wébérienne de l’État en tant qu’entité qui utilise de façon coercitive son monopole des moyens de violence sur un territoire donné, en fournissant protection et autres services. En contrepartie, l’État exige une compensation pour ces services et une obéissance à ses règles.

En tant que transgresseur fondamental de la propriété privée, les libéraux considèrent donc l’État comme le premier et le plus grand frein à la liberté. Ils définissent donc la liberté politique comme l’absence de contraintes étatiques. Avec cette définition, à tout moment la quantité de liberté politique dans la société est relative à la taille de l’État, son envergure et son rôle dans la société.

Ni les machiavéliens ni donc Burnham n’ont tenu compte de la croissance historique sans précédent de l’État et le rôle objectivement et historiquement excessif qu’il joue dans la société moderne. Peut-être que cette tendance étatique n’était pas encore si évidente pour les machiavéliens, actifs surtout avant la Première Guerre mondiale, mais Burnham aurait pu cerner ce phénomène.

Il n’a pourtant pas clairement identifié l’État comme agent social distinct du reste de la société. Dans Les Machiavéliens, il ne mentionne jamais le mot État, évoquant plutôt des dirigeants, dans le sens classique du terme, comme les Grecs employaient ce mot. L’emploi de dirigeants semble un peu déplacé dans un ouvrage sur la société moderne et peut conduire à des malentendus, puisque cela implique une personnalisation du pouvoir politique qui n’existe plus. À l’exception des systèmes présidentiels, comme celui en vigueur en France, le pouvoir politique ne dépend plus des caprices d’un seul individu. Les dirigeants est un terme qui n’évoque aucunement l’État moderne en tant qu’institution, avec sa bureaucratie tentaculaire, ses innombrables intérêts et sa complexe relation avec la société.

Le manque d’une théorie de l’État dans l’œuvre de Burnham peut se comprendre car il venait à l’époque de faire un revirement idéologique dramatique, ayant juste quitté le marxisme et adopté le conservatisme américain. Les auteurs machiavéliens eux-mêmes étaient plus sophistiqués en ce sens, puisqu’ils se réfèrent beaucoup plus souvent à l’État qu’aux dirigeants, ce qui indique qu’ils voyaient l’État d’une manière bien plus moderne que Burnham.

Cependant, les machiavéliens ne développèrent pas non plus, curieusement, le concept d’État. Il n’y a guère dans leurs œuvres de références aux célèbres penseurs libéraux qui ont développé des théories modernes de l’État, tels que Frédéric Bastiat, Gustave de Molinari, William Godwin, Lysander Spooner, Herbert Spencer ou Robert Oppenheimer. (Mosca mentionne Spencer, mais pas en ce qui concerne son opposition à l’État). Ces penseurs libéraux ont identifié très tôt l’exception que représente l’État en tant qu’organisation sociale, et son rôle improductif et souvent nocif pour la société.

Il semblerait que non seulement Burnham mais également les penseurs machiavéliens eux-mêmes ne connaissaient pas les contributions importantes de ces penseurs libéraux. En conséquence, ils n’ont pas pu identifier l’exception significative que représente l’État moderne sur le plan sociologique et historique dans la société, ni la position politique à adopter en réaction à cette exception.

Il est important de noter que les deux concepts qui sont comparés ici – à savoir la minorité dirigée des machiavéliens et l’État coercitif des libéraux – ne sont pas identiques. Certains membres de la minorité dirigeante ne font pas de facto partie de l’État, même s’ils y sont généralement au moins fortement liés. Inversement, de nombreux fonctionnaires de bas rang ne devraient pas être considérés comme faisant partie de la minorité dirigeante puisqu’ils n’ont aucun pouvoir de décision.

Cependant, les deux concepts se chevauchent clairement. Une partie essentielle de la minorité dirigeante détient le pouvoir politique sur la majorité, et le pouvoir politique est exercé uniquement par les institutions de l’État.

La liberté en tant qu’opposition politique

Puisque les machiavéliens sont connus pour leur approche scientifique et non idéologique de la politique, il n’est pas étonnant qu’ils ne donnent pas beaucoup d’attention au concept de liberté, qui est un concept historiquement et idéologiquement fluide. En effet, le mot liberté n’apparaît pas dans leurs œuvres. Évidemment, sans une théorie de l’État, la liberté ne peut évidemment pas être définie au sens libéral du terme, c’est-à-dire en tant qu’absence de coercition étatique.

Il est donc d’abord difficile de comprendre pourquoi Burnham appela les machiavéliens les « défenseurs de la liberté », dans le sous-titre de son livre. Cette qualification ne devient claire que dans le dernier chapitre de conclusion. Burnham leur a donné ce nom car il considérait que la science politique machiavélienne révélait la façon dont, au moins en partie, la minorité dirigeante doit représenter, c’est-à-dire prendre en considération, la majorité qu’elle gouverne.

Pour Burnham comme pour Gaetano Mosca, « La liberté, veut dire avant tout… l’existence d’une opposition publique à l’élite gouvernante »1 . La liberté est alors définie en tant que « défense judiciaire », c’est à-dire comme « une mesure de sécurité pour l’individu, qui le protège de l’exercice arbitraire et irresponsable du pouvoir », en particulier en ce qui concerne « le droit des opposants de l’élite dirigeante d’exprimer publiquement ses positions d’opposition en public et à s’organiser pour les mettre en œuvre »2.

Burnham définit donc la liberté comme la possibilité d’un conflit politique, par l’existence d’une opposition réelle à la minorité au pouvoir. Burnham ne parlait pas, bien sûr, de l’opposition populaire à l’élite gouvernementale. Les machiavéliens ont montré que la majorité est incapable d’une telle opposition, car « seul le pouvoir limite le pouvoir »3. L’opposition politique doit donc obligatoirement provenir d’une « partie de l’élite dans son ensemble »3.

Burnham ne voit pas la démocratie comme « le pouvoir du peuple », car les machiavéliens ont montré que cela est impossible. Il définit plutôt la démocratie telle qu’elle est souvent comprise en pratique, à savoir comme une société « libre » dans le sens de liberté mentionné ci-dessus. Ce droit d’opposition est fondamental pour que le système politique soit démocratique, en faisant pression sur la minorité au pouvoir.

La démocratie est liée à cette définition de la liberté par Burnham parce qu’il percevait ce système politique comme la seule façon pour la majorité de défendre ses intérêts auprès de la minorité dirigeante, au moins indirectement. L’argument consiste à dire que cette lutte de pouvoir au sein de la minorité dirigeante deviendrait inévitablement publique à un moment donné. Par conséquent, l’élite en opposition et l’élite au pouvoir devront tenir compte, dans une certaine mesure, des intérêts exprimés par la majorité.

Le passage clé de Burnham est le suivant 5 :

Comme le pouvoir dépend de la capacité de contrôler les forces sociales existantes, l’opposition cherche à attirer les forces de son côté et à gagner de nouveaux leaders qui sortent des rangs de la société. Dans cette tentative, elle doit promettre certains avantages à divers groupes; si elle réussit, elle doit tenir au moins quelques-unes de ses promesses. En même temps, cette lutte stimule des nouvelles revendications de nombreux groupes, même des non-élites. Enfin, l’opposition doit chercher à détruire le prestige de l’élite dirigeante en exposant les inégalités de son pouvoir, qu’elle connaît bien mieux que les masses.

[…]

Face à ces attaques multiples, l’élite gouvernante, pour tenter de garder le contrôle, est à son tour contrainte d’accorder certaines concessions et de corriger au moins quelques-uns des abus les plus flagrants. Le résultat net indirect de la lutte, qui d’un point de vue n’est qu’une lutte entre deux groupes de dirigeants, peut donc être bénéfique pour de larges parties des masses. Les masses, empêchées par la loi d’airain de l’oligarchie de se gouverner directement et délibérément, sont capables de limiter et de contrôler indirectement le pouvoir de leurs dirigeants. 

Ce processus décrit par Burnham existe certainement et peut accroître l’influence de la majorité dirigée. Le niveau exact d’influence que la majorité tire de l’existence d’une opposition dépend probablement des conditions spécifiques de chaque société. Burnham était peut-être trop optimiste quant à cette influence, étant donné l’approche non scientifique de la majorité en ce qui concerne la politique.

Il était peut-être aussi trop optimiste en pensant que l’existence d’une opposition politique au sein de la minorité au pouvoir serait tout simplement tolérée. Comme Burnham l’a admis dans le même chapitre final, un corollaire pour que ce processus fonctionne est que la minorité dirigeante doit aussi être scientifique dans son approche du pouvoir politique, car en servant au mieux ses propres intérêts à court et à long terme, elle servira aussi indirectement certains besoins de la majorité, comme l’explique clairement la citation précédente.

Cependant, l’expérience historique montre que cela n’est pas une qualité que l’on peut attendre souvent de ceux qui détiennent le pouvoir politique. Au contraire, la minorité dirigeante montre bien souvent des signes d’incompétence et de superficialité. De nombreux exemples, anciens, modernes et très récents, montrent que les élites gouvernantes ont souvent été minées par leurs propres erreurs politiques, tant en politique intérieure qu’étrangère.

Confusion entre liberté et démocratie

D’un point de vue libéral, avec une telle définition, Burnham confond dangereusement liberté et démocratie. Parler des bienfaits de l’opposition politique est une chose, mais assimiler cela à la liberté en est une autre.

Appeler les démocraties libres parce qu’elles acceptent une opposition politique est une position tout à fait normale. C’est la position standard aujourd’hui qui emploie la logique circulaire selon laquelle les démocraties sont libres précisément parce qu’elles sont des démocraties. Il est donc surprenant que Burnham ait adopté cette définition machiavélienne simpliste et faible de la liberté.

D’un point de vue libéral il est dangereux de faire un amalgame entre liberté et démocratie, car cela signifie qu’un concept aussi fondamental que la protection des droits de propriété est relégué au second plan. En effet, la démocratie n’est pas en soi un rempart contre la violation de la propriété privée par l’État. Au contraire, les démocraties libérales modernes ont des États interventionnistes qui ne cessent de s’en prendre aux droits de propriété par leurs politiques fiscales et monétaires, leurs restrictions commerciales et leurs pressions réglementaires sur l’économie.

Lorsque l’État est de taille réduite et intervient peu dans la société, son bilan en tant que défenseur du droit de propriété est naturellement considéré comme bien plus important que le degré avec laquelle l’élite dirigeante « représente » réellement la population. À l’inverse, lorsque l’État est fortement interventionniste et a un rôle de grande envergure, la question de la représentation démocratique devient évidemment alors primordiale.

Ceci montre bien comment la démocratie et la liberté, au sens libéral du terme, sont en réalité des concepts contradictoires. C’est la raison pour laquelle cet amalgame entre la démocratie et la liberté a été critiqué par un bon nombre des principaux libéraux, tels que Murray Rothbard, Hans-Herman Hoppe, Rose Wilder Lane, F. A. Harper, entre autres.

Si l’on considère cette critique libérale de la science politique machiavélienne, il est possible maintenant de voir comment le libéralisme peut proposer une meilleure solution aux crises de légitimité auxquelles les démocraties modernes sont confrontées quotidiennement lorsqu’elles deviennent inévitablement de plus en plus oligarchiques et autoritaires.

  1. Burnham, J., The Machiavellians: The Defenders of Freedom, 2nd edition, Gateway, 1964, p277.
  2. Ibid. p274.
  3. Ibid. p278.
  4. Ibid. p278.
  5. Ibid. p279.
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