« Les Machiavéliens » de Burnham, une lecture libérale (III)

Florence-82 by shogunangel (Creative Commons CC BY-NC-ND 2.0)

Une leçon importante des machiavéliens est donc que l’individu doit se méfier du pouvoir politique même lorsqu’il vit dans une  démocratie.

Par Finn Andreen.

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Si les tendances oligarchiques du système démocratique étaient déjà bien comprises au début du XXe siècle par les machiavéliens, leurs conclusions n’ont malheureusement pas été retenues, même par la plupart des politologues. Cela n’est pas étonnant puisque la majorité n’a jamais pris connaissance des travaux de ces penseurs. Leurs noms sont très rarement cités, que ce soit dans l’enseignement secondaire ou à l’université.

Ni le livre de Burnham ni ceux des machiavéliens ne sont aussi connus qu’ils devraient l’être. Ils sont aujourd’hui difficiles à acquérir. Celui de Burnham est sorti récemment dans une nouvelle édition anglaise mais n’avait pas été publié depuis 1964 en langue originale. Le chef-d’œuvre de Gaetano Mosca, La Classe Dirigeante vient d’être réédité en français pour la première fois depuis longtemps et n’a pas été republié en anglais depuis des décennies. Il ne peut être acheté que d’occasion pour des centaines de dollars. Le magnum opus de Robert Michels, Partis politiques, ne peut être acheté qu’en réimpression (en anglais), car il semble qu’il n’y ait pas d’édition récente de cet ouvrage dans cette langue.

Au risque de sembler conspirationniste, l’accès difficile à ces œuvres et l’ignorance des idées des machiavéliens ne sont peut-être pas une coïncidence. Burnham a donné une explication qui, ironiquement, peut s’appliquer directement à son propre ouvrage :

« L’application au public de la méthode scientifique à la politique est entravée par ceux au pouvoir. Ils ne veulent pas que de véritables connaissances politiques soient disponibles, et ils bloquent la liberté d’enquête quand elle menace, comme elle menace si souvent, de saper leur pouvoir. Depuis l’époque des sophistes grecs jusqu’à aujourd’hui, tous ceux qui, par une enquête objective, divulguent une partie de la vérité sur le pouvoir ont été dénoncés par l’opinion officielle comme subversifs. » 1  

Aujourd’hui, le filtrage de contenu et la censure d’information sur Internet jugés politiquement sensibles peuvent s’expliquer de cette manière. Le sort de Julian Assange est un exemple flagrant du traitement réservé à ceux qui « divulguent une partie de la vérité sur le pouvoir » dans des systèmes politiques qui se veulent démocratiques.

Existerait-il un effort plus ou moins concerté pour limiter la circulation des œuvres des machiavéliens de la part de la minorité dirigeante, de peur que ces idées ne se répandent dans la majorité dirigée ? Bien que l’ignorance de la société au sujet des machiavéliens puisse avoir une explication plus prosaïque, il serait utile d’étudier pourquoi leurs œuvres si originales et éclairées ne sont pas plus largement disponibles, et encore moins enseignées.

Indépendamment de la réponse à cette question, il n’aura pas échappé au libre penseur que la majorité n’a pas la possibilité de prendre conscience de la nature oligarchique de ses démocraties. À  travers l’école publique, elle a été éduquée depuis son plus jeune âge à croire au mythe de la démocratie. Cela peut se comprendre car la plus grande menace pour la minorité au pouvoir, comme l’a noté Burnham, est l’adoption par la majorité de la méthode scientifique d’analyse de la politique.

Une leçon importante des machiavéliens est donc que l’individu doit se méfier du pouvoir politique même lorsqu’il vit dans une démocratie. Le mythe de la démocratie existe précisément pour que la majorité se contente de ne pas s’impliquer dans les affaires politiques de sa nation, à part se rendre périodiquement dans l’isoloir.

La tendance au bonapartisme

La nature oligarchique des systèmes politiques explique pourquoi dans une démocratie les actions des branches exécutive et législative sont souvent très différentes des programmes politiques sur lesquels elles ont été élues. Ce déficit démocratique est particulièrement évident dans les systèmes présidentiels où le président est élu au suffrage universel.

Comme dans un tel système le président est élu directement par le peuple, il est souvent perçu, par lui-même et par d’autres, dans les mots de Burnham, comme « l’incarnation la plus parfaite de la volonté du groupe, du peuple ».2 Ainsi, selon le mythe de la démocratie, non seulement le président a la légitimité de gouverner mais il ne peut être blâmé car il n’est qu’un instrument de la quasi sacrée volonté du peuple.

Parce que son élection est confirmée par le peuple, il peut justifier ou excuser presque n’importe quelle action politique, y compris celles qui lui permettent d’augmenter ses chances de rester au pouvoir. Ces méthodes consistent souvent à utiliser le pouvoir de la fonction présidentielle pour soutenir sa réélection, pour affaiblir l’opposition et influencer le pouvoir judiciaire. De tels actes ne sont pas nécessairement anticonstitutionnels ou illégaux et, en tout état de cause, le président jouit de l’immunité du poste.

Enchâssé dans le système démocratique lui-même, il y a donc une tendance à l’autoritarisme, que les machiavéliens désignaient sous le terme de bonapartisme. Napoléon s’est couronné Empereur, mais Empereur des Français, pas de la France. C’est-à-dire que la légitimité du chef de l’État provenait dès lors non pas d’en haut, de droit divin, mais d’en bas, du peuple. Cela s’exprime encore plus clairement avec le deuxième Bonaparte à gouverner la France, Napoléon III, qui prétendit avec astuce qu’il était « simplement l’organe exécutif de la volonté collective manifestée lors des élections ».3  

Dans ce contexte, pour quiconque qui suit la vie politique aujourd’hui, il est difficile de nier la véracité du passage suivant de Burnham :

« Les dirigeants ne sont plus personnellement responsables de leurs actes : ils peuvent aller en guerre, persécuter, voler, violer les libertés, ne pas se préparer aux crises sociales ou militaires, et ne jamais être mis en cause pour quelque crime ou échec que ce soit ; ils diraient qu’ils n’ont fait que réaliser la volonté du peuple ».4

Poussé à l’extrême, comme le dirigeant démocratiquement élu « personnifie la majorité, toute résistance à sa volonté est anti-démocratique. »5 Il y a des signes évidents de ces tendances aujourd’hui. L’intolérance à l’égard des opinions minoritaires et même la censure des opinions qui ne sont pas considérées comme démocratiques sont en augmentation depuis plusieurs années dans plusieurs démocraties occidentales.

Le cas du referendum

Le référendum est un exemple où les démocraties modernes sont déjà bonapartistes. En effet, le référendum est souvent utilisé pour donner un sceau de légitimité à des décisions politiques qui ont déjà été prises par le gouvernement, sans l’implication ou l’assentiment de la population.

Comme Burnham écrivit :

« L’usage le plus visible du référendum… est dans le plébiscite bonapartiste… où le vote attache la fiction de la volonté populaire à ce qui a déjà été décidé dans les faits historiques. »6

En général, la minorité dirigeante obtient à l’avance le résultat souhaité du référendum. Si malgré tout le résultat n’est pas celui souhaité par celle-ci, ce résultat du scrutin est généralement ignoré ou bien le vote s’organise une deuxième fois afin d’obtenir le bon résultat. Il y a plusieurs récents exemples de cela, en France et ailleurs.

Ainsi, le problème de la démocratie représentative par rapport aux autres systèmes politiques n’est pas qu’elle ne représente pas le peuple – ce n’est le cas d’aucun système politique – mais qu’elle est considérée comme un système politique légitime à tel point que même de nombreux régimes manifestement non démocratiques ont ajouté démocratique à leur nom officiel. Les démocraties modernes ne peuvent évidemment pas tenir la promesse utopique du pouvoir du peuple, et cela commence à devenir de plus en plus évident pour la majorité dirigée.

La crise de légitimité de la démocratie est bien sûr aussi aggravée par d’autres difficultés bien connues du processus démocratique, qui ne sont pas directement liées à la science politique machiavélienne ; tel que le concept de la tyrannie de la majorité, et d’autres aspects.

Les difficultés inhérentes à la démocratie représentative et la tendance au bonapartisme présentées ici contribuent donc à expliquer les tensions politiques et l’instabilité sociale que connaissent les démocraties modernes. Burnham propose dans son dernier chapitre une solution à ces problèmes de démocratie.

Dans la prochaine partie, cette solution sera revue et comparée aux propositions libérales pour faire face à ce dilemme du système démocratique.

  1. Burnham, J., The Machiavellians: The Defenders of Freedom, 2nd edition, Gateway, 1964, p290.
  2. Ibid. p179.
  3. Ibid. p178.
  4. Ibid. p296.
  5. Ibid. p179.
  6. Ibid. p182.
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