Renaissance libérale et changement de civilisation

Statue de la liberté (Crédits : benonrtherun, licence Creative Commons)

OPINION : les libertés se zombifient au point de ne plus être que les ombres décharnées de ce qu’elles furent initialement. Il est temps de réagir.

Par Yannick Harrel.

Depuis les années 1970 et la fin des Trente glorieuses s’opère un changement continu dans le modèle civilisationnel occidental : les libertés de s’exprimer, de circuler, d’entreprendre, de commercer, de s’associer, de cultiver et de se cultiver, d’acquérir et de vendre se racornissent et se vident de leur contenu.

Qu’est-ce que la liberté ? C’est avoir le libre choix de nos actes et assumer la responsabilité de ceux-ci en contrepartie. L’impunité ne saurait être liée à la liberté.

Seulement, depuis mai 1968 et la crise de 1973, avec une accélération croissante depuis l’effondrement de l’Union soviétique, nous observons la fin de cette philosophie libérale. Nous plongeons désormais dans un maelström sécuritaire où la seule compensation octroyée sont les loisirs comme palliatifs : comme s’il s’agissait de troquer les libertés pour les loisirs qui ont, signe révélateur, de plus en plus tendance à se confondre sémantiquement.

Ce basculement s’opère dans un contexte où la violence fait l’objet de mesures toujours plus coercitives pour des résultats toujours plus médiocres. La faute à une approche erronée qui ne peut aboutir qu’à un diagnostic erroné et en corollaire, à une médication erronée.

Du conflit naît le progrès

Ainsi, comme le relatait si bien Olivier Babeau récemment dans un entretien au journal Le Figaro du 26 janvier 2021 (mis à jour suite au souffletage d’Emmanuel Macron) :

La violence est omniprésente parce que, précisément, nous la nions. En voulant faire disparaître les conflits, en brisant leurs mécanismes d’expression, ils s’exacerbent et jaillissent finalement en éruptions destructrices… Notre répugnance à reconnaître les conflits a aussi eu pour conséquence une trop longue acceptation silencieuse de dérives inacceptables.

Et c’est en cela que, par crainte du conflit et amour de la lâche sérénité d’esprit, nous devons faire face à une nouvelle forme de religion laïque où les consensus fabriqués s’enfilent comme des perles et réduisent d’autant la fenêtre d’Overton (le champ des sujets acceptables dans le débat public, plus ou moins réduite selon la nature du régime).

Le milieu journalistique, transformé en nouvelle classe de prêtres (avec son haut et son bas clergé), relaie avec zèle les certitudes du moment, n’hésitant pas à recourir à l’inquisition sous la forme du fact-checking (vérification de post-vérité), c’est-à-dire chargé de l’apposition du poinçon d’honorabilité sur les propos, les images ou les écrits de tout acteur public.

Dans ce paradigme, les faits importent moins que la sanctuarisation d’une illusion masquant la rente de quelques satrapes.

Comment expliquer autrement que les images violentes publiées sur les réseaux sociaux suscitent l’ire des personnalités publiques davantage que l’acte filmé lui-même ? Comme si montrer la réalité dans sa nature la plus crue c’était justement réfuter l’illusion d’une société irénique matelassée de concorde partagée ?

Le fait n’est pas nouveau puisque durant les guerres du Golfe, il était strictement prohibé de filmer et diffuser des images de corps de soldats décédés : la guerre devenait ainsi plus propre, ne laissant filtrer que les chiffres des combattants ennemis tombés sur le champ de bataille (mais jamais ceux des civils) : le concept de zéro mort avait gagné les écrans… et les esprits.

Et malgré toute cette débauche d’inhibition, le conflit demeure consubstantiel au progrès philosophique, économique, technologique et anthropologique : la violence est induite par le conflit mais doit trouver un canal pour endiguer tout débordement et offrir un débouché assurant aux parties prenantes une solution de sortie de crise acceptable pour être acceptée.

La guerre par ses traités en est un parfait exemple : il ne peut y avoir de guerre victorieuse menée anarchiquement. La violence doit s’établir par une chaîne de commandement, donc de responsabilités, et une stratégie globale avec une gestion avisée des ressources.

La sortie de conflit nécessite tout autant un encadrement puisque les mauvais traités aboutissent à de mauvaises paix, et inévitablement, à la reprise du conflit à courte ou moyenne échéance.

Autre exemple : pour s’éloigner de l’hécatombe effroyable des pilotes de courses des années 1950-1970, les promoteurs de compétitions automobiles décidèrent de sécuriser à l’extrême circuits et véhicules, au point de rendre les sports mécaniques horriblement fades tout en introduisant à grande échelle la gestion automatisée.

Ce qui fit dire à Niki Lauda, pourtant rescapé d’un terrible accident de Formule 1 en 1976 au Nürburgring, qu’il devenait nécessaire de revenir à un sport plus risqué (juin 2015, entretien pour Bild am Sonntag) : plus risqué mais pas plus dangereux, la nuance sémantique était de rigueur.

Dans ces deux derniers exemples, la violence est canalisée plus que réprimée. Elle sert des objectifs précis dans un cadre défini (moyens, temps, espace).

La violence ou les violences ?

Or, les membres de la classe dirigeante réprouvent tout type de violence… physique. Et physique uniquement. En effet, pour les citoyens ordinaires agressés, il ne peut s’agir que d’un sentiment d’insécurité. Pourquoi ?

Parce que les autres violences (sociales, économiques, psychologiques, normatives) sont tolérables et même recevables puisque non visibles et verticales descendantes (top-down) tandis que la violence physique est visible et verticale ascendante (bottom-up) : lorsqu’un geste physique est opéré envers un membre de la classe dirigeante, celui-ci est qualifié de crime de lèse-majesté dans une unanimité politique et médiatique qui adoube pourtant toutes les autres formes de violences.

Dans un système libéral, la violence est induite dans les échanges mais l’intérêt supérieur est de trouver un rapport d’équilibre profitable à toutes les parties. Bref, le libéralisme apprend le compromis et chercher à éviter la situation dite d’aporie (situation de contradiction indépassable).

Or, comme exposé en début d’article, nous sommes sortis progressivement de toute société libérale, le compromis est devenu suspect et en toute logique systémique, la violence a repris le dessus en raison de l’anomie (délitement social) provoquée par un État faible et tyrannique (les mesures tyranniques compensant la faiblesse de l’adhésion légitime à ses politiques), empressé de faire taire toute voix dissidente et de laisser libre cours au capitalisme de connivence ainsi qu’au sectarisme communautaire.

Autre démonstration de ce changement de paradigme civilisationnel : les observations sur la mobilité démontrent qu’il ne s’agit plus de détecter et d’appréhender les chauffards indélicats et inconscients par une approche ciblée individuelle mais de procéder par une surveillance automatisée généralisée tout en multipliant les contraintes pour le plus grand nombre.

Une fois encore, la santé ou la sécurité sont les justificatifs d’un hygiénisme croissant striant la société entre ceux qui ont le privilège de ralentir et de vivre du labeur d’autrui et ceux qui sont contraints d’être mobiles et véloces pour le profit d’autrui.

Cela est d’autant plus visible dans les zones pavillonnaires où les obstacles se sont multipliés, incitant les usagers de la route non-résidents à ralentir au risque d’endommager leur moyen de locomotion personnel (payé par leurs propres deniers) sur un ouvrage d’art communal (payé par les deniers des contribuables).

En somme, pour lutter contre la violence de quelques-uns, l’on exerce une pression toute aussi violente (source de stress permanent) sur l’ensemble des usagers et l’on y oppose une violence insidieuse : l’impossibilité de réclamation ou de rédemption, le couperet tombe, implacable et anonyme.

Tout esprit éclairé sait comment se termine pareille situation : l’hypertrophie de l’État le pousse à des retranchements dommageables pour les individus et, en prolongement, pour le corps social ; les libertés se zombifient au point de ne plus être que les ombres décharnées de ce qu’elles furent initialement.

Renaissance libérale : toute une stratégie

Comment éviter cet effondrement qui engloutira toute une partie de la société ?

Par l’éducation et la formation aux valeurs patriotiques et libérales, en France comme ailleurs. Comme l’énonçait avec verve Rafik Smati dans son entretien au Figaro du 5 juin :

Cette lâcheté n’a eu de cesse de vouloir effacer l’histoire de France pour la réécrire ; elle a fait de la France un pays multiculturel alors que la force de notre nation réside dans l’unité de sa communauté nationale ; elle a renoncé à faire appliquer l’ordre, jusqu’à abandonner des quartiers entiers de la République à des mafias et à des ennemis de la France ; elle a cassé le génie français en bridant les initiatives et l’esprit d’entreprise.

Par le soutien ou la création de mouvements au sein de cités et des campagnes afin que la visibilité du mouvement libéral soit clairement attestée et démultipliée ;

Par le ralliement de catégories généralement hostiles au libéralisme, comme les fonctionnaires, en intégrant bien que la lutte ne s’opère pas contre l’État (outil neutre par nature) et ses fonctionnaires mais envers les travers bureaucratiques et l’esprit dévoyé (tyrannique) des dirigeants ;

Par l’information et, si besoin est, la pression sur des élus locaux, nationaux et européens afin de valider une vision libérale de la gestion des problématiques de notre temps ;

Par l’emploi ou la présence sur des médias généralistes (pour l’influence) et des réseaux sociaux (pour l’audience) afin d’offrir au mouvement une force de pénétration dans les esprits ;

Par la recherche et l’application de stratégies propres dans les différents secteurs d’activité à assurer le bien-fondé du mouvement comme par exemple l’entreprise libérée, stratégies aux résultats visibles par tous et de ce fait applicables.

Prospérité, sécurité, équité et libertés sont le plus à même d’être garanties par un tel mouvement que par tout autre. Cela implique en revanche d’affronter le changement de paradigme civilisationnel auquel nous faisons face et qui nous tire vers les abysses. Pour assurer cette renaissance libérale, il faudra aller au contact.

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