Le couvre-feu, symbole d’un pouvoir politique hors contrôle

curfew BY Aydin Orstan (CC BY-NC-ND 2.0) — Aydin Orstan, CC-BY

La décision importante d’instaurer un couvre-feu concernant toute la population a été prise au doigt mouillé. Ce constat rend cette mesure draconienne et liberticide encore plus inacceptable.

Par Finn Andreen.

Même ceux qui approuvent la gestion gouvernementale de la pandémie sont certainement en train d’attendre, avec une impatience printanière, la levée des restrictions sanitaires qui accablent les Français depuis plusieurs mois.

Mais ni Élisabeth Borne, la ministre du Travail, ni Emmanuel Macron lui-même, vers lequel tous les regards se tournent, n’ont pour le moment voulu confirmer que le couvre-feu sera bientôt abrogé (il semble que cela le soit définitivement le 30 juin 2021).

Le couvre-feu que subit la France depuis des mois rappelle forcément la guerre, ou du moins devrait le faire, même pour la majorité ne l’ayant jamais vécue. Cependant, le couvre-feu imposé le 21 août 1944 par l’occupant allemand alors que les alliés étaient en train de libérer Paris, a été moins strict que celui imposé par le gouvernement français aujourd’hui :

De plus, le couvre-feu n’est traditionnellement pas une méthode utilisée pour protéger la population en temps de paix, mais pour laisser le champ libre aux autorités en temps de guerre ou d’insurrection.

L’exécutif est encore une fois décrédibilisé par ce décret de couvre-feu car assez peu d’efforts sont faits pour qu’il soit respecté. Par exemple, il n’y a pas de patrouilles qui circulent la nuit pour s’assurer que les rues sont vides.

Pourtant, Macron a déclaré en mars 2020 que le pays était en guerre contre le coronavirus. Dans ce cas, c’est bien une drôle de guerre : cette fois l’ennemi est un virus et l’armée française a été très peu mobilisée pour lutter contre la pandémie, contrairement à ce qui a été le cas dans plusieurs autres pays, par exemple en Russie et en Chine.

Ceci est du domaine de la farce, ou plutôt de la tragédie. Car outre les références martiales, le couvre-feu rappelle aussi l’incompétence et la négligence du gouvernement dans la gestion de la pandémie depuis février 2020.

Lorsque le couvre-feu a été déclaré fin 2020, il n’y avait pas de données prouvant qu’il serait efficace contre la pandémie. Et quand celle-ci sera derrière nous, il sera évidemment difficile d’attribuer spécifiquement au couvre-feu, aussi respecté (ou pas) soit-il, une quelconque relation de cause à effet avec le taux d’incidence du Coronavirus.

Il semble donc qu’une décision aussi importante qu’un couvre-feu impliquant toute la population française ait été prise plus ou moins au doigt mouillé. Ce constat rend cette mesure draconienne et liberticide encore plus inacceptable.

Les libéraux ne cessent de répéter depuis un siècle et demi, avec un succès malheureusement assez limité, qu’il est nécessaire de comprendre les conséquences involontaires de chaque décision étatique supposée régler un problème.

Le couvre-feu est l’une des mesures les plus oppressantes qu’ait jamais connue la France. Il a été décrété par l’exécutif, sans aucun débat, ni avec le Parlement, ni avec les spécialistes. Cette mesure n’a évidemment pas non plus été votée par les Français, alors qu’elle a un impact significatif sur leur vie quotidienne, bien que la France soit, nominalement au moins, une démocratie.

Mais les démocraties ne pas sont des régimes politiques stables, contrairement à ce que pensait Francis Fukuyama quand il a évoqué la fin de l’Histoire. Elles tendent en permanence vers l’oligarchie, comme l’a énoncé Robert Michels. Ceci est particulièrement vrai pour les régimes présidentiels.

La légèreté avec laquelle les libertés individuelles des Français ont été sacrifiées montre pour la énième fois qu’un tel pouvoir de décision ne devrait jamais être concentré sur un petit groupe de personnes. Il s’agit d’abord d’un problème de système politique, puis d’un problème de personnes.

Cette conclusion est importante, car nous entendons souvent : « si seulement Untel était au pouvoir ! » C’est le pouvoir politique lui-même, si souvent néfaste pour la société, qui doit être contraint de se retirer du devant de la scène sociale et économique, car il empêche beaucoup d’acteurs de jouer leur rôle naturel dans le pays. Une pensée ici pour les entreprises

En fait, le couvre-feu et autres décrets supposés nécessaires pour lutter contre la pandémie sont surtout le fruit de calculs politiques, de politiciens et hauts fonctionnaires ayant surtout à l’esprit leur réélection et leur carrière. C’est la logique tout à fait naturelle selon laquelle éviter un échec électoral ou manquer une promotion sont plus importants que le bien-être de la société française.

Dans une crise, toute autre chose égale par ailleurs, le politicien et le haut fonctionnaire préfèrent donc toujours agir plutôt que ne pas agir. Aussi nuisibles que soient leurs actions, ils n’en sont généralement pas tenus pour responsables et peuvent alors se présenter comme héroïquement fermes et déterminés en temps de guerre. Il faut montrer que quelque chose a été tenté.

Même s’ils pourraient être accusés d’incompétence par l’opinion publique, ils pourraient moins facilement être accusés d’indifférence ou de négligence par celle-ci.

La gestion de la pandémie par le gouvernement français laissera sur le long terme un grand désarroi chez des millions de Français, des séquelles psychologiques, des augmentations des cancers et autres maladies n’ayant pas pu être dépistés et traités à temps.

Le couvre-feu est un exemple de plus de la rapide dégradation de la liberté individuelle en France, comme ailleurs dans le monde occidental pendant la pandémie.

Alors que l’État parvient à peine en période normale à assurer le régalien et la santé dans une des sociétés les plus taxées au monde, en période de crise il s’en prend à la liberté individuelle. Le pouvoir politique est clairement hors de contrôle, ce qui est inacceptable dans une démocratie représentative.

Benjamin Constant avait déjà compris les conditions sine qua non pour le bon  fonctionnement d’un système représentatif :

Les peuples qui, dans le but de jouir de la liberté qui leur convient, recourent au système représentatif, doivent exercer une surveillance active et constante sur leurs représentants, et se réserver, à des époques qui ne soient pas séparées par de trop longs intervalles, le droit de les écarter s’ils ont trompé leurs vœux, et de révoquer les pouvoirs dont ils auraient abusé.

Les élections arrivent, régionales d’abord, puis présidentielle et parlementaires. Les Français auront alors la possibilité de donner leur soutien à la politique sanitaire liberticide de leurs représentants, symbolisée par l’outrance du couvre-feu actuel. Une autre option consiste à suivre le conseil de Benjamin Constant et d’utiliser les urnes pour révoquer les pouvoirs de ceux qui en ont abusé.

 

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