Il faut mettre fin au confinement

Photo by Hans Eiskonen on Unsplash - https://unsplash.com/photos/PotGJdsW06k — Hans Eiskonen,

Opinion : le confinement arbitraire est contre-productif, et aggrave la situation en nous empêchant d’y répondre efficacement.

Par Rémy Poix.

Le confinement arbitraire est contre-productif, et aggrave la situation en nous empêchant d’y répondre efficacement. Il vise à diminuer arbitrairement la quantité d’interactions sociales, mais la diversité de ces interactions implique plutôt d’adopter des stratégies diversifiées : certaines interactions doivent être évitées, et d’autres doivent être maintenues.

Il est urgent de sortir du confinement, en ré-autorisant ce qui est à la fois socialement peu risqué, et économiquement bénéfique.

Le dilemme géographique de l’épidémie vs l’économie

Dans un article précédent, j’ai montré que le confinement nous empêchait de répondre de manière dynamique à cette crise. Mais nous voilà alors face à un dilemme : pour pouvoir passer la pandémie il nous faut maintenir l’offre, voire la développer, et donc maintenir et stimuler nos interactions économiques ; mais à l’inverse, pour pouvoir ralentir la progression de l’épidémie, il nous faut diminuer nos interactions sociales.

Le but est donc de sortir de cette situation de panique générale, et de trouver un équilibre entre la diminution de la circulation du virus, et le maintien voire l’augmentation de celle des productions et des idées, des échanges et des innovations.

Toutes les interactions ne se valent pas

Quand on réclame des arguments en faveur du confinement, la réponse habituelle est qu’il faut limiter au maximum, de manière arbitraire, les interactions entre les individus. Et que « mathématiquement, moins d’interactions implique moins de risques de contaminations ».

Mais les géographes (entre autres spécialistes des sciences sociales) savent pertinemment que ce raisonnement mathématique est simpliste, et que dans la réalité, toutes les interactions ne se valent pas.

Certaines sont bien plus risquées que d’autres. Les individus ne sont pas des boules de billard qui roulent et s’entrechoquent de façon aléatoire les unes contre les autres, comme les représentent des modélisations simples. Ils ont des habitudes, des réseaux, des amis et des lieux de prédilection ; certains se croisent tout le temps, d’autres au contraire peuvent vivre dans la même rue et ne jamais se croiser.

La bonne nouvelle, c’est que cette complexité, cette diversité d’interactions avec une large échelle de rapports bénéfices/risques différents, nous offre quelques portes de sorties.

Plusieurs catégories d’interactions

Les interactions peuvent être regroupées en plusieurs catégories, qui vont chacune détenir des rapports bénéfice/risque différents.

Les individus peuvent entretenir avec leurs pairs des liens « forts » (ceux qui vivent ensemble, travaillent ensemble, étudient ensemble), des liens « intermédiaires » (un achat de pain à la boulangerie habituelle, une bière à la terrasse du café où l’on a ses habitudes, la factrice qui vient nous remettre un colis, l’entrainement sportif du week-end, etc), ainsi que des liens « faibles » (un concert à l’autre bout du pays, une conférence, une réunion avec des collègues lointains, un voyage touristique, etc).

Il se trouve que l’intensité du rapport bénéfices/risques est inversement proportionnelle à l’intensité du lien entre les individus. Autrement dit, plus le lien est faible, et plus le risque est socialement élevé pour des bénéfices moindres.
Cela pour deux raisons :

  1. Parce que la diffusion du virus est lente (fonction affine) dans des réseaux de liens forts, alors qu’elle est exponentielle dans des réseaux de liens faibles ;
  2. Parce que les liens forts sont les plus nécessaires à court terme, alors que les liens faibles ne le sont qu’à long terme.

L’intérêt de maintenir les liens forts

Si j’attrape le virus, le soir en étant chez moi je vais pouvoir le transmettre à ma famille ; le lendemain à mes collègues proches. Mes enfants à leurs camarades de classe un peu plus tard, tout comme ma femme à ses propres collègues, puis encore plus tard nos collègues à leurs familles respectives, etc.

Cette diffusion du virus paraît très rapide, mais en fait entre chaque contamination supplémentaire il faut attendre au moins un jour de plus et sans doute davantage : on n’est pas contagieux aussitôt qu’on a respiré le virus, mais quelques heures ou quelques jours plus tard.

L’air de rien, cela suffit en général aux autorités médicales pour remonter la chaîne, tester les différents agents de cette chaîne, retrouver ceux qui sont contaminés et les isoler pour ne plus qu’ils contaminent d’autres personnes. Avec assez peu de tests, et peu d’efforts.

C’est là tout l’intérêt de la stratégie vantée par bon nombre de spécialistes en infectiologie : non pas confiner (mis à part les personnes à risque), mais plutôt tester, remonter les chaînes de contamination jusqu’aux patients zéro, puis isoler et prendre en charge les personnes contaminées.

Mais même sans cette stratégie, une contamination par ces seuls liens forts laisse le temps aux hôpitaux de s’organiser pour répondre au flux de malades, ainsi qu’à l’économie de suivre.

Les liens forts sont donc à la fois les plus nécessaires, et les moins risqués à maintenir.

Autrement dit, et dans tous les cas : si on s’en passe, on y perd davantage qu’on y gagne. À plus forte raison dans le cas d’une pandémie somme toute assez peu meurtrière. Sauf pour les personnes âgées, mais en général celles-ci sont à la retraite, elles ne vont ni au travail ni à l’école.

En revanche les jeunes et les adultes, moins fragiles face à ce virus, ont peu de risques à continuer d’aller travailler ou étudier.

Se passer de ces liens faibles est de plus extrêmement complexe. Il suffit d’observer les complexités entrainées par la fermeture des écoles. Sous la pression de parents d’élèves paniqués – à tort – pour la santé de leurs enfants, les écoles ont été fermées du jour au lendemain, entraînant aussitôt le droit de retrait de millions de parents qui n’avaient pas de nounou à disposition, et par voie de conséquence un ralentissement de l’économie.

La fermeture des écoles n’était absolument pas justifiée, et de simples mesures de précautions prises par les professeurs et instituteurs auraient largement suffi à ralentir la diffusion du virus.

Et puis, quel meilleur endroit que l’école et quel meilleur contexte, pour enseigner aux élèves ce qu’est un virus et comment enrayer sa progression, pour leur apprendre les gestes barrière et la distanciation sociale ?

La gestion des liens faibles

À l’opposé, les liens faibles sont beaucoup moins vitaux à court ou moyen terme. Il est facile de se passer quelque temps d’aller à un concert, à une exposition ou à un rassemblement religieux.

Et parallèlement, ces liens très faibles font courir à l’ensemble de la société des risques extrêmement élevés.

Car une contagion par ces liens faibles a pour effet de disséminer d’un seul coup la maladie contagieuse dans un grand nombre de réseaux distincts et géographiquement dispersés. Ce n’est alors plus un réseau qu’il faudra remonter jusqu’au patient zéro, mais des dizaines à la fois, parfois des centaines. Et ces liens faibles vont un peu plus tard saturer un grand nombre d’hôpitaux à la fois, empêchant les transferts de malades et multipliant les besoins en approvisionnements.

Interdire très vite les grands rassemblements, et même l’ensemble des concerts et autres rassemblements culturels, artistiques, religieux ou sportifs, fermer les théâtres et les cinémas, les musées, les expositions, etc. est évidemment une bonne chose, et aurait dû être fait bien plus tôt.

Et pas seulement avec une limite numéraire arbitraire : ils auraient dû être aussitôt tous fermés sans exception, dès qu’on a su que le virus était présent sur le territoire. Au minimum dans la région concernée, pour éviter de l’exporter dans les régions voisines.

Nos sociétés développées ont largement les moyens de compenser d’une manière ou d’une autre le manque à gagner de ces secteurs culturels de l’économie, beaucoup moins insérés dans la chaîne de valeur globale, même s’ils peuvent parfois tout de même peser économiquement : leur mise à l’arrêt est moins grave.

On peut les soutenir par des fonds publics au départ, puis à l’avenir et pour les prochaines pandémies, par divers systèmes assurantiels qui pourraient prendre en compte la plus grande vulnérabilité de ces secteurs face à ce genre d’événements catastrophiques, rares mais extrêmement impactants pour eux.

Mettre fin au confinement arbitraire

J’ai parlé des liens faibles et des liens forts, mais il me reste le plus complexe à aborder : les liens intermédiaires. Complexe, car ces liens sont pour la plupart nécessaires, et à la fois risqués. Et leur gestion doit être faite de manière beaucoup plus complexe qu’un simple arbitrage entre une autorisation ou une prohibition stricte. Je n’ai pas le temps ici, ce sera donc l’objet de mon prochain article.

En attendant, on peut déjà comprendre qu’il est temps de mettre fin le plus rapidement possible à ce confinement arbitraire. Qu’il nous faut rouvrir les écoles, et sortir les parents d’élèves du chômage technique.

Bien entendu, le télétravail peut continuer à être encouragé. Mais tous ceux qui ne le peuvent pas, du moment qu’ils ne sont pas sujets à risque, doivent pouvoir reprendre leur activité professionnelle, sortir de la torpeur et remettre l’économie en route : le chômage technique n’apporte qu’un endettement supplémentaire, un poids économique que nous ne pouvons endosser qu’au compte-goutte.

Toutes les entreprises doivent pouvoir se remettre en route, dès lors qu’elles prennent les précautions nécessaires (précautions que je traiterai également dans mon prochain article).

Non, il n’est pas trop tard : il n’est jamais trop tard pour bien faire.

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.