Contrepoints fête ses 10 ans : « La salubrité publique contre l’ignorance »

Contrepoints fête ses 10 ans d’existence. Votre journal est né en réaction aux mensonges véhiculés par Jean-Marie Le Pen dans l’internet naissant des années 90. Fabrice Ribet, fondateur, nous raconte la genèse du projet. Interview.

Par la rédaction de Contrepoints.

Contrepoints : Dans la seconde moitié des années 1990, vous êtes étudiant et vous vous rendez compte qu’il existe un véritable vide intellectuel et médiatique autour des idées libérales en France. Pourriez-vous nous replacer dans le contexte de l’époque et nous expliquer ensuite ce que vous décidez de faire ?

Fabrice Ribet : Dans les années 1990, j’étais en effet étudiant à Sciences Po. À l’époque, comme aujourd’hui je présume, on ne pouvait pas dire que les courants libéraux, dans toute leur diversité, étaient des plus représentés au sein des universités françaises, pour employer un doux euphémisme.

Non seulement — cela ne surprendra personne — les collectivistes et autres constructivistes de tout poil avaient droit de cité et tenaient les tribunes, mais les courants de pensée que je qualifie volontiers d’alternatifs (les vrais courants alternatifs, pas ceux de l’extrême gauche) étaient la plupart du temps parfaitement méconnus. Même en fac de Sciences éco, à Sciences Po, ou dans d’autres lieux de formation de la jeunesse intellectuelle, lieux a priori les plus ouverts au monde et à sa diversité, le libéralisme était largement méconnu.

Dans les années 1990, quasiment chaque année un prix Nobel d’économie était couronné parmi les libéraux (Becker, Coase, Lucas ou encore Buchanan peu auparavant), dans la plus totale indifférence. De grands écrivains libéraux (Mario Vargas Llosa, pour ne citer que lui) étaient reconnus mondialement, dans la plus parfaite indifférence aussi.

Il me paraissait faire œuvre de salubrité publique que de lutter contre cette ignorance.

Parfois, d’ailleurs, on était dans pire que de l’ignorance. Ou, pour dire les choses autrement, j’aurais — à tout prendre — préféré me retrouver face à des gens ignorants que face à ce qui a été pour moi le vrai déclic. Remontons le temps, nous sommes en 1997. Les élections présidentielles de 1995 sont encore fraîches dans les mémoires. Vous savez bien, « mangez des pommes », tout ça. La victoire de Jacques Chirac face à l’austère Lionel Jospin.

Ce qui change en cette fin de millénaire, c’est l’apparition d’Internet. C’est un medium tout juste naissant, qui était encore embryonnaire lors de la présidentielle (à l’époque, 100 000 foyers seulement étaient équipés), mais qui, en 1997-98 prend un essor considérable. Les sorciers de la communication électorale ont bien compris que ce medium avait un potentiel gigantesque, celui de toucher en un clic des millions d’individus. Comme toujours dans ce genre de situation, ce sont les plus petits qui sont les plus agiles. Ce ne sont pas les grands partis qui prennent les premiers le virage d’Internet, mais les plus militants et les mieux organisés.

À ce jeu, le Front national de Jean-Marie Le Pen est très fort. Il a déjà, en 1997, un site internet vaste et profond, certes statique, par opposition aux sites dynamiques et sociaux d’aujourd’hui, mais il a du contenu. On y retrouve toute la doctrine du parti.

Je consulte ces pages. Je me retrouve sur le programme économique du Front. Et que lis-je ? Que la doxa protectionniste et ultra-interventionniste de Le Pen puise sa source dans la pensée de grands économistes du XXe siècle. Et parmi eux, un est cité longuement. Friedrich von Hayek. Je me frotte plusieurs fois les yeux, pensant avoir trop lu d’âneries sur ce site pour ne pas fatiguer, mais non, c’est bien ce qui est écrit. Un long développement justifiant la doctrine du FN par Hayek (et un peu Maurice Allais aussi, fondu dans un même ensemble, pourquoi se priver…).

À l’époque, je connaissais déjà relativement bien la pensée hayékienne. J’ai bondi jusqu’au plafond, et je me suis dit que c’en était trop, qu’il fallait agir, et rétablir un minium de vérité dans ce bas-monde. Que si on laissait faire, on ne pourrait plus jamais corriger le tir. Et qu’il fallait contrer tous ces bonimenteurs.

CP : Les débuts consistaient essentiellement en la traduction de textes anglo-saxons. Était-il facile de trouver des auteurs (bénévoles) et, surtout, des auteurs qui acceptaient de signer de leur propre nom ? Pourquoi cette prudence ?

F.R. : Les débuts consistaient pour partie en la traduction de textes, oui, mais pour partie aussi en la synthèse de grands ouvrages libéraux (du type Droit, législation et liberté, L’Éthique de la liberté, etc.). Pour les traductions, non en effet, il n’était pas facile de trouver des auteurs. Ce n’était pas tant une question d’anonymat ou pas, que de trouver des gens motivés par le fait d’écrire, capables d’écrire avec une certaine régularité, fournissant du contenu de qualité, et ce pour un lectorat au volume somme toute très relatif. C’est bien plus simple lorsque Contrepoints, et les autres sites de la galaxie liberaux.org, ont eu une meilleure visibilité et ont commencé à générer des millions de clics chaque mois.

CP : Dès la naissance de Contrepoints, vous semblait-il évident de refuser toute subvention publique ? Ou bien avez-vous connu des instants d’hésitation ?

F.R. : Pas une seconde ! Cela me paraît consubstantiel à l’existence même de l’association et du pure-player qu’est Contrepoints. Pour ma part, je n’aime pas trop l’eau tiède en la matière. J’ai toujours tenu le propos suivant : mieux vaut faire moins, mais avec indépendance, que plus, en se vendant.

CP : La vocation de Contrepoints est de servir en quelque sorte de « maison libérale » dans le monde francophone. Entre libéraux de gauche et paléo-libertariens, les querelles de chapelle sont parfois virulentes. N’y a-t-il pas un risque d’étaler ces divisions au grand jour, dans les commentaires, par exemple (qui sont rarement injurieux et souvent courtois, il faut le préciser) ?

F. R. : Je réponds en deux temps. D’abord au sujet de l’association libéraux.org, qui porte Contrepoints, et ensuite spécifiquement concernant Contrepoints. Pour liberaux.org (le forum, mais aussi les sites thématiques comme Wikiberal ou Catallaxia), pour moi, la question ne se pose pas. J’ai toujours prôné l’œcuménisme : l’objectif c’est certes de dialoguer entre libéraux, quel que soit le courant de pensée, mais aussi de promouvoir la pensée libérale, dans toute sa diversité. Une seule règle : le respect mutuel. Mais ces sites, et l’association qui les porte, ne sont la chapelle de personne. C’est toute la différence entre un libéralisme qui rassemble, et un libéralisme qui exclut. Mon choix est vite fait.

Concernant Contrepoints, si la philosophie est exactement la même, je dois reconnaître que sa mise en pratique nécessite un minimum de précaution. Sinon, le risque est grand de donner l’impression, d’un article à l’autre, d’un jour à l’autre, de manquer de cohérence. C’est tout l’enjeu de l’équipe de rédaction, et du rédac’ chef en particulier, que de trouver le bon dosage entre diversité et cohérence. Vu de ma fenêtre, celle d’un lecteur attentif mais aussi d’un spectateur des évolutions de Contrepoints, je trouve que cet équilibre est plutôt bien trouvé et maintenu au fil des années. C’est tout ce qui fait la richesse, et le caractère strictement unique dans le monde francophone, de Contrepoints !

CP : Contrepoints évolue aujourd’hui, avec l’apport de vidéos, de podcasts et l’intégration au sein de la rédaction d’un community manager. Dix ans plus tard, comment jugez-vous cette évolution ? Et, à titre plus personnel, vous rend-elle fier ?

F. R. : La professionnalisation de Contrepoints est inscrite dans ses gènes depuis ses origines. Des premiers recrutements, jusqu’à la carte de presse, en passant par les médias les plus récents, les réseaux sociaux, la participation à divers colloques, les interviews dans la presse nationale ou internationale, toutes les actions entreprises depuis dix ans militent vers l’institutionnalisation de Contrepoints, qui est devenu un organe de presse à part entière, je dirais même un organe incontournable à l’aube des années 2020.

J’en suis extrêmement fier, et si j’en ai été le géniteur, le mérite en revient à titre quasi exclusif à celles et ceux qui ont œuvré durant toutes ces années pour faire de Contrepoints ce qu’il est aujourd’hui. Il y a tellement de personnes à citer — et donc je cours un tel risque d’en oublier, ou de lasser les lecteurs — que je préfère m’en tenir à ce propos général.

Je fais le vœu que dans dix ans, Contrepoints soit un média cross-over, autant sur internet que dans la presse écrite, autant sur les réseaux sociaux qu’à la télévision, autant dans les salles de presse que dans les amphis. Le chemin parcouru depuis dix ans est tel que cela est très largement à notre portée. Je dirai même que le chemin à parcourir est moindre que celui qui est derrière nous.

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