Où va le Medef ?

Le message qu’a voulu faire passer Geoffroy Roux de Bézieux s’adresse d’abord à ces troupes avant de s’adresser aux divers commentateurs et au grand public.

Par Olivier Maurice.

C’est un exercice très compliqué auquel c’est livré Geoffroy Roux de Bézieux, lors de la rencontre des entrepreneurs français organisée par le syndicat qu’il dirige à l’hippodrome de Longchamp les 28 et 19 août derniers. Tellement compliqué, qu’il en devient difficilement compréhensible.

Dans un discours introductif où le président du Medef revendique ouvertement son libéralisme, « cette conviction que nous portons », rompant ainsi avec des décennies de flou diplomatique, celui-ci déclare quelques minutes plus tard soutenir la taxe GAFA. Alors qu’il semble dénoncer la critique de Nicolas Hulot qui voit dans le libéralisme l’ennemi numéro 1 de la planète, Geoffroy Roux de Bézieux clame ensuite sa fierté de n’utiliser que des emballages et des stands recyclables pendant la réunion.

Étrange position que celle dans laquelle se trouve celui qui a succédé à Pierre Gattaz il y a à peine plus d’un an pour son premier vrai événement traditionnel de rentrée. Étrange contexte politique national alors que la droite qui a toujours été l’alliée naturel du patronat se retrouve éclatée comme d’ailleurs la gauche de l’autre côté de l’échiquier. Étrange contexte international, marqué par les chamailleries entre la Chine et Donald Trump.

Étrange contexte économique où tout le monde se demande ce qu’il va bien advenir de cet ordre commercial qu’on a appelé mondialisation et qui n’est basé que sur l’énorme différence de niveau de vie entre les pays développés et les pays « sous-développés », pays qui sont devenus au fil du temps pays en voie de développement, puis pays émergents pour devenir maintenant nouvelles puissances mondiales. Étrange réalité que celui des entreprises françaises, dans un pays où l’État est partout et où rien n’est possible sans lui.

Le nouveau patron des patrons hérite d’une situation bien délicate. Il a à faire face à de nombreux paradoxes et il dispose de marges de manœuvres bien réduites.

 

CPEF

Mais quitte à être entouré de paradoxes, autant en user.

Il y a en effet deux façons totalement opposées de comprendre le choix de diffuser God Save The Queen des Sex Pistols à pleins haut-parleurs dans l’hippodrome en guise d’introduction. Au premier degré, faire baver d’admiration toute la bobosphère béate devant une telle démonstration de transgression. Le patron du Medef serait-il devenu punk ? Trop cool ! L’ancien directeur du marketing de la filiale anglaise de l’Oréal aurait donc été tellement crédule qu’il aurait négligé de penser que la presse française n’écouterait pas un seul mot de son discours et serait tout émoustillée par la première image bien médiatique qu’on lui servirait et la goberait tout cru sans se poser aucune question ?

Sinon, il s’agissait sans doute plutôt d’établir un constat. Tout comme le dénonçaient Johnny Rotten en 1977, il est bien difficile en 2019 de voir de quoi sera fait notre avenir. Bien difficile de savoir même si il y a un avenir devant nous. « No Future » : rien devant nous. Pas d’avenir. Ce pays est foutu.

Geoffroy Roux de Bézieux a-t-il choisi d’inaugurer l’événement par un clin d’œil à la formule reprise chaque semaine par H16 et par de nombreux libéraux dans ces colonnes et ailleurs ? Qui sait ? D’autant plus qu’il n’hésite pas à faire lui-même un parallèle entre ce que vit actuellement notre pays et la situation politique et économique qui paralysait le Royaume-Uni de la fin des années 1970, situation qui semblait à l’époque totalement sans issue mais avait finalement été débloquée par Margaret Thatcher lorsque celle-ci avait conduit les réformes libérales indispensables pour mettre un terme à l’escalade du toujours plus étatique et socialiste qui avait fait sombrer le pays.

Révérence faite à la contre-culture ou allusion prémonitoire ?

Changement de méthode

Mais Geoffroy Roux de Bézieux n’est pas président de la République ou Premier ministre. Il n’a aucun pouvoir officiel pour mettre en place une quelconque réforme. Le bilan de l’énorme énergie mise précédemment pour tenter d’influencer le gouvernement à passer des réformes libérales est de toute façon bien décevant.

Non seulement le lessivage législatif a accouché à chaque fois du contraire exact de l’objectif initial, mais l’exercice a surtout donné lieu à un furieux concours de postures et de controverses qui n’ont au final généré qu’une frustration monstre chez les partisans des réformes et une émulation potache chez ses opposants qui ne perdent jamais une occasion de s’échauffer les esprits.

Geoffroy Roux de Bézieux ne sera donc pas dans l’opposition au socialisme ambiant. Il a choisi d’être dans la compréhension, dans l’écoute, dans l’attente. Il fera grève. Grève de vouloir faire le boulot du gouvernement à la place de celui-ci. Grève de toujours devoir passer pour le méchant. Le Medef sera donc désormais un bon citoyen qui trie ses déchets et paie ses impôts, qui mange 5 fruits et légumes par jour et qui applaudit au politiquement correct et à la rhétorique officielle. Il sera un citoyen comme les autres.

Égalité, Fraternité et peut-être un tout petit peu de Liberté

D’ailleurs, pour bien faire comprendre comment fonctionne l’esprit égalitariste français qui clame haut et fort qu’il faut traiter chaque citoyen exactement de la même façon, il avait convié Marion Maréchal Le Pen et Manon Aubry à participer à sa grande messe œcuménique. Avant de changer aussitôt d’avis à la première annonce de tempête médiatique. Il avait peut-être oublié qu’en France, on proclame haut et fort la liberté, la tolérance et le droit d’avoir n’importe quelle idée, sauf que ces droits sont fermement inféodés à la morale médiatique et au tribunal de la bonne opinion et de l’hypocrisie.

À moins qu’il n’ait quelque part espéré qu’on ne le dispense ainsi de l’exercice : l’important était de toute façon d’avoir fait passer le message de cette nouvelle ouverture bienveillante.

Le Medef n’est pas un repère de dangereux capitalistes. Le Medef s’intéresse aux inégalités. Qu’on se le dise ! La preuve ? Cette succession de tribunes grandes ouvertes à tout ce que la France peut compter de discours convenus et rabâchés mille fois sur les inégalités inacceptables créées par la mondialisation et la financiarisation.  Comme celle offerte à Frédéric Beigbeder, Natacha Polony, Muriel Pénicaud et Éric Dupond-Moretti et qui donna lieu à un fabuleux concours de rhétorique pour essayer de réconcilier l’irréconciliable et tenter d’expliquer que l’on ne peut être libre (et donc tous différents) que si on est égaux (et donc tous identiques) et que l’on ne peut être égaux (et donc tous assujettis à un même destin similaire) que si on est libre (et donc vivant tous un destin différent).

Futur ou pas futur ?

Il n’y aura eu guère qu’Alain Minc pour faire remarquer que « si la France recule à chaque classement PISA de deux ou trois places, il faut s’en prendre à autre chose qu’au système économique »… Bien que… il y a aussi eu Xavier Bertrand qui a osé dire que « l’État aujourd’hui s’occupe de mille choses, et plutôt mal » et que ce n’est pas l’État mais « l’entreprise qui réduit les inégalités », déclenchant alors un tonnerre d’applaudissements… Bien que, il y a aussi eu Mathieu Bock-Coté faisant référence à Raymond Aron et essayant d’expliquer que ce que les médias appellent un rejet de la démocratie libérale n’est pas le rejet du libéralisme et le retour de la bête immonde, mais le rejet de ce que sont devenues les social-démocraties occidentales (qui se sont elle-mêmes baptisées libérales) à force de permissivité, d’incompétence et de négation de la dimension culturelle et traditionnelle… à force de gauchisme, de bons sentiments et de politiquement correct. À force de socialisme débridé.

Le message qu’a voulu faire passer Geoffroy Roux de Bézieux s’adresse d’abord à ces troupes avant de s’adresser aux divers commentateurs et au grand public. Et tant pis si il faut en passer par plusieurs heures de discours lénifiants d’intervenants sur le retour pour le pécher ici et là dans les très rares interventions applaudies :

  • le pays vit actuellement une crise profonde. Pas une crise violente, mais une crise d’espoir, de vision. Une dépression au sens premier du terme : un profond sentiment de désespoir.
  • cette crise n’est pas économique, mais politique.
  • les entreprises (et on pourrait avec raison étendre ce constat aux libéraux également) ont négligé ces thématiques : environnement, disparités, identité…) et ont ainsi laissé le champ libre à toutes sortes de pseudo-prophètes illuminés.

Pas si évident donc d’en déduire que le Medef aurait tout d’un coup déclaré la fin du néolibéralisme comme il a été relaté un peu partout. Mais on ne peut reprocher à certains de prendre leurs désirs pour des réalités. Après tout, c’est bien ce à quoi est destiné un homme de paille : à être brûlé.

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.