Qui peut décider du sort de Vincent Lambert ?

Hospital corridor by Mario Martinez(CC BY-NC 2.0) — Mario Martinez, CC-BY

L’État s’occupe de tout, décide de tout, au motif qu’il serait bien plus humain, bien plus bienveillant… mais est-ce vraiment le cas ?

Par Olivier Maurice.

Les récentes décisions judiciaires et administratives concernant l’arrêt et la continuation des soins dispensés à Vincent Lambert qui surviennent en pleine campagne des élections européennes donnent lieu à une poussée de démocratie de comptoir dont la France a le secret. Les questions de société sont le moment idéal pour philosopher et donner son opinion. Les réseaux sociaux aident grandement au développement de ce qui ressemblerait bien à un furieux concours de rhétorique et de slogans.

Cette poussée de liberté d’expression finit même par donner le tournis, tant peuvent être variés et inventifs les arguments en faveur de l’une ou de l’autre des deux décisions possibles.

Les Français adorent les questions morales et philosophiques quand celles-ci sont transformées en un simple choix binaire : pour ou contre, droite ou gauche, bien ou mal, vie ou mort. Dans le cas présent, l’exercice du droit de dire ce que l’on pense ressemble d’ailleurs plutôt au vote pouce levé ou baissé de la foule romaine à l’issue d’un combat de gladiateur, chacun étant suspendu à la décision arbitrale allant condamner un homme à vivre ou à mourir.

Tentative désespérée… de remonter dans les sondages

François-Xavier Bellamy n’a pas du souffler beaucoup sur les braises pour enflammer le sempiternel clivage entre « progressistes » et « réacs ». Sa prise de position et son appel au président de la République ont sans coup férir radicalisé le débat et relancé les vieilles crispations droite/gauche qui font bien défaut au candidat LR pour se démarquer des deux partis d’extrême centre qui caracolent en tête (En Marche, et de droite et de gauche et le Rassemblement National, ni de droite, ni de gauche).

La candidate France Insoumise Manon Aubry a aussitôt l’occasion de s’ériger en défenseur de la morale, du droit et de la dignité, tentant au passage un discret glissement de « arrêt des traitements » à « acharnement thérapeutique » à « fin de vie digne » à « droit à disposer de son corps » à « droit à l’avortement » à « droit des femmes »…

Emmanuel Macron s’est d’ailleurs incliné devant l’invitation, en bottant en touche et en se lavant les mains, confirmant ainsi son détachement jupitérien et permettant à tout un chacun de saluer ou de critiquer, de commenter sa sagesse ou son manque de courage, d’évaluer son pragmatisme ou son manque de conviction, au choix et comme vous voulez.

Philosophie de comptoir

Il est impressionnant de constater comment certains concepts assez simples peuvent rester particulièrement flous dans l’esprit des gens, malgré le budget assez pharaonique que la France consacre à l’éducation. À en voir les divers commentaires et discours qui fleurissent par-ci par-là, la différence entre liberté, droit et possibilité ne semble pas très claire pour tout le monde.

Si vous êtes au pied d’un escalier et qu’il est signalé en grand « interdit de monter les marches », c’est que vous n’avez pas le droit de le faire. Si celui-ci est gardé par deux rottweilers féroces, vous n’avez pas la liberté. Si vous êtes en fauteuil roulant, vous n’avez pas la possibilité.

Le cas de Vincent Lambert se situe clairement dans la troisième catégorie, il n’a tout simplement pas la possibilité de s’exprimer sur son propre sort. On peut alors se demander pourquoi tout le monde se sent tout d’un coup autorisé à définir un « droit à mourir dans la dignité » ou une « liberté de disposer de son propre corps » et de décider en son nom alors que celui-ci en est incapable.

On a tôt fait de lancer un débat sans fin sur la fin de vie. Serait-ce donc pour cacher une question  bien plus fondamentale : quelle est l’autorité compétente pour décider du sort de Vincent Lambert ?

L’État partout

Le réflexe dans un pays où le socialisme a depuis bien longtemps totalement envahi le secteur de la santé est de se tourner tout naturellement vers l’État. Pas l’État politique, pas celui des élus, des discours et des prises de positions, mais l’État procédurier et administratif, celui des cours d’appel et des directeurs d’établissements hospitaliers.

L’habitude est de laisser faire les procédures et les formulaires en tout genre.

Mais parfois la mécanique se grippe et le patient Vincent Lambert devient le cas Vincent Lambert. Le problème est alors porté au niveau des élus qui s’en débarrassent instantanément et celui-ci se retrouve donc exposé au verdict populaire. On sait pertinemment que la voix du Peuple ira invariablement dans le sens qu’elle suit depuis des années : celui de transformer en droit une liberté et de renforcer ainsi l’arsenal législatif et l’épaisseur du Code civil pour tenter de faire briller le slogan de liberté, égalité et fraternité, slogan à traduire par règlements, impôts et tracasseries administratives.

La suite, tout le monde la connaît : on va commencer par placer un panneau devant l’escalier, puis comme cela ne suffira pas et qu’il y aura toujours des irréductibles contrevenants, on y mettra deux rottweilers.

Quel contrat social ?

Imaginez deux secondes qu’au lieu d’être public, le système de santé soit privé. Imaginez que l’établissement hospitalier dans lequel est soigné Vincent Lambert appartienne à une multinationale de la santé, un genre de GAFA hospitalier du XXIIe siècle.

Imaginez alors l’indignation monstre que susciterait la décision prise par le chargé de clientèle de l’agence de Reims de débrancher Vincent Lambert parce que le coût des soins fait perdre de l’argent à son agence ou parce qu’il y a une faille juridique dans le contrat liant l’entreprise et le patient. Imaginez le tollé si celui-ci avait tenté de justifier sa décision en déclarant que faire mourir un client de faim et de soif procède d’une liberté fondamentale, celle de mourir dans la dignité.

L’État s’occupe de tout, au motif qu’il serait bien plus humain, bien plus bienveillant qu’une entreprise privée supposée être guidée uniquement par le profit des actionnaires. Enfin, c’est ce qui est écrit sur la pancarte au pied des escaliers, c’est même ce que vous obligeront à penser les deux rottweilers si vous commencez à trouver qu’il y a quelques failles dans un contrat social que vous n’avez par ailleurs jamais signé.