Grand débat : le constat d’Édouard Philippe

Édouard Philippe, painted portrait _1100359 : thierry ehrmann - CC BY 2.0

Le discours d’Édouard Philippe n’a pas plu à tout le monde et on voit y apparaître la fracture entre ceux qui veulent plus d’État et ceux qui ont compris que les 3 sujets importants pour les Français sont les impôts, le chômage et le pouvoir d’achat.

Par Olivier Maurice.

Le Premier ministre Édouard Philippe a rendu lundi au Grand Palais les premières conclusions que l’exécutif tire de l’exercice du Grand débat. Celles-ci s’articulent en 4 exigences que les Français ont adressées au gouvernement :

  1. Baisser les impôts
  2. Cesser de ne se préoccuper que des métropoles
  3. Être impliqué dans les discussions et décisions
  4. Cesser l’écologie punitive

Tout cela pour ça me direz-vous ? 4 mois de manifestations, de débordements, de psychodrame, de coups de mentons, de discussions… 4 mois de vitrines brisées, pour en arriver à ce que le pouvoir paraphrase en grande pompe ce qui était écrit en plusieurs milliers d’exemplaires sur des bout de carton en novembre. Il aura fallu tout un hiver… Tout ce processus long et fastidieux laisse comme un goût amer de temps perdu, l’impression que rien n’avance dans ce pays et que rien ne changera jamais.

Comment ne pas se faire que des amis

Mais ne faisons pas la fine bouche : le constat, à défaut des actions qui suivront (ou ne suivront pas) marque un virage radical dans le microcosme politicien français. Il s’agit d’un véritable coup de pied dans la fourmilière et on voit déjà s’agiter partout le landernau médiatico-politique qu’Édouard Philippe n’a même pas pris la peine d’essayer de brosser dans le sens du poil.

Les Français nous ont demandé des choses simples : mieux identifier qui fait quoi dans le millefeuilles actuel. Certains annonçaient la fin de la démocratie représentative, et l’avènement de ce qui aurait pu être une forme de démocratie directe et médiatique permanente… Ça n’est pas ce que les Français veulent.

Façon concise et polie de dire que personne ne comprend rien de ce à quoi peuvent bien servir les élus, si jamais ils servent effectivement à quelque chose. On ne peut que rester béat devant le missile Tomahawk lancé envers les cohortes de démagogues qui promettent sans cesse davantage d’État et davantage de peuple et qui sont responsables de l’obésité pornographique de l’État français dont plus personne ne comprend comment il fonctionne.

Les efforts et le temps qu’il a fallu pour retranscrire presque mot pour mot les revendications d’un mouvement populaire prouvent bien le total dysfonctionnement d’une représentation nationale censée servir de courroie de transmission entre les citoyens et le pouvoir.

Sévère camouflet enfin envers ceux qui nous bassinent depuis des années avec « la vraie démocratie » : le constat que dresse Édouard Philippe et que l’on aurait du mal à remettre en cause est que les Français, en plus d’un ras-le-bol fiscal ont exprimé un réel ras-le-bol de cet excès de politique et ces joutes permanentes sur le sexe des anges qui font les choux gras de tous les journaux.

La vraie démocratie

Mais au fait, qu’est donc cette vraie démocratie que nous encense Étienne Chouard et que la France Insoumise a mise dans son programme de Sixième République ? Vraie démocratie qui dégouline ensuite à gauche et jusqu’à une partie de la droite dans des versions plus ou moins édulcorées et sous les vocables de « participative » ou de « directe » ? Vraie démocratie qui serait parait-il à mille lieues du système actuel. Vraie démocratie dont les médias, alléchés par l’opportunité de voir s’instaurer une téléréalité politique permanente nous vendent comme un progrès inéluctable ?

La solution à tous nos problèmes serait donc une copie conforme de la démocratie athénienne et de son tirage au sort impératif, exemple pur et parfait du pouvoir au peuple.

Sauf que la démocratie athénienne n’a pas été inventée pour aider les pauvres et les nécessiteux : elle a été inventée par l’aristocratie pour museler la populace vindicative. La méthode, certes novatrice, reposait sur deux piliers : la nomination des meneurs à des postes totalement inutiles mais grassement payés pour faire taire toute contestation et la régulation des foules par des lois liberticides votées par les assemblées populaires afin de leur donner un vernis de légitimité légale.

Le choix du tirage au sort est d’ailleurs extrêmement malin, car il permet de désigner des individus qui ne se connaissent pas entre eux (ce qui les rend plus vulnérables aux diverses méthodes de pression et de chantage) et comprend statistiquement bon nombre de personnes ayant des problèmes financiers (ce qui permet d’acheter les voix à moindre coût).

Le pouvoir, mais pas les responsabilités

Il en reste une question toute simple : que se passe-t-il lorsque l’on se rend compte que les choix effectués par l’assemblée tirée au sort ont abouti à des situations dramatiques ou que les élus ont usé de malversations ? Faut-il condamner collectivement l’ensemble des élus, même ceux qui n’ont rien demandé à personne ? Ou alors faut-il tirer au sort les responsables dans la population et envoyer la troupe à six heures du matin sortir de leur lit des enfants et des vieillards désignés par le hasard pour leur demander des comptes ?

Le précipice qui existe entre la prétendue justice d’un pouvoir impératif tiré au sort et l’évidente injustice d’une responsabilité impérative ou encore tirée au sort montre rapidement que cette solution n’est rien d’autre qu’une grossière démagogie.

L’obésité politique est une maladie létale

L’Athènes de Périclès (ce dernier descendant d’une des plus vieilles et puissantes familles de la cité qui se prétendait d’origine divine) a finalement abouti à la mise en coupe réglée de la population par une mafia de profiteurs mégalomanes et criminels. Les prétendus 200 ans d’âge d’or de la démocratie athénienne sont surtout marqués par l’inflation d’impôts afin de financer la corruption généralisée et des guerres impérialistes incessantes indispensables pour fournir à la cité son nombre sans cesse croissant d’esclaves et d’or pillé chez les voisins pour tenter en vain d’équilibrer les comptes. Âge d’or que l’on ne connait d’ailleurs qu’à travers les ouvrages de propagande officielle de l’époque vantant les mérites du meilleur des mondes.

Ne sent-on pas comme… qui dirait un air de déjà vu, entre la solution supposée et les problèmes rencontrés actuellement ?

Proximité et participation

Donc, cette vraie démocratie, ce n’est pas ce que les Français veulent. Sage décision, mais que veulent-ils donc alors ? Un État moins présent, mais plus proche semble-t-il. Moins d’impôts, mais plus de service public. Une société plus fraternelle, mais moins de social.

Ces injonctions peuvent paraître paradoxales, mais elles ne le sont pas et c’est d’ailleurs ainsi que nombre de pays envisagent la démocratie. Non pas comme la désignation d’une instance centrale toute-puissante, mais comme l’application du principe selon lequel ce sont ceux qui sont concernés par une chose qui décident de cette même chose, comme la demande de résultats, de direction, d’aide et non de moyens et de directives.

La couleur des murs de mon appartement ne concerne que moi. Par contre, celle de la cage d’escalier et de l’entrée de l’immeuble concerne les habitants de l’immeuble. Celle de la façade peut éventuellement concerner les habitants du quartier.

De la méthode qui consiste à déterminer depuis la capitale quelle peinture chaque citoyen doit utiliser pour repeindre ses murs, en payant des députés pour voter une loi qui stipule tous les détails et des fonctionnaires pour la mettre en œuvre, en mobilisant des experts pour décider quelle couleur et quelle matière sont les meilleures pour la santé et le vivre ensemble et en agitant les médias pour nous abreuver de débats, de polémiques et de slogans moralisateurs… Cette méthode, les Français n’en veulent plus.

La tectonique des plaques

L’orientation du discours d’Édouard Philippe a aussitôt déclenché une succession de réactions dont la plus emblématique est sans doute cet appel à la démocratie directe par une grande coalition d’anciens ennemis jurés pour tenter de sauvegarder le monopole étatique de la gestion des galeries marchandes des aéroports de Paris.

Même au sein du parti au pouvoir, le discours d’Édouard Philippe n’a pas plu à tout le monde et on voit y apparaître la fracture entre ceux qui veulent plus d’État et plus de social et ceux qui ont fini par comprendre que les 3 sujets les plus préoccupants pour les Français sont les impôts, le chômage et le pouvoir d’achat.

Nous n’aurons pas long à attendre : les annonces prévues pour la semaine prochaine nous ferons vite comprendre si la montagne a accouché d’une souris, ou si le gouvernement a choisi d’affronter une opposition qui n’a pas lésiné sur ses efforts pour tenter de récupérer le mouvement des Gilets jaunes et mettre en avant ses lubies. Combien de fois avons-nous entendu dire que le RIC ou la suppression de l’ISF étaient au cœur des préoccupations des Français, alors que les dépouillements mettent ces préoccupations bien loin dans la liste des priorités.

Mais ne nous leurrons pas, il faudra encore du temps pour que le camp du pragmatisme se structure et se sépare clairement de celui des utopistes et des profiteurs. Il faudra du temps pour que les demandes pour plus de liberté, de responsabilité et de subsidiarité qui sont derrière les 4 exigences du Grand débat énumérées par le Premier ministre ne trouvent leur place face au théâtre de Guignol médiatique et politicien quotidien qui a cessé de faire rire les Français.