Air France est-elle une « entreprise française » ?

Patrouille de France by Tobrouk (CC BY-NC-ND 2.0) — Tobrouk, CC-BY

On est bien obligé de voir des motifs peu avouables dans le fait de vouloir absolument appeler Air France une « entreprise nationale ».

Par Hervé Gourio.
Un article de Entrepreneurs pour la France

La nomination de Ben Smith, citoyen canadien, à la tête de Air France KLM fait glapir de tous côtés. Comment « ose »-t-on confier cette « entreprise française » à un dirigeant non français ? Pourquoi l’avis d’actionnaires privés étrangers a-t-il été pris en compte apparemment au moins autant que celui de l’État français qui, principal actionnaire, détient un peu moins de 15% du capital ?

Beaucoup de confusion provient de l’utilisation péremptoire de la notion de nationalité d’une entreprise. Notion dont l’emploi est délicat en règle générale et encore plus dans le cas d’Air France. On est bien obligé de voir des motifs peu avouables dans cette revendication nationale. Expliquons-nous.

Patriotisme au temps de la mondialisation

Comment peut-on décréter qu’une grande entreprise est allemande, française ou britannique par exemple ? Alors même que très souvent la majorité de ses actionnaires est étrangère. Alors qu’elle est enregistrée juridiquement dans de nombreux pays. Et que la grande majorité de ses clients est étrangère.

On se rabat alors sur son équipe de management et la localisation du siège de sa direction (plutôt que de son siège social). Pourtant, même ces indications factuelles sont d’usage délicat. Toutes les entreprises « globales » doivent mêler des personnalités d’origines très variées. L’essentiel étant qu’elles soient bien adaptées aux publics qu’elles côtoieront dans leur job. Et dont ils devront être physiquement proches. Le vendeur star d’Airbus John Leahy est américain. Schneider Electric, dont l’état-major opérationnel est basé à Hong Kong, est-elle devenue chinoise ? La Silicon Valley n’est-elle pas devenue un authentique melting-pot au point de paraître haïssable aux Américains de naissance ? Y compris en Californie ?

Cette qualification n’a donc rien d’évident au-delà d’une certaine taille bien sûr. On est donc bien obligé de se demander qui la décerne. Deux cas sont clairs. L’entreprise a besoin d’une autorisation ou d’un appui clairement exprimé par l’État pour tout simplement exercer son activité. C’est par exemple le cas des industries d’armement, des banques ou de Total qui traite avec des États étrangers.

Cette dépendance ou cette proximité les amène naturellement à mentionner leur nationalité. Au moins aussi longtemps que ce n’est pas encombrant dans certaines circonstances. C’est donc un choix, une décision de l’entreprise, largement contingent.

Les drapeaux font encore rêver

L’État ou le gouvernement trouve un intérêt politique à faire valoir que tel ou tel succès est celui d’une entreprise « française ». Sans être trop regardant sur ce qui la rend si française. Il faut juste que cette apparence soit acceptable. Et que beaucoup de nos concitoyens partagent aisément la fierté ainsi proclamée.

Air France KLM n’entre dans aucun de ses deux cas de figure. Air France ne démontre plus depuis longtemps des performances commerciales, techniques ou financières dont on puisse être particulièrement fier. Quant à l’appui de l’État, certes il lui est juridiquement accordé sous la forme des droits de trafic ce qui en fait littéralement une compagnie aérienne française. Mais toute entreprise européenne peut postuler à en bénéficier à condition que la majorité de ses actions soient détenue par des Européens, contrainte miroir de l’américaine. Et la société Air France KLM, combinaison de deux compagnies aériennes, est d’abord une compagnie européenne.

Ceux qui rejettent cette vérité ont une seule raison de le faire. Espérer un nouveau sauvetage de l’État pour compenser les handicaps de compétitivité qu’ils ont déjà infligés à Air France et ceux qu’ils projettent d’ajouter. On ne pourra pas rejouer la pièce de 1992, passablement scandaleuse, avec une subvention massive après le rachat de ses concurrents français à prix d’or. Mais le parti étatiste ne manque pas d’imagination.

Il est vraiment heureux que Delta, concurrent très direct d’Air Canada et du réseau Star Alliance, ait pu témoigner des talents de Ben Smith, validés sur le marché nord-américain. Cette référence-là est beaucoup plus importante que la couleur de son passeport. Elle augure bien du redressement d’Air France KLM alors que ses opposants l’auraient bien volontiers sacrifié au triomphe de l’étatisme national.

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