L’avenir du sexe

À l’image du sexe, le futur est une histoire culturelle, déconcertante et difficile à cerner.

Par Farid Gueham.
Un article de Trop Libre

« Alors qu’elle se retrouve célibataire à 30 ans, Emily Witt, journaliste pour la prestigieuse revue N+1 à New York, se pose des questions sur l’amour, la sexualité, le couple. La révolution sexuelle est loin, les relations amoureuses ont bien évolué, et elle décide d’enquêter, tant pour comprendre ce qu’est devenu le couple que pour mieux connaître sa propre sexualité ». Une expérience qui va mener l’auteur de sites de rencontres en castings pornographiques, entre rires et angoisses, pour le meilleur et pour le pire.

Les attentes

« Une femme célibataire, hétéro, qui venait de franchir la barre des trente ans. Voilà ce que j’étais en 2011, et j’imaginais encore que ma sexualité, en termes d’expérimentations, atteindrait son terminus en douceur, un peu comme le lent monorail de Disneyland glisse jusqu’au prochain arrêt ». Emily Witt avait franchi le cap fatidique : celui où les amis, la famille, les proches, lui répétaient avec ferveur qu’elle aussi devait connaître l’amour, que ce n’était qu’une question de temps.

L’amour, elle l’avait déjà rencontré, sous des visages tellement différents, qu’il n’en avait finalement aucun. Les rapports intimes se résument, dans le vocabulaire de ses contemporains trentenaires à « coucher ensemble ». Le terme « amant » avait une connotation ringarde, capiteuse et poudrée, à la Barbara Cartland« Les rapports humains ont évolué, mais pas la langue. En continuant à utiliser ce vocabulaire, on se sentait déphasé », constate Emily Witt.

Le jeudi 12 avril, elle quitte New York pour San Francisco. De l’aéroport à ses déambulations californiennes, en passant par ses investigations de terrain, la multinationale Google, ses filiales et ses partenaires sont omniprésents. Elle y voit le signe que l’amour du XXIe siècle sera numérique ou ne sera pas.

Sites de rencontre et méditation orgasmique

Seule dans son appartement sous-loué de San Francisco, et après d’infructueuses immersions dans des bars les soirs de match, Emily se résigne à regagner son canapé-lit, après avoir avalé sa soupe de lentilles, debout devant le comptoir de la cuisine. « Reportant mon attention sur mon téléphone, j’ai ouvert l’application OkCupid, le site de rencontre gratuit. J’ai regardé si d’autres personnes dans le quartier étaient également en train de boire un verre seules ». 

Des rencontres spontanées, plutôt naturelles et au final, rien de suivi dans la durée. L’algorithme de l’application était plutôt efficace : il plaçait Emily dans le panel de ceux avec qui elle avait l’habitude de sortir : même classe sociale, même éducation… Mais cet algorithme avait un point faible : « il était incapable de prédire qui était susceptible ou non de me plaire ». Les rendez-vous s’enchaînent : un musicien végétarien, un menuisier ébéniste, un coiffeur. L’algorithme rame. L’auteur s’intéresse alors au pionnier des créateurs de sites de rencontres.

Il s’appelle Gary Kremen, diplômé de Stanford en 1992 et spécialisé en informatique, il faisait partie de la clique des geeks rondouillards, mal dans leurs baskets, en quête de l’âme sœur. Un document signé Kremen jetait les bases du fonctionnement de la plupart des sites de rencontre en ligne que nous connaissons aujourd’hui. « L’utilisateur peut choisir de se mettre en scène pendant ses activités préférées et dans des tenues différentes afin de donner une idée précise de sa personnalité et de son physique ». 

Le business plan cite des statistiques peu rassurantes : d’ici l’an 2000, 50% de la population adulte sera célibataire et 48% des adultes américains n’étaient pas mariés en 2008 contre seulement 28% en 1960. Le marché des sites de rencontre a décidément de beaux jours devant lui.

Webcams érotiques et polyamour

« Une femme avec un étroit ruban noir autour du cou, qui prétend habiter « Orgrimmar, Aeroth », une ville du jeu vidéo World of Warcraft, parle de son matériel informatique. Elle grignote un burrito de chez Chipotle, sirote bruyamment une canette de Montain Dew et exhibe ses tétons percés pour un public de 1150 personnes ». 

Au milieu de la dizaine de portraits dépeints par Emily Witt, celui de cette jeune femme verse dans un conformisme presque déroutant, tant la surenchère de spectaculaire et de trash fait loi dans la sphère des webcams érotiques, comme Chaturbate, le site le plus célèbre créé en 2011.

Sur Chaturbate, de nombreux performeurs utilisent la plateforme pour gagner de l’argent, les spectateurs rémunérant leurs profils préférés en jetons. « Le site prend une commission de 50 %, chaque jeton coûte 10 cents à la personne qui l’achète et en rapporte 5 aux performeurs ». Pour l’auteur, le succès de ce site ne réside pas tant dans l’absence de restriction, que dans l’accessibilité. Une sorte de boîte de nuit où des amateurs présentent des spectacles de peep-show, en empruntant la gestuelle et les accessoires du porno classique.

C’est donc ça, le cybersexe du XXIe siècle. On est bien loin de la combinaison recouverte de capteurs sensoriels, imaginée par les chroniqueurs de Mondo 2000 dans une tribune écrite en 1992 « projetez-vous dans vingt ans, en train de vous habiller pour une soirée torride au village virtuel ». Le cybersexe est archaïque, divisé entre le voyeurisme passif des consommateurs de vidéos pornos et la dynamique interactive de forums virtuels.

Le sexe du futur

« Cinq ans ont passé et ma vie a connu peu de changement de fond. Moi en revanche, j’avais changé. Je comprenais désormais la fabrique de ma sexualité. Je voyais ses coutures et la nature arbitraire de ses mythes. J’avais enfin compris que la sexualité a peu de rapport avec le sexe ». 

Pour Emily Witt, ce n’est donc pas le sexe en lui-même qui différencie les sexualités, mais la conceptualisation qui les entoure, et l’intention qui les nuance. Le sexe du futur ne serait donc pas une nouvelle façon de faire l’amour, simplement une nouvelle manière d’en parler.

Paradoxalement, le sexe du futur reste hanté par les fantômes conservateurs et conformistes du passé, « tout comme vouloir tomber amoureux ne faisait pas surgir l’amour, me proclamer « sexuellement libre », ne me libérerait pas de mes inhibitions ».

Déroutée par le conformisme de ses rencontres, de ses échanges, l’auteur arrive à l’issue de son investigation, avec un sentiment d’inachevé. « Expérimenter la sexualité, c’est avoir un corps qui recherche une sensation, un point, au loin, vers lequel avancer. On veut suivre ce corps dans un futur plus progressiste, on aimerait penser qu’il existe une intuition à laquelle se fier, mais le nombre de personnes que l’on rencontre en l’espace d’une vie est limité ».

À l’image du sexe, le futur est une histoire culturelle, déconcertante et difficile à cerner. Les utopies resteront des fantasmes, les convenances et les interdits alimenterons nos inhibitions profondes, plus attachées à nos pratiques et à nos choix, qu’à l’affichage futuriste et technophile de gadgets superflus.

Pour aller plus loin :

–       « Couple et relation amoureuse : à 30 ans, s’engage-t-on plus qu’avant ? »lexpress.fr

–       « Black-mirror saison 4 : cette application de rencontre pourrait ringardiser tinder »huffingtonpost.fr

–       « Inde : l’application de rencontre tinder, fait vaciller le système des castes »,lefigaro.fr

–       « How match.com was founded by Gary Kremen », businessinsider.fr

–       « L’avenir du sexe : comment se transforme l’intime ? »,iatranshumanisme.com

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