Lance Armstrong et Chris Froome, les boucs émissaires idéaux du Tour de France

Au premier on a reproché d’être un psychopathe, obnubilé par l’argent et la gloire. Au second d’être un faux gentil, venu là aussi pour l’argent, également avec une équipe anglo-saxonne.

Par Martin Kinossian.

« Le dopage n’a jamais transformé un âne en cheval de course » disait Eddy Merckx.

Un évènement international

Au premier on a reproché d’être un psychopathe, obnubilé par l’argent et la gloire. Un pur produit de l’ultra-libéralisme américain venu chambouler un sport noble et européen. Au second d’être un faux gentil, venu là aussi pour l’argent, également avec une équipe anglo-saxonne.

Le Tour de France fait fantasmer les politiques, les philosophes modernes, et bien sûr, tout bon sportif qui se respecte. C’est un effort intense, incommensurable, une véritable torture aux yeux des profanes, car tout le monde sait, et ressent bien, ce que ça fait de monter sur un vélo.

Ce jour d’été 1999, je n’ai que deux ans et demi et je suis sur les épaules de mon père. Les forçats de la route vont se disputer la victoire pour une épreuve bien singulière, le contre-la-montre individuel, et j’ignorais naturellement qu’on était le 11 juillet 1999, que l’épreuve était un contre-la-montre individuel de 57 km autour de Metz, et que Lance Armstrong avait remporté la victoire.

Les expressions françaises du vélo en disent long sur l’esprit bon enfant et la sous-culture qui régnait dans le vélo à une certaine époque, des années 50 jusqu’aux années 90. Il s’agissait d’un jargon à la Michel Audiard, à la bonne franquette.

Certaines expressions sont même utilisées dans le vocabulaire courant en dehors du cyclisme comme « en avoir encore sous la pédale ». Ou encore « sortir en facteur », c’est-à-dire une attaque fine et calculée, sans agressivité mais qui permet de creuser un écart et pourquoi pas s’assurer la victoire.

Le même vocabulaire est appliqué au dopage. On s’aperçoit que jusqu’aux années soixante-dix, les soigneurs se baladaient avec une mallette appelée « la petite famille des amphétamines1 ». Dans cette mallette, plusieurs médicaments dopants sont affectueusement surnommés « la Mémé » (le Meratran), «le tonton » (le Tonédron), « la petite lili » (le Lidepran) et « le cousin Riri » (la Ritaline) ». Tant qu’Anquetil ou Merckx gagne, on n’y voit pas de problème. Ils sont du Vieux Continent.

Arrivent les années 2000. De 1999 à 2005, Jan Ulrich le sempiternel rouleur n’a aucune chance contre les attaques meurtrières d’Armstrong en montagne, il ne peut qu’espérer lui gagner du temps en contre-la-montre et tenter de « sucer sa roue » dans les étapes de montagne. Il ne sera véritablement un concurrent digne de ce nom que durant l’édition de 2003, où une impasse mexicaine palpitante se joue entre Ulrich, Vinokourov et Armstrong.

Le dopage est aussi ancien que le sport, et les deux sont entrelacés. L’un va avec l’autre. Pour preuve, les Grecs buvaient du vin pour améliorer leurs performances avant les Jeux Olympiques. W. Voet reconnaît que l’usage de produits dopants « a toujours fait partie intégrante de la culture du cyclisme de haut niveau ». En 1966, les coureurs du Tour de France firent grève pour protester contre la loi antidopage votée quelques mois auparavant. Ils « estimaient qu’il s’agissait d’une atteinte au droit du sportif de disposer de lui-même », et ils étaient soutenus par la foule qui croyait à la pureté des champions ; aujourd’hui encore, « tous les sondages placent les sportifs au sommet de l’admiration collective ».

Le mensonge Indurain, mais c’était un espagnol

 

« Le dopage n’a jamais transformé un âne en cheval de course » disait Eddy Merckx. Nombre d’anciens cyclistes propres méprisent les dopés au motif que selon eux, le dopé n’aurait pas obtenu les mêmes performances. L’ancien coureur Festina Christophe Bassons se lamentait sous les caméras qu’aux entraînements où Virenque ne prenait pas de substances, il le dépassait en côte. Il est peut-être envisageable, que dans un autre monde et à une autre époque, Bassons ait été le champion et Virenque le coéquipier. En 1999, Jean-Cyril Robin, coureur professionnel français au sein de l’équipe La Française des Jeux, ose dénoncer l’existence, devant les caméras de télévision, d’un « cyclisme à deux vitesses », tout en désignant l’Espagne et les Pays-Bas comme pays suspects.

Cependant, il relève du mystique et de l’astrologie d’imaginer à quoi ressemblerait une course cycliste des années 90 à 2010 sans dopage. Ce sont des rêveurs, et l’exercice relève de la pure imagination. Un journaliste s’était amusé à faire le classement général d’un Tour au fil des ans et des scandales de dopage pour retenir le premier coureur propre (ou du moins non condamné ni suspecté) et il était arrivé au 20e ou au 25e du Tour ; c’est pour vous dire que des gens qui croient à la victoire sur tapis vert ont la tête dans les nuages.

À l’époque d’Armstrong, tous les coureurs, et pas seulement le parrain, avaient atteint le seuil miraculeux. Tous l’étaient, donc tous plus ou moins sur le même pied d’égalité. En outre, il reste un intérêt sportif à étudier le cas d’Armstrong car le produit -dans son cas l’EPO, les stéroïdes et les transfusions sanguines- joue le rôle de béquille psychologique qui entretient ou renforce la confiance en soi, qui est essentielle dans un sport d’endurance. Armstrong était un battant. Il avait survécu à un cancer et son mental était d’acier.

Il n’est donc pas rationnel, ni lucide de se demander à quoi ressemblerait un Tour des années EPO sans dopés. Armstrong, qui une victime du dopage de masse des années EPO, n’est donc pas un fraudeur ni un tricheur. C’est tout au plus un profiteur, mais un virtuose pour l’attaque en montagne, les contre-la-montre et les descentes.

En somme, c’était tout simplement un grand champion du vélo. D’ailleurs aucun des coureurs de son époque n’a réclamé les victoires du tapis vert, parce qu’ils ont couru les mêmes étapes que lui avec les mêmes substances, et qu’ils savent très bien qu’il était le meilleur d’entre eux.

Ce ne fut pas Armstrong qui déclencha le mal de l’EPO dans le cyclisme, mais les médecins et l’équipe Banesto de Miguel Indurain, qui sont les plus hypocrites, au point qu’on n’entend jamais parler d’eux, en dehors de quelques véritables connaisseurs du vélo. Ce sont eux qui ont mis en place le « most sophisticated doping scheme in sport », comme aiment à l’appeler les médias anglo-saxons, parce que tout le monde les a oubliés et qu’ils n’ont jamais été sanctionnés. La légende du Géant de Pampelune est à préserver plutôt que celle du vilain américain cupide.

Sûrement pas un héros mais un éternel champion

Les années EPO ne sont pas l’œuvre d’Armstrong, car le test de dépistage existait déjà à son époque et c’est justement pour cette raison qu’on est parvenu à prouver son mensonge et faire éclater la vérité.

Tandis qu’Indurain sera toujours présumé innocent, à moins qu’on pratique des analyses rétroactives, car les contrôles sanguins pratiqués à son époque n’étaient pas encore assez performants pour établir son dopage. Il n’y a pas de preuve tangible, mais tout le monde sait. La solution retenue aujourd’hui est insatisfaisante et profondément hypocrite. Soit on retire le palmarès d’Armstrong, dans ce cas on retire également ses cinq Tours à Indurain ; soit on garde les titres d’Indurain, et on garde aussi les sept Tours d’Armstrong. Mais c’est une injustice d’appliquer à l’un une sanction qu’on n’appliquerait pas à l’autre.

Toute sa carrière, Armstrong est sorti des sentiers battus, comme dans cette descente vers Gap. C’est ce que les gens lui reprochent. La haine d’Armstrong s’apparente à la haine de la différence, au rejet de l’audace, au conservatisme, à la frustration, à la jalousie etc.

Ce que nient ses détracteurs lorsqu’ils le présentent comme une bête à sang-froid, c’est son humanité. Armstrong était profondément humain, à la fois altruiste, psychopathe, opportuniste, prétentieux, audacieux, arrogant, dominateur et pour finir victime.

Vous voulez un coupable ? Ce n’est pas Armstrong. Vous voulez un fraudeur ? Ce n’est pas Armstrong. Ce dernier était tout juste un passager clandestin plus méticuleux que ses adversaires.

Armstrong est comme tous les utilisateurs du Système D. Ni innocent, ni coupable. Il est le fruit d’une époque, d’un contexte. Mais son apport au cyclisme est incontestable : son personnage et les conséquences de ses actes ont contribué au renouveau de l’Union Cycliste Internationale, à une moralisation et une prise de conscience de l’éthique dans le peloton, et surtout il a mis de nombreux Américains au vélo. Que pensez-vous que les Américains ont fait lorsqu’ils ont appris qu’Armstrong était dopé quand il avait glané ses victoires au Tour de France ? Qu’ils ont revendu leur vélo et sont retournés manger de la junk food ? Non, ils ont continué à faire du vélo.

Et la fondation Livestrong, tous les gosses qui avaient une leucémie, qu’Armstrong visitait à l’hôpital, dont quelques-uns sont morts depuis, et qui ont la chance de se faire prendre en photographie ou de passer du temps avec leur idole juste avant de mourir ? Vous allez enlever de leur mémoire cet instant de bonheur ?

Il est chose aisée de juger Armstrong en lisant un article de journal, confortablement assis sur son rocking-chair, attendant en secret qu’un autre cycliste réalise l’exploit monumental de régner sur le Tour de France pendant sept années consécutives.

Croyez-vous que Jules César fût apprécié, aimé de son vivant ? Non, il a d’ailleurs été poignardé par des lâches durant les ides de Mars, les lâches dont l’histoire n’aura jamais retenu le nom sauf celui de Brutus, comme on se souviendra de ce lâche de Landis.

Mais il a façonné la grandeur de Rome, comme Armstrong a façonné la grandeur du cyclisme.

Froome, la « nouvelle génération de dopés » et la présomption d’innocence

Même si quelques parallèles peuvent être dressés, le cas de Christopher Froome est sensiblement différent d’Armstrong. Ils ont la même tactique sportive : assommer le Tour dès les premières étapes de montagne et être performants lors des contre-la-montre.

Mais jusqu’à preuve du contraire, les performances de Froome et Armstrong sont différentes. Dans les années 90 jusqu’à 2010, il y avait une « présomption de dopage » puisque la majorité du peloton était dopée et une minorité propre.
Aujourd’hui c’est l’inverse, la majorité est propre et seule une minorité de coureurs sont dopés. La présomption d’innocence doit donc être appliquée, tout comme le respect des droits fondamentaux de l’athlète.

En outre Froome a connu une montée en puissance régulière au cours de sa carrière et a toujours eu la même morphologie, taillé pour la montagne et l’endurance, contrairement à Armstrong qui ne doit sa supériorité en montagne qu’à son mental de survivant et à sa perte de poids post-chimiothérapie.

Après quelques hésitations sur l’utilisation de l’AICAR après les JO de Pékin, le dopage actuel concerne les AUT c’est-à-dire des Autorisation d’Usage à des Fins Thérapeutiques, dont des médicaments pour soigner l’asthme. Quid d’autant d’asthme chez des coureurs qui sont supposés être au sommet de leur forme et préparés physiquement pour l’épreuve ? Tout simplement parce que la pratique du cyclisme à très haut niveau entraîne régulièrement l’asthme du sportif, et c’est vérifiable si vous pratiquez en amateur : après une sortie en col de 60 à 70 kilomètres vous commencez déjà à tousser. Inutile de dire qu’avec 3000 kilomètres dans les jambes, vous avez un fort risque de développer une pathologie.

Les AUT dévoilées par les hackers de Froome en 2014 étaient parfaitement dosées et légales. Le contrôle « anormal » lors de la Vuelta portait sur un médicament sur l’asthme mais a été extrapolé par les divers journalistes devenus cavaliers blancs autoproclamés de la lutte contre le dopage. En lisant les journaux, on a donc l’impression que Froome mangeait deux plaquettes d’EPO chaque matin.

Un mythe qui perdure et perdurera

À la fin des années 2010, le Tour de France enregistrait des niveaux comparables aux Jeux Olympiques ou la Coupe du Monde de football : 80 chaînes retransmettent les images du Tour dans le monde et pour une ville étape, le Tour représente plus de 5.000 citations dans la presse mondiale. La médiane pour l’évènement est de quatre millions de téléspectateurs pour chaque étape.

À cause d’Armstrong ou grâce à Armstrong ? L’histoire ne retiendra que le nom de celui qui l’a emporté « dans les règles », qu’elles soient informelles ou formelles, sept années consécutives. Un exploit qu’on ne réitéra peut-être jamais.

Pour preuve, le Tour des Flandres a invité Armstrong en 2018 pour commenter la course : vers la réhabilitation d’une légende ?

Les huées et les probables incidents qui vont agrémenter le Tour de France sont pathétiques et déplorables. Les mêmes qui hurleront à la tricherie, à l’argent roi et au complot ne se priveront pas de regarder des tennismen enchaîner les tournois de Grand Chelem en cinq sets, les basketteurs et footballeurs gambader comme des écureuils à la fin des matchs ou regarder une compétition de golf avec des sportifs perfusés aux bétabloquants.

Et continuer d’alimenter la vaste hypocrisie qui entoure ce sport magnifique qu’est le cyclisme depuis des dizaines d’années en somme.

  1.  « Les conduites dopantes fondatrices d’une sous culture cycliste (1965-1999) », Élizabeth Lê Germain.