Sauver le patrimoine historique grâce au financement privé ?

Château de la Prune-au-Pot-Indre by Daniel Jolivet(CC BY 2.0)

Le financement public ne peut suffire à l’entretien et à la valorisation du patrimoine architectural français. Quelles solutions peuvent être envisagées ?

Par Steven Zunz.

La polémique suscitée par la nomination du journaliste et présentateur Stéphane Bern à la tête d’une mission sur la préservation du patrimoine aura au moins eu le mérite de remettre le sujet à l’ordre du jour. La France, première destination touristique mondiale, est dotée d’un patrimoine architectural exceptionnel, qui représente à la fois une grande richesse, et un fardeau.

Le patrimoine, richesse ou fardeau ?

L’État et les collectivités ont la charge de plus de la moitié des quelque 44 000 monuments historiques existants, sans compter les nombreux lieux de culte dont ils sont propriétaires en application de la loi de 1905.

Derrière les locomotives que peuvent être le patrimoine parisien ou les châteaux de la Loire, ce sont des dizaines de milliers de bâtiments moins fréquentés, peu ou pas rentables, qu’il s’agit de préserver, avec, au total, un coût exorbitant : plus de dix milliards d’euros pour assurer leur entretien et leur restauration, selon un rapport parlementaire de 2007.

Parce que ce patrimoine présente une dimension historique et mémorielle, à laquelle les Français sont particulièrement attachés, l’équation ne peut évidemment se limiter à celle de leur rentabilité. Mais, en ces temps de disette budgétaire, d’autres recettes doivent être trouvées. Il s’agit donc d’établir le bon équilibre entre la préservation du patrimoine et sa valorisation.

Un énorme problème de budget

Les réponses traditionnelles ne suffisent plus. Le gouvernement s’est d’ores et déjà engagé en augmentant les crédits alloués à la préservation du patrimoine à un niveau jamais atteint depuis dix ans. Mais cet effort, louable et nécessaire, ne peut évidemment pas suffire à couvrir l’ensemble des besoins.

Les collectivités, auxquelles l’État est parfois tenté de céder certains biens, n’ont  plus de marge de manœuvre, et sont rétives à assumer la possession de monuments loin d’être les poules aux œufs d’or que l’on veut bien leur présenter. C’est d’autant plus dommageable qu’une gestion locale ancrée dans la réalité du terrain peut souvent se révéler plus vertueuse, comme le montre le succès du château du Haut-Koenigsbourg, dont la propriété échoit au département du Bas-Rhin en 2007.

Dans ces circonstances, les acteurs publics se résolvent à céder ces biens, voire à les détruire, espérant ainsi s’épargner le coût de leur entretien, et provoquant souvent l’émoi de la population.

Pour des raisons tant historiques qu’économiques, il est inacceptable de voir ces richesses ainsi bradées. Plutôt que de chercher à s’en débarrasser, l’État devrait chercher à les valoriser et à en tirer une source de revenus à même d’assurer leur pérennité. Pour beaucoup, cette valorisation est encore taboue.

Le patrimoine, dont le rôle est avant tout culturel et historique, devrait rester le plus possible vierge de toute utilisation commerciale susceptible de restreindre son accès au plus grand nombre. Cette position, qui peut se comprendre, est pourtant incapable d’apporter une réponse satisfaisante à la situation actuelle.

Les fonds privés pour sauver le patrimoine

En complément du financement public, doivent pouvoir s’ajouter des fonds privés. Une des propositions de Stéphane Bern semble déjà avoir le vent en poupe : la création d’un tirage spécial du Loto et d’un jeu de grattage dont les recettes iraient à un fond spécifique destiné au financement du patrimoine.

Il propose aussi que des mécènes financent la restauration de monuments où ils pourraient ensuite exposer leurs collections. Il est de même envisageable de confier la gestion des monuments au secteur privé, ce qui permet aux pouvoirs publics de se défaire des coûts d’entretien et de restauration, tout en restant le propriétaire ultime des lieux et donc le gardien d’une utilisation conforme à leur statut. Charge au locataire de faire fructifier son investissement.

De nombreux régimes juridiques existent, comme le bail emphytéotique administratif qui permet de confier la jouissance du bien à un bailleur privé pour une durée allant jusqu’à quatre-vingt-dix-neuf ans. Le château royal de Villers-Cotterêts, propriété de l’État, pourrait être le premier concerné avec un appel à projet lancé dès l’année prochaine.

Des projets prometteurs

Les modalités d’affectation de ces monuments, en effet, ne manquent pas. On peut y aménager des espaces de co-working, notamment pour les start-up, la pratique la plus prometteuse restant bien évidemment celle de l’hôtellerie. En Italie, certains biens sont gratuitement mis à disposition de jeunes entrepreneurs, auxquels il appartient ensuite de les rénover et de les transformer en infrastructures d’accueil pour touristes. En Espagne, cette solution est déjà expérimentée depuis près d’un siècle avec les paradores, qui proposent des hébergements hôteliers dans des monuments historiques. Le pays en compte près d’une centaine.

La France commence tout juste à s’inspirer de ses voisins, puisque le château de Versailles accueillera prochainement un hôtel de prestige d’une vingtaine de chambres et un restaurant gastronomique. Mais transformer ce type de biens en résidence hôtelière n’est pas sans poser de difficultés : réhabilitation de lieux souvent exigus qui doivent se conformer à la législation en vigueur, subtil équilibre à trouver entre l’intimité que les clients sont en droit d’attendre et l’accès au public…

Il n’y a pas de solution miracle, mais de nombreuses pistes à explorer. Garder au maximum la propriété des lieux pour s’assurer de leur accès à tous, tout en permettant, dès que possible, d’y proposer des activités créatrices de revenus : voilà la philosophie qui doit guider l’État pour préserver les trésors de notre patrimoine.