Comment refonder l’audiovisuel public français ?

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Les enjeux démocratiques peuvent justifier l’existence d’un audiovisuel public, mais le besoin de réformes des médias publics reste fort et urgent.

Par Sébastien Natroll.

France Télévisions, Radio France, France Médias Monde, INA…  L’audiovisuel public français est pléthorique et jouit aujourd’hui d’un budget considérable qui avoisine les 4,5 milliards d’€. Si la modernisation de la contribution à l’audiovisuel public est une marotte qui revient chaque année, personne ou presque ne semble s’interroger sur une éventuelle refonte des missions qui lui incombent. Entre impératif démocratique, jeu de contre-pouvoir et mainmise politique, peut-être devrions-nous redéfinir quelle est sa place, son rôle et ainsi renforcer une légitimité qui n’est aujourd’hui plus évidente.

L’impossible émancipation de l’audiovisuel public français ?

Sous la férule de l’État pendant près de cinquante ans (la première chaîne de télévision, Radio-PTT Vision, est née en 1935), l’audiovisuel était un monopole étroitement contrôlé : le ministère de l’Information ne commencera à lâcher du lest qu’à la création de l’ORTF en 1964 ; précisons toutefois que la confusion entre monopole public et monopole politique perdurera comme nous le rappelle le limogeage d’Arthur Conte : P.-D.G. de l’ORTF nommé pour trois ans en 1972, il ne restera à son poste que seize mois en raison d’un désaccord avec le ministère de l’Information de l’époque…1

Il faudra attendre la loi du 29 juillet 1982 pour qu’enfin soit brisé le monopole d’État sur l’audiovisuel. Cependant, cette libéralisation ne nous laisse pas sans interrogations compte tenu de la teneur des « concessions de service public » : Canal Plus (première chaîne privée, née en 1984) est alors dirigée par M. André Rousselet, passé sans transition de directeur de cabinet du Président de la République à P.-D.G. de ladite chaîne : nous n’aurions pu trouver mieux pour esquisser prosaïquement la connivence politico-médiatique. Soit dit en passant, ces « concessions de service public » ont permis à des opérateurs privés (le fait que messieurs Seydoux et Riboud, co-créateurs de « La Cinq », soient des amis du Président Mitterrand, est purement fortuit) d’obtenir un contrat de concession de service public dépourvu de cahier des charges.

Au regard d’une pareille hypocrisie, difficile de vanter l’objectivité de l’audiovisuel public. Preuve encore, c’est le Président Sarkozy qui a, en vertu de la loi du 5 mars 2009, nommé les présidents du groupe France Télévisions et ce jusqu’à la la loi du 15 novembre 2013, qui a rendu au CSA cette prérogative. Néanmoins, force est de constater que l’influence politique n’est jamais loin : de quoi laisser planer des doutes sur la légitimité de l’audiovisuel public.

De la légitimité de l’audiovisuel public

Il faut chercher la légitimité des services publics de l’audiovisuel dans le droit européen. En effet, c’est le traité d’Amsterdam, ratifié le 2 octobre 1997, qui définit la radiodiffusion de service public comme « liée aux besoins démocratiques, sociaux et culturels de chaque société ainsi qu’à la nécessité de préserver le pluralisme dans les médias ».

Difficile de contredire ledit traité, car les faits sont têtus : avec un taux de pénétration de 94,1 % au premier trimestre 20162, la télévision apparaît comme un support médiatique de masse qui s’affranchit des inégalités économiques et culturelles, ce qui en fait à la fois un média sujet aux monopoles mortifères (du temps de l’ORTF, Pompidou disait qu’il s’agissait de « la Voix de la France ») et un support propice à l’éducation ; Geneviève Jacquinot-Delaunay, professeure émérite à l’Université Paris VIII en sciences de l’éducation, parlera de « pédagogisation » des médias.

On peut mettre en parallèle les propos de Madame Jacquinot-Delaunay avec le rapport de Jean-Louis Missika remis en décembre 1997, lequel mentionne les missions spécifiques de service public qui incombent à l’audiovisuel public : culture et savoir, intégration sociale, aménagement du territoire, accès à l’antenne des institutions et formations politiques, diversité et pluralisme des programmes, respect des œuvres.

À l’heure où les télévisions, radios privées et les grands titres de la presse écrite se concentrent autour de quelques acteurs (MM. Bouygues, Drahi, Bolloré, Weill, Dassault, Niel, Pinault et Lagardère règnent sur le monde des médias), le rôle de l’audiovisuel public peut en effet trouver une légitimité, à fortiori lorsqu’il y a concentration (à titre d’exemple, SFR Group, déjà actionnaire à 49 % de News Participation, compte l’acquérir en totalité). Ce marché oligopolistique et ploutocratique n’est pas sans rappeler ce que disait Michel Crépeau, ancienne figure politique (MRG) : « D’un côté, le contrôle étatique s’appesantit de plus en plus sur l’audiovisuel ; de l’autre, la concentration capitaliste érode le pluralisme d’opinion et la diversité des titres de la presse écrite. »3.

En reconnaissant le rôle de contre-pouvoirs que jouent à la fois audiovisuel public et privé, quel devrait être le rôle d’un audiovisuel public dans un monde où Internet a rebattu les cartes ?

Quel audiovisuel public ?

En regardant de plus près les programmes de France Télévisions, force est de constater que les missions énoncées par M. Missika (cf. supra) ne paraissent plus à l’ordre du jour : est-ce à l’État de (re)diffuser des séries surannées (dans le désordre) et des films, des jeux télévisés abêtissants (« Les Z’Amours » répond-il à une mission de service public ? Nous pouvons en douter !), ou, n’en déplaise à Raquel Garrido, des retransmissions sportives ?

Privatiser purement et simplement l’audiovisuel public (comme le préconise le Président de « Contribuables associés » ou encore Patrick Balkany à travers une proposition de loi (n° 3015 du 22 juillet 2015), où tous deux font fi des conséquences subséquentes à une telle décision) constituerait probablement une erreur (et serait contraire au traité d’Amsterdam sus-mentionné), mais cela ne doit pas réfréner toute volonté de réforme d’un mastodonte qui s’est, reconnaissons-le, éloigné de ses prérogatives premières. 

Libérer, informer, éduquer

Les avertissements inextinguibles de la Cour des comptes au sujet de l’audiovisuel public ne donnent guère lieu à de véritables réflexions sur l’orientation du groupe : il ne s’agit que de rappels à l’ordre basés sur une logique comptable et qui aboutissent à des « coups de pouce » et autres « rallonges » lorsque le besoin s’en fait sentir.

Repenser l’audiovisuel public, hors logique comptable, devrait s’articuler autour du triptyque : « Libérer, informer, éduquer » : libérer la parole (quelles que soient l’orientation politique ou philosophique), diffuser l’information et participer à l’éducation. Une telle orientation implique une refonte en profondeur de l’offre : rappelons que France 4 a, deux années durant, diffusé les pitreries du bateleur Hanouna, que France 3 diffuse depuis trop longtemps d’ineptes pérégrinations phocéennes et que France 2 met à l’honneur des ménestrels dominicaux. Les divertissements, quels qu’ils soient, peuvent être assurés par le secteur privé.

En matière de cinéma et de séries, la diffusion de films et séries « tout public » ne répond plus à la demande (les nouveaux usages qui plébiscitent la VOD en lieu et place de la diffusion à heure fixe): à l’instar des divertissements sus-mentionnés, cela doit sortir du giron de l’audiovisuel public.

En revanche, n’en déplaise aux contempteurs de l’information étatique, il n’est pas de bon ton de laisser la parole aux seules entités privées (a fortiori lorsque l’on constate que les chaînes telles que de BFM TV ont propulsé les fameux « marronniers » vers de nouveaux horizons), elles ne sauraient de toute évidence, ni l’une ni l’autre, nous assurer une parfaite objectivité : la nuance peut néanmoins apparaître comme un moindre mal.

Enfin, en veillant à la pluralité des opinions (bon point à France Culture, carton rouge à Arte — les libéraux n’ont certainement pas oublié la catastrophe « Capitalisme »), on peut accorder à l’audiovisuel public le rôle d’éduquer et de pousser à la réflexion : tâche d’autant plus ardue qu’Arte et France Culture, par exemple, plaisent avant tout à des catégories socio-professionnelles supérieures et ne répondent donc pas à la volonté de réduire la « fracture culturelle ».

L’audiovisuel de demain

 À l’orée des velléités de gabegies prononcées par Delphine Ernotte, rêvant d’un Netflix à la française pour tous ses formidables programmes (le mot « formidable » a ceci d’extraordinaire que son acceptation contemporaine souligne l’ironie alors que le sens qu’il avait jadis le rapproche de l’adjectif « terrifiant ») et dont le coût sera supporté par la contribution à l’audiovisuel public et la dette, espérons qu’un jour nous puissions, non pas avoir moins d’audiovisuel public mais mieux d’audiovisuel public : c’est tout l’intérêt d’une feuille de route à la fois précise et concise. Comme le disait Nicolas Boileau : « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement ».

  1.  Serge REGOURD, «  Archéologie du service public audiovisuel : quel passé pour quel futur ? », 2013.
  2. CSA, «  L’équipement audiovisuel des foyers au 4e trimestre 2015 et 1er trimestre 2016 (TV) », 2016.
  3.  Michel CRÉPEAU, « L’avenir en face », 1981.