L’histoire libérale du féminisme

Si par « féminisme » nous entendons « liberté, émancipation et égalité en droits », alors le libéralisme est féministe.

Par Sébastien Natroll.

Girondine et libérale, Marie Gouze alias Olympe de Gouges est souvent considérée comme la première des féministes. Figure de proue d’un mouvement trop souvent rattaché aux courants socialistes et marxistes, l’Histoire démontre au contraire que le féminisme, quel que soit le courant dans lequel il s’inscrit, est intrinsèquement d’essence libérale et, à l’inverse, que le libéralisme est une philosophie profondément féministe.

Des origines du féminisme

Si l’on trouve chez l’autrice Christine de Pisan (1364-1430) les premières ébauches de revendications féministes, c’est dans les écrits de Marie de Gournay, proche de Michel de Montaigne, que nous pouvons trouver les premières revendications d’une pensée féministe : elle publia, dès 1622, Égalité entre les hommes et quatre ans plus tard Les femmes et griefs des dames dans lequel elle prône l’égalité absolue entre les sexes.

Cinquante ans plus tard, le philosophe cartésien François Poullain de La Barre vitupérera contre l’inégalité institutionnalisée en publiant, entre autres, De l’égalité des deux sexes, lequel, en dépit de son grand âge, n’a rien perdu de sa superbe tant ses propos paraissent hélas encore aujourd’hui très actuels :

Si l’on demande à chaque homme en particulier ce qu’il pense des femmes en général, et qu’il le veuille avouer sincèrement ; il dira sans doute qu’elles ne sont faites que pour nous, et qu’elles ne sont guères propres qu’à élever des enfants dans leur bas âge, et à prendre le soin du ménage1.

Plus d’un siècle sépare les coups d’éclats de Poulain de La Barre d’Olympe de Gouges. Figure incontestable de la pensée féministe, elle publia en 1791 La déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, en réponse à la déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

Femme de tous les combats, la girondine se battra autant pour les droits des femmes que contre la mort de la famille Capet : en dépit de son audace et de son républicanisme, elle succombera aux excès sanglants de la terreur. Il nous reste cependant d’édifiants écrits mettant en exergue son inclination libérale, notamment à travers son opposition à la peine capitale :

Soyons républicains, en exilant Louis Capet, et que tous les potentats frémissent. Quel peuple, après cet acte d’héroïsme, osera s’armer pour la défense des tyrans, contre une nation magnanime qui sait vaincre et pardonner2 ?

L’apport britannique

De l’autre côté de la Manche, John Locke, l’un des pères de la pensée libérale, sans apparaître comme fondamentalement féministe car ne remettant pas en cause le patriarcat, décrit dans « Pensées sur l’éducation » la femme comme un individu doué de raison et accepte l’idée du divorce en suggérant que l’épouse peut se soustraire à l’autorité de son mari.

En outre, il reconnaît que le contrat de mariage peut ne pas être éternel. Si les propos de Locke ont pu inspirer Claude-Adrien Helvétius (qui, à l’inverse de J.-J. Rousseau, réclamait une éducation identique pour les deux sexes3), la cause féministe resta balbutiante.

Il faudra attendre l’époque victorienne (1837 – 1901) pour voir véritablement éclore des revendications féministes dans la société phallocratique et aristocratique britannique.

Cependant, en 1792, la philosophe Mary Wollstonecraft publie A vindication of the rights of women. Tombé dans l’oubli, l’ouvrage met l’accent sur l’importance de l’émancipation des femmes et jette l’opprobre sur la construction sociale qui, par ses oukases, empêche tout épanouissement en objectivant la femme dès le plus âge :

Endoctrinées dès leur enfance à croire que la beauté est le sceptre de la femme, leur esprit prend la forme de leur corps et, enfermé dans cette cage dorée, ne cherche qu’à décorer sa prison4.

Faisant écho aux écrits de Wollstonecraft, la socialiste française Flora Tristan rapportera en des termes forts l’état de sujétion de la femme dans l’Angleterre victorienne :

La femme est soumise par les préjugés et la loi aux inégalités les plus révoltantes ! — elle n’hérite que lorsqu’elle n’a pas de frères ; elle est privée des droits civils et politiques, et la loi l’asservit en tout à son mari5.

C’est à la suite des apports de Wollstonecraft et de Tristan que l’un des auteurs majeurs du courant libéral (d’aucuns diront « social-libéral ») a apporté sa pierre à l’édifice.

L’apport de John Stuart Mill et l’influence socialiste

Fils de James Mill, John Stuart Mill aurait, d’après son autobiographie, développé très tôt un attrait pour la cause féministe. Prenant son géniteur à contre-pied en commentant durement son essai On government, le jeune John Stuart Mill se prononcera en faveur du droit de vote des femmes, ce qui deviendra l’un des combats de sa vie.

En 1848, J.S. Mill écrira dans ses Principes d’économie politique ce qui apparaît comme une première ébauche de sa contribution majeure au combat féministe : De l’asservissement des femmes.

Les femmes sont aussi capables que les hommes d’apprécier et d’administrer leurs intérêts, et la seule chose qui les en empêche est l’injustice de leur position sociale actuelle. Tant que la loi comptera dans les biens du mari tout ce que la femme acquiert, tandis qu’en la forçant à vivre avec lui elle la force à supporter presque toute la somme d’oppression morale et même physique qu’il lui convient d’imposer, il y a quelque motif de considérer tout acte fait par la femme comme un résultat de la contrainte dans laquelle elle vit […]6

Rawlsien avant l’heure (John Rawls ne cache pas l’influence que Mill a eu sur lui), John Stuart Mill se livre à une vaticination qui, si elle n’est pas tout à fait à l’ordre du jour, se dessine lentement :

Les idées et les institutions, d’après lesquelles l’accident du sexe est le point de départ d’une inégalité de droits et d’une différence nécessaire de fonctions sociales, seront bientôt reconnues comme un des plus grands obstacles à tout progrès moral, social et même intellectuel.

Héraut de la liberté et de l’égalité (par l’émancipation et l’égalité des droits), John Stuart Mill s’inscrit dans la lignée des autrices et auteurs mentionnés précédemment et renforce libéralisme et féminisme dans un corpus intellectuel lié.

Inspiré par son épouse Harriet Taylor, les deux énamourés, proches des radicaux britanniques (l’aile gauche du parti libéral) se sont liés à travers leurs vues communes sur de nombreux sujets et en particulier les droits des femmes.

 L’intellectuelle préfigurera donc l’un des ouvrages majeurs de son mari en publiant The enfranchisement of women, sept ans avant son tragique décès. Progressiste affirmée, Harriet Taylor rejette dans cette œuvre l’assujettissement des femmes au nom de la coutume :

Le fait qu’une institution ou une pratique soit courante n’implique pas qu’elle soit bonne.

Attiré par les idées des socialistes de Saint-Simon, de Robert Owen et de Charles Fourier, le couple Mill-Taylor ne cachera jamais l’influence de ces auteurs sur leur pensée, John Stuart Mill affirmant par ailleurs dans son autobiographie que

En proclamant l’égalité totale des hommes et des femmes […] les saint-simoniens ainsi qu’Owen et Fourier ont mérité le souvenir reconnaissant des générations futures.

C’est ainsi qu’en 1869 John Stuart Mill fait suite à l’ouvrage de son épouse Harriet en publiant De l’asservissement des femmes. Mettant en exergue la condition des femmes dans l’Angleterre de son époque, il dénonce la sujétion qu’elles subissent et le faix des inégalités en droit qui les maintiennent dans ces conditions.

Vindicatif à la fois sur le contrat de mariage, qui fait du mari le propriétaire exclusif de tout ce que possède le couple (« Les hommes […] Je crois qu’ils craignent non pas que les femmes ne veulent pas se marier […] mais qu’elles insistent pour que le mariage s’établisse sur un pied d’égalité. ») et sur la « nature des femmes » (« Ce qu’on appelle aujourd’hui la nature des femmes est quelque chose d’éminemment artificiel […]. On peut affirmer sans hésitation que le caractère des femmes a été déformé par leurs relations avec leurs maîtres beaucoup plus que dans les autres exemples de subordination. »), l’auteur n’hésite pas à faire, à de multiples reprises, des parallèles avec l’esclavage, tant la condition de la femme mariée dans son pays s’apparente à de l’esclavage.

Près de vingt ans plus tôt, son épouse Harriet tenait à William J. Fox, rédacteur en chef du Monthly Repository, des propos similaires :

Le progrès de l’humanité attend l’émancipation des femmes de leur esclavage et de leur dégradation actuels dus à la nécessité de se marier ou à des moyens de gagner leur vie, qui, sauf pour les artistes, ne sont que des métiers mal payés et pénibles, toutes les professions commerciales, juridiques, médicales et les emplois de bureaux, de même que tous les postes au gouvernement étant monopolisés par les hommes. Seule l’égalité politique mettrait les femmes au même niveau à tous les égards7.

Si les propos de John Stuart Mill peuvent paraître extrêmement forts, ce dernier n’a pas attendu la parution de son ouvrage pour sonner l’hallali. À l’heure où les Cassandres conservateurs se font entendre sur des sujets tels que la féminisation du langage ou l’écriture épicène, l’auteur de On liberty se fendait, le 20 mai 1867, d’un discours à la Chambre des Communes pour le moins détonnant dans lequel il demandait que le terme man soit remplacé par person afin d’éviter toute discrimination.

La justice, bien qu’elle n’exige pas nécessairement qu’on accorde les droits politiques à tout le monde, exige cependant que nous n’accordions pas ces droits capricieusement et sans raison à une personne et non à une autre8.

Le combat des époux Mill-Taylor pour le droit de vote des femmes n’aboutira qu’en 1918. Dans le même temps, dans le pays de l’Oural, la pensée socialiste allait prendre de court les libéraux en offrant (pendant seulement quelques années) aux femmes un réel progrès dans leurs libertés individuelles.

Alexandra Kollontaï ou le socialisme libéral

En 1917, Alexandra Kollontaï devient commissaire du peuple à l’Assistance publique dans une Russie en pleine révolution. À 45 ans, elle devient alors la première femme de l’Histoire contemporaine à avoir été membre d’un gouvernement.

Philosophiquement libertaire, A. Kollontaï défendra aussi bien le polyamour (dénonçant le fait que, selon elle, l’extension du droit de propriété inclut le droit de posséder le monde spirituel et émotionnel entier de l’autre personne9) que l’abolition des lois interdisant la prostitution10.

Dès 1920, les femmes russes eurent, grâce à l’action de cette commissaire : le droit de vote et d’être élues, le divorce par consentement mutuel, l’accès à l’éducation, l’égalité de salaire avec les hommes, des congés de maternité et enfin le droit à l’avortement.

Ces progrès, qui s’inscrivent dans la lignée libérale du XIXe siècle qui s’oppose aux privilèges du sexe, du rang et de la richesse, dénotent une similitude idéologique entre libéralisme et socialisme ; si le divorce (qui nécessite une preuve de « faute ») existe depuis 1884 grâce à l’action du radical Alfred Naquet, il faudra, en France, attendre 1975 pour obtenir le divorce par consentement mutuel ; le droit de vote des femmes attendra 1944, l’égalité salariale entrera dans la loi du 22 décembre 1972 et l’avortement ne sera légal qu’en 1975.

D’aucuns argueront avec raison qu’Alexandra Kollontaï apparaissait comme bien peu libérale sur d’autres aspects : cela n’enlève rien aux progrès en termes de libertés individuelles qu’elle a permis (Staline y mettra un terme) et à la proximité intellectuelle qui peut exister entre libéraux et socialistes sur ces questions.

Si le caractère féministe du libéralisme ne fait pas consensus au sein des différents courants (alors qu’il paraît téléologiquement consubstantiel, puisque tous deux visent à émanciper l’individu tout en lui offrant l’égalité devant la loi), il serait regrettable de nier l’apport de la pensée libérale à la cause féministe (et de cesser d’y contribuer) au seul motif que les socialistes y ont également contribué : ils n’en ont d’ailleurs pas le monopole.

Proudhon, s’il a développé dans Théorie de la propriété des idées qui le feraient passer aujourd’hui pour un « ultralibéral », était un sexiste patenté.

Si par « féminisme » nous entendons « liberté, émancipation et égalité en droits », alors le libéralisme est féministe.

 

  1. François POULLAIN DE LA BARRE, « De l’égalité des deux sexes », 1673.
  2.  Olympe DE GOUGES, « Lettre du 16 septembre 1792 » (puis affiche), 1792.
  3.  Claude-Adrien HELVETIUS, « De l’esprit », 1758.
  4.  Mary WOLLSTONECRAFT, « A vindication of the rights of women » 1792.
  5. Flora TRISTAN, « Promenades dans Londres », 1840.
  6.  John Stuart MILL, « Principes d’économie politique avec leurs applications en philosophie sociale », 1848.
  7. Harriet TAYLOR, « Lettre à William Johnson Fox », 10 mai 1848.
  8. Cité par Constance Rover dans « Women’s suffrage and party politics », 1967.
  9.  Alexandra KOLLONTAÏ, « Selected writings of A. Kollontaï, sexual relations and Class Struggle », 1977.
  10. Alexandra KOLLONTAÏ, « Discours à la IlIe conférence Panrusse de chefs de département régionaux des femmes », 1921.