APL : l’État ne peut pas tout payer… et en même temps

Emmanuel Macron by Mutualité française(CC BY-NC 2.0)

Non seulement « l’État n’a pas à payer tout », comme dirait Macron à propos des APL, mais il devrait même passer en revue toutes ses missions et se recentrer prioritairement sur celles qui visent à assurer la sécurité des personnes et des biens.

Par Nathalie MP.

Était-ce de la com’ scrupuleusement calibrée, était-ce un hasard, ou bien était-ce un cri du coeur subliminal exprimant enfin sa conviction la plus profonde comme s’il ne pouvait plus la réprimer, surtout devant des préfets, premiers dépositaires de l’autorité de l’État sur le territoire français ? En demandant mardi 5 septembre dernier que les propriétaires bailleurs baissent leurs loyers de 5 € par mois afin de compenser la baisse des APL décidée par le gouvernement, Emmanuel Macron a conclu en lançant :

L’État n’a pas à payer tout ! 

Comme il me plait quand il parle comme ça ! Non seulement « l’État n’a pas à payer tout », mais il devrait même passer en revue toutes ses missions et se recentrer prioritairement sur celles qui visent à assurer la sécurité des personnes et des biens avant de se lancer dans des politiques sociales et industrielles ruineuses et inefficaces. Car qui dit dépenses de l’État (et des institutions apparentées) dit forcément aussi impôts et dette publique.

L’État n’a jamais rien payé

En réalité, à quelques exceptions près, l’État n’a jamais rien payé car il n’a jamais tiré de revenus de productions qui lui seraient propres. Et c’est logique : comment l’État, censé garantir les droits des individus, pourrait-il devenir juge et partie en entrant en concurrence avec les activités de ceux qu’il doit protéger ?

Mais il est en position de force pour extorquer aux citoyens (qui produisent) les fonds nécessaires pour financer tout ce qui passe par la tête de ses représentants, la limite entre le nécessaire, l’utile et le n’importe quoi étant fixée par le résultat aux élections. Et encore : les rapports nombreux et touffus de la Cour des comptes sont là pour nous montrer que la gabegie institutionnalisée n’est même pas un motif d’échec électoral.

Mais ne chipotons pas trop. Quand on connaît les niveaux faramineux d’où l’on vient dans ce pays – dépenses publiques à 57 % du PIB, prélèvements obligatoires à 45 % et dette publique à 96 % – on ne peut que se réjouir de cette nouvelle déclaration présidentielle.

Le théorème Bouleau & Hollande

L’ère du célèbre théorème de Bouleau & Hollande, in TF1, 2014 « C’est pas cher, c’est l’État qui paie » serait-elle enfin révolue ?

Il ne s’agit que de mots, mais s’ils pouvaient contribuer à entraîner un retournement de la mentalité socio-économique qui domine la France depuis trop longtemps, ce serait déjà un énorme pas en direction de notre retour à la prospérité.

Il y a cependant un mais. Un mais qui se prononce « en même temps » selon la coutume macronienne qui nous devient familière. Car comme vous allez l’entendre dans la vidéo ci-dessous, cette belle phrase a été précédée de tout un développement qui est loin de rassurer sur la teneur exacte de la mentalité  à l’oeuvre chez Emmanuel Macron :

J’ai été surpris du silence collectif de ne pas appeler les bailleurs sociaux, les propriétaires, à baisser de 5 € le prix du logement. C’est ça la responsabilité collective ! C’est ça, ce qu’il faut faire à partir du 1er octobre ! J’appelle publiquement tous les propriétaires à baisser de 5 € le loyer par mois, si on veut accompagner les locataires.

Deux réactions contrastées

Inutile de dire que les réactions à cette initiative inédite du Président n’ont pas traîné et qu’elles se sont scindées en deux groupes opposés assez attendus. D’un côté les propriétaires bailleurs prient M. Macron de s’occuper de ce qui le regarde et notamment de se débrouiller tout seul pour gérer les suites politiquement calamiteuses de sa mesure sur la baisse des APL, surtout vis-à-vis des étudiants à la veille de la rentrée.

Et de l’autre, les associations de locataires et la France insoumise fustigent une « politique illusoire » et réclament plutôt la contrainte à l’encontre des affreux propriétaires par la signature d’un bon gros « décret pour appliquer l’encadrement des loyers partout (…) ça, ce serait efficace » (dixit Eddie Jacquemart, président de la Confédération nationale du logement ou CNL).

Diminution annoncée des APL

Éventuellement saisi d’une révélation libérale sur le fait que toute subvention crée des distorsions pénalisantes pour ceux qu’on voulait soutenir, mais plus sûrement acculé par la situation dégradée de nos comptes publics à trouver rapidement des « économies » à faire, le gouvernement avait en effet annoncé cet été que les aides personnalisées au logement (APL) seraient diminuées de 5 € par mois à partir du 1er octobre prochain.

Si cette mesure aura un effet limité1 sur les comptes de l’État (390 millions d’euros par an), elle est cependant hautement symbolique dans le roman français car elle s’en prend directement à deux vaches sacrées : la jeunesse et le rôle social de l’État.

Pourquoi la culture avant le logement ?

Elle paraît de plus incohérente avec d’autres nouvelles mesures annoncées également cet été telles que le « pass culture » qui entérine bien le rôle social de l’État et s’adresse précisément aux jeunes pour un coût annuel similaire (400 millions)2. Pourquoi la culture plus que le logement ? Seul Emmanuel Macron pourrait nous le dire.

La formule « L’État n’a pas à payer tout » semble alors signifier finalement que l’État compte moins se désengager une bonne fois pour toutes que choisir ce qu’il paiera en fonction de ce qu’il estime souhaitable pour les Français, sans produire in fine la moindre baisse des dépenses publiques, ni le moindre assainissement du moindre marché que ce soit.

L’hostilité envers les propriétaires

De plus, à relire la déclaration du chef de l’État, on ne peut s’empêcher de penser qu’avant de se livrer à des professions de foi très vaguement libérales, il reste dominé par une hostilité bien socialiste à l’encontre des propriétaires : suite à sa décision de baisser les APL, il s’attendait à ce que tout le monde, à ce que les Français, au lieu de rester dans un « silence collectif », s’en prennent avec « responsabilité » aux bailleurs en exigeant d’eux qu’ils se conduisent aussi avec « responsabilité » (on entend tellement avec moralité !) et qu’ils rendent ces 5 € comme s’ils les avaient volés.

Après avoir décidé de maintenir l’ISF en le réservant exclusivement au patrimoine immobilier non professionnel, Emmanuel Macron s’en prend une fois de plus à ces « rentiers » de propriétaires, qui ont en plus le plaisir de recevoir ces jours-ci leur avis de taxe foncière. Pour doper sa cote de popularité sévèrement ternie cet été par la mesure de baisse des APL, il les accuse pratiquement d’enrichissement indu et n’hésite pas à les désigner à la vindicte populaire, dans une belle tentative de contrôle du marché.

Les propriétaires sur la sellette

C’est d’autant plus malvenu qu’un encadrement des loyers est en vigueur dans les zones tendues depuis 2012, ainsi qu’à Paris depuis 2015 et Lille depuis 2017 dans le cadre de la loi Alur de Cécile Duflot. Le rapport de l’observatoire Clameur, publié le jour même où le Président faisait sa déclaration, a confirmé ce qu’on pouvait prévoir : les loyers sont en baisse mais les propriétaires font de moins en moins de travaux et le parc privé se dégrade.

Avant de mettre les propriétaires sur la sellette, propriétaires qui ne font rien d’autre que s’adapter à un marché largement régenté par l’État, notre Président si libéral et « en même temps » si décidé à dicter leurs actions aux agents économiques ne devrait-il pas oeuvrer sans relâche afin que l’État retire ses grosses pattes encombrantes de tous les marchés qu’il s’ingénie à fausser avec ses empilements d’aides, ses réglementations pléthoriques, son encadrement des prix et sa fiscalité himalayenne ?

Sur le web

  1.  Les ménages bénéficiaires des APL sont au nombre de 6,5 millions (dont 800 000 étudiants) et représentent une dépense publique de 18 milliards d’euros par an (sur un total 2016 de 1 257 milliards).

    Une baisse de 5 € par mois représente une économie annuelle de 5 x 12 x 6,5 = 390 millions d’euros, dont 5 x 12 x 0,8 = 48 millions d’euros concernant les étudiants.

  2.  Le pass culture, soit 500 € en une fois pour chaque jeune atteignant 18 ans, coûterait environ 500 x 800 000 = 400 millions d’euros annuels (800 000 étant ici la classe d’âge, pas le nombre d’étudiants en stocks comme ci-dessus).