Égalité hommes-femmes : ne pas se faire avoir par les statistiques

La première chose qu’on apprend en cours de statistique, c’est qu’il s’agit d’un construit, on ne trouve que ce qu’on cherche. Voilà ce qui devrait être à l’esprit quand on évalue un problème aussi sensible que l’égalité hommes/femmes.

Par Vladimir Vodarevski.

Les statistiques publiées par les médias proviennent de quelques organismes officiels. Dont l’INSEE. Les médias publient les chiffres et les analyses de ces organismes, sans réflexion.

Or, la manière de présenter des statistiques est importante. On peut mettre en avant les chiffres qui arrangent, pour justifier une politique par exemple. Même la construction d’une statistique est orientée. C’est la première chose qu’on apprend en cours de statistique : la statistique est un construit, on ne trouve que ce qu’on cherche.

Sur l’égalité des sexes

Je propose d’illustrer ce propos par des statistiques sur l’égalité des sexes. C’est un sujet bateau, qui revient tous les ans dans les médias. Selon la publication de l’INSEE du 7 mars 2017, les femmes ont un revenu annuel salarial inférieur de 24 % à celui des hommes (24 % dans le texte, 23,8 % dans le tableau qui illustre le texte. Il faut ouvrir le fichier pdf pour avoir les détails). Ces statistiques justifient une politique interventionniste en faveur de l’égalité salariale, et de ce qu’on appelle la parité.

Cependant, certains articles remettent en cause cette inégalité. Comme cet article au titre un peu provocateur, « Le mythe de la discrimination salariale ». Selon cet article, les différences s’expliquent par les choix de carrière et les choix de vie des hommes et des femmes.

Métiers à risque, finance et marketing

Les hommes seront majoritaires dans des métiers dangereux, ou dans la finance. Les femmes préféreront le marketing. Les femmes s’arrêteront pour élever des enfants, ce qui ralentira leur carrière. Par contre, les femmes célibataires quadragénaires gagnent un peu plus que les hommes.

Cette étude est centrée sur les USA. Mais je me souviens de l’introduction d’un cours de statistique à l’université, par un professeur de l’INSEE, qui tendait à la même conclusion : il y a plus de vingt ans déjà, à poste strictement égal, il n’y avait que très peu de différence salariale entre l’homme et la femme.

Les articles que j’ai pu lire depuis semblent indiquer qu’il n’y a plus de différences. Notons d’ailleurs que l’INSEE met en avant le chiffre élevé de 24 % ; puis indique que si on raisonne en « équivalent temps plein » l’écart est de 17 %. Il y a donc une volonté de mettre en avant le chiffre le plus élevé.

Biais dans la construction statistique

On voit déjà un biais dans la construction de la statistique. Et surtout le problème d’un organisme officiel qui construit, délivre, et commente les statistiques. Il vaudrait mieux que différents think tanks puissent passer commande de statistiques et les commentent. On aurait différents points de vue.

Ces statistiques soutiennent une politique interventionniste. On considère que les femmes sont discriminées dans le monde du travail. Une lutte contre la discrimination est organisée.

Les médias en ont assez parlé pour que nous soyons tous à la page. On considère par exemple que la femme doit être un homme comme les autres, et l’homme une femme comme les autres.

Ainsi, on veut inciter (ou forcer) les hommes à prendre un congé paternité. Il s’agit de reformater la société, car on considère que l’idée que la maman élève ses enfants est du sexisme. Et on prend des mesures comme l’obligation de la parité des sexes dans les conseils d’administration.

Les statistiques de l’éducation nationale

Je rappelle qu’il ne s’agit pas ici de critiquer ni d’approuver ces politiques. Ceci est un article sur la manière de présenter les statistiques.

Regardons maintenant les statistiques de l’Éducation Nationale. La Direction de l’Évaluation, de la Prospective et de la Performance du ministère de l’Éducation Nationale publie tous les ans une étude intitulée « Filles et garçons, sur le chemin de l’égalité, de l’école à l’enseignement supérieur ». Vous trouverez l’édition 2017 ici. Cette étude présente les statistiques de 2015.

Dans cette étude, on constate qu’au lycée les filles se dirigent davantage vers les filières ES et L, et les garçons davantage vers les filières scientifiques. Cependant, comme il y a davantage de filles en filière générale et technologique, le pourcentage de filles en filière scientifique est excellent : 47 %.

Mais le diable est dans les détails. Ainsi, les filles en filière S sont à 49 % en SVT, les sciences de la vie et de la terre. En physique chimie et en mathématiques les pourcentages sont équivalents : 22 % des garçons et 22 % des filles vont en physique chimie, et 24 % des garçons et 20 % des filles en mathématiques.

Mais il y a 10 % des garçons qui choisissent informatiques et sciences numériques, contre 4 % des filles, et 17 % des garçons qui choisissent sciences de l’ingénieur contre 3 % des filles. (Ci-dessous le graphique de la publication de la Depp.)

A la lumière de ces statistiques, on peut s’interroger sur les disparités salariales entre les sexes. Ne viennent-elles pas en grande partie des différences de formations ? En effet, les professions les mieux payées et les plus recherchées sont ingénieurs, et l’informatique et le numérique. C’est donc l’Education Nationale qui serait à l’origine des disparités.

Mais le plus intéressant réside dans les termes utilisés par la publication de la Depp. Voici le copié-collé :

Les filles et les garçons de terminale ne font pas les mêmes

choix d’enseignement de spécialité, surtout en terminale S…

Ce qui est significatif, ce sont les termes utilisés. Selon l’Education Nationale, les filles « font le choix » de se détourner des filières de l’informatique et de l’ingénieur. Et elles « font le choix » des sciences de la vie et de la terre. Par conséquent, il n’y a aucune discrimination. Par extension, on peut aussi dire que les femmes choisissent d’élever des enfants, au détriment de leur carrière. Les disparités salariales s’expliquent donc par les choix des femmes, et non par une discrimination.

Il y a là de la part d’organismes gouvernementaux deux interprétations différentes des disparités entre les sexes. Dans un premier temps, il s’agit de victimiser les femmes, et de dénoncer l’entreprise. On peut taper sur l’entreprise, c’est politiquement correct. Et l’État apparaît comme le grand protecteur. On remarquera que c’est le monde du travail en général qui est visé, puisque même la fonction publique commence à être critiquée.

Dans le cas de l’Education Nationale, c’est l’État qui est en cause. Il faut le présenter d’une manière positive. Par conséquent, il faut présenter une explication à l’absence de parité. Ce sont les choix des filles. Il semblerait qu’il faille éviter de critiquer la politique éducative. Et de se poser des questions gênantes : est-ce que notre système éducatif donne sa chance à chacun, y-a-t-il des particularismes féminin ou masculin. Notons bien que je ne prétends pas qu’il y a des particularismes. Je souligne que la question est tabou.

Nous voyons donc deux présentations contradictoires de l’égalité des sexes provenant de la puissance publique. En fonction de ce qui l’arrange. D’un côté on fustige l’entreprise. De l’autre, on préserve l’Education Nationale. Et on s’évite finalement les vraies questions sur la parité. Comment enseigner les sciences aux filles, quelles sont les aspirations des filles. Surtout, que valent les politiques de parité si les femmes ne sont pas présentes dans certaines filières de formation.

D’un point de vue libéral, chacun doit faire ce qu’il veut. Le libéral ne s’interroge pas sur le rôle ou la place de la femme dans la société. Chaque femme décide. C’est la même chose pour les hommes d’ailleurs. Le libéralisme est un humanisme : il défend le développement humain, l’idée que l’être humain peut être autonome, libre, et s’accomplir. Ce qui suppose une éducation qui va dans ce sens, et justifie pour Hayek, dans Droit, Législation, et Liberté, que l’éducation soit subventionnée. Mais pas contrôlée par l’État. Hayek préfère un système de vouchers théorisé par Friedman.

Le libéralisme soutient également une économie libre, où chacun peut inventer une nouvelle organisation, un nouveau mode de vie, pour concilier travail et vie privée, pour s’accomplir. C’est une organisation de la société qui vient de la base, et non du sommet d’un Etat Big Brother.

La présentation des statistiques dépend ainsi des intérêts de celui qui les délivre. Elle sont pourtant reprises sans analyse ni recul par les médias. Qui ne sont finalement que la caisse de résonance d’une idéologie. Mais qu’est-ce qu’une démocratie sans pluralisme ?

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