Port d’armes : où sont les limites de la liberté ?

Petit voyage aux USA, à Miami, au pays du rap, de scarface, de la liberté… et du droit au port d’armes. Témoignage.

Par Natasa Jevtovic.

Il y a un an et demi, à la suite d’un concours de circonstance, et sans avoir une expérience quelconque dans ce domaine, j’ai décidé de produire un rappeur de mon quartier, Hanibal.

Je ne connaissais pas le rap, j’ai grandi en jouant du piano et en écoutant de la musique classique et du hard rock. À mon arrivée en France, j’avais tout juste entendu parler de 2Pac et de Dr Dre. Cette musique ne me paraissait pas du tout mélodieuse.

J’ai découvert une musique violente, contestataire et résolument orientée contre la violence de l’État, ainsi qu’un nouveau vocabulaire revisité, découpé à la tronçonneuse et enrichi de termes étrangers. Étant libérale, je ne pouvais qu’apprécier une telle affirmation contre l’ordre établi par l’étatisme sclérosé.

Miami, la ville de Scarface

Tout d’un coup, je me suis retrouvée à Miami, la ville de Scarface, le temple du bling-bling et des femmes siliconées, le passage obligatoire de tout rappeur à succès ayant « percé ».

Ayant remarqué que les internautes rient des rappeurs qui tournent des clips de gangster en brandissant les airsoft, ou qui conduisent des voitures de luxe de location avec la même plaque d’immatriculation que celle d’un artiste concurrent, j’ai décidé de montrer quelque chose d’authentique dans les clips de mon protégé.

J’ai emmené Hanibal à la Charlie’s Armory, une authentique armurerie américaine située dans la Flagler Street, afin de louer les armes pour son clip « Ton name sur ma liste ». Il était comme un enfant dans un magasin de jouets et a mis du temps pour décider laquelle lui convenait le mieux.

Des armes dès l’école primaire

En ex-Yougoslavie où j’ai grandi, j’ai appris à utiliser les armes dès l’école primaire. À l’âge de 13 ans, on nous apprenait le secourisme et les gestes indispensables lors d’une attaque aérienne, chimique ou terrestre.

À l’âge de 14 ans, on apprenait à utiliser le fusil M48, et au lycée on s’exerçait au tir avec des balles à blanc. J’étais la meilleure de la classe en théorie, mais le fusil était trop lourd et je n’arrivais pas à bien viser la cible.

Rien d’étonnant que d’apprendre aux enfants dès l’école primaire comment défendre leur pays pour celui qui est né à l’époque de la guerre froide.

Mon père était chirurgien militaire et gardait ses armes de service à la maison ; une de mes tantes a participé à la Deuxième guerre mondiale et nous avons toujours sa Beretta avec ses cartouches de balles, rangées parmi les souvenirs de vacances. Normal.

Les criminels sont-ils armés en France ?

« Avez-vous le droit de porter des armes en France ? » le vendeur nous pose la question rhétorique.

« Non, » répond Hanibal, « à part les personnes dont le métier nécessite le contact avec le cash, qui peuvent obtenir l’autorisation. »

« Et les criminels, eux, sont-ils armés en France ? »

« Oui, » j’ai répondu, « il n’y a plus de frontières entre les États européens et il y a beaucoup d’armes en circulation en provenance des Balkans qui ont récemment connu une guerre civile. Une kalachnikov s’y négocie à 400€ et se revend autour de 2.000€ sur le marché noir français. »

Un droit fondamental

Le vendeur me montre fièrement une kalachnikov de fabrication serbe, qu’il vend en toute légalité seulement 700,00€.

« Si les criminels sont armés, cela crée un déséquilibre entre eux et le reste de la population. C’est pour cela que nous pensons qu’il est préférable d’armer les honnêtes citoyens qui n’ont pas de casier judiciaire et qui possèdent une autorisation, afin qu’ils puissent se défendre, car la police ne peut être partout. »

Le vendeur nous explique que conduire une voiture est considéré comme un simple privilège, tandis que le port d’armes est un droit fondamental garanti par la Constitution des États-Unis.

Le droit à la vie et à l’intégrité physique

Son deuxième amendement énonce, « Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, le droit qu’a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé. » Une affichette dans la boutique annonce fièrement la couleur, « Je porte une arme car un policier serait trop lourd à porter. »

Elle m’a fait penser à la campagne publicitaire de la puissante NRA, National Rifle Association, où une belle jeune femme disait, « Je porte un revolver car un garde de corps n’entre pas dans mon sac. » Les Américains considèrent que le droit à la vie et à l’intégrité physique font partie des droits fondamentaux, et sont déterminés à les protéger eux-mêmes si nécessaire.

Le vendeur nous a recommandé une AR-15 utilisée par l’armée américaine, tellement populaire qu’elle est vendue aux enfants, de couleur rose, avec le dessin de Hello Kitty.

We, the people

Il avait tatoué sur son avant-bras les premiers mots de la constitution, « We the people », et m’a fièrement laissé le prendre en photo. Ce slogan, utilisé par les libertariens américains, évoque aussi les célèbres mots de Ronald Reagan, « Nous, le peuple, disons au gouvernement quoi faire, et non l’inverse. »

Plus tard, nous avons appris qu’aux États-Unis, vous avez le droit d’abattre un individu si son bras se trouve à moins de 45° de sa ceinture, d’en haut ou d’en bas, et si vous pensez qu’il pourrait peut-être avoir une arme.

Aucun tribunal ne vous condamnera si vous tirez en légitime défense ; et vous avez également le droit d’abattre un individu qui s’introduit chez vous, car votre propriété privée est sacrée.

La propriété privée est sacrée

La police, elle aussi, peut tirer facilement sur un citoyen et il est vivement recommandé de ne jamais sortir du véhicule lors d’un contrôle routier, de ne pas faire de gestes brusques et garder les mains bien visibles, posées sur le volant. Surtout si vous êtes d’origine étrangère, ou de couleur.

On considère souvent les États-Unis comme le pays le plus libéral de la planète, où vous choisissez même votre Sécurité sociale sans que celle de l’État vous soit imposée.

La plupart des libertariens défendent le port d’armes malgré les fréquentes tueries de civils perpétrées par les déséquilibrés. Les cercles intellectuels français abhorrent cette vision du libéralisme et évoquent le fait que les États-Unis connaissent proportionnellement le plus grand nombre d’homicides, soit 3 par armes à feu pour 100 000 habitants chaque année ; ce qui équivaut à un taux moyen de 9506 homicides par armes à feu, comparé à 125 pour la France, et 60 pour la Serbie.

Le fossé culturel France/USA

Mon pays vient de promulguer une loi exigeant la déclaration de détention d’armes et l’obtention d’un permis de port de celles-ci. Parfois, on entend quelques libéraux français évoquer la légalisation du port d’armes en France, ce qui ne risque pas de se produire de si tôt, le concept de liberté et de démocratie n’étant pas le même en Europe et aux États-Unis.

En tout cas, en tant que Français, il nous a paru étrange de régler la AR-15 avec une carte bleue, en toute légalité.

Nous avons refusé la proposition de suivre des séances de tir, le vendeur voulant nous fournir des balles réelles. Cette expérience insolite nous a inspiré un clip à succès et permis de rencontrer des libéraux d’un autre genre, preuve qu’il existe autant de manières d’envisager le libéralisme que de libéraux.