Le capitalisme peut-il libérer les femmes ?

Publié Par Foundation for Economic Education, le dans Sujets de société

Par B. K. Markus.

1968 Christmas ad-by Classic film

1968 Christmas ad-by Classic film-(CC BY-NC 2.0)

« Votre attitude capitaliste à l’endroit des femmes n’a pas lieu sous le communisme » déclara le Premier ministre soviétique.

Le capitalisme n’a pas créé la division sexuelle du travail ; il est à l’origine du processus d’élimination de celle-ci.

Nikita Khrouchtchev s’adressait alors au vice-président Richard Nixon pendant la journée d’ouverture de l’American National Exhibition de 1959 à Moscou. Nixon était là pour représenter non seulement le gouvernement des États-Unis, mais aussi General Mills, Whirlpool et General Electric – pour représenter, en d’autres termes, ce qui était, selon les deux hommes, l’essence du capitalisme.

Qu’est-ce qui a provoqué la réprimande de Khrouchtchev ?

« En Amérique, nous aimons rendre la vie plus facile aux femmes » avait déclaré Nixon lors d’un salon où des représentantes montraient les dernières nouveautés en matière de matériel de cuisine.

Bee Wilson raconte l’histoire de ce qui allait être connu sous le nom des « Débats de cuisine » dans son livre « Consider the Fork » : ce grand communiste suggérait « qu’au lieu de rendre la vie plus facile, ces machines ne font que confirmer l’opinion américaine que la vocation des femmes est d’être des femmes au foyer ».

« Et peut-être avait-il en partie raison », ajoute Bee Wilson entre parenthèses.

L’Est rencontre l’Ouest

Il y a quelque chose de fascinant à propos de l’histoire de « Débats de cuisine ». Au lieu des abstractions de l’économie et de l’éthique, de la lutte pour le pouvoir et la théorie politique, nous avons deux hommes qui incarnent l’Est et l’Ouest, le communisme et le capitalisme dans le milieu du 20e siècle. Dans « How Ice Cream Won the Cold War » (Freeman, fall 2015)1, j’ai utilisé cet événement pour examiner l’importance du luxe dans le développement économique. Mais il y a plus d’une chose profondément trompeuse à propos de l’utilisation de cette scène pour rendre compte de façon globale de l’affrontement de ces deux systèmes économiques.

Tout d’abord, bien qu’il soit assez juste de faire appel à Khrouchtchev pour représenter le communisme, il y a quelque chose de terriblement dérangeant à laisser à Nixon la représentation de la libre entreprise.

Nixon n’a jamais été procapitaliste. Il était anticommuniste. Sa réputation tenait à sa capacité à débusquer les communistes infiltrés dans le gouvernement. Quand il a ensuite occupé la première place à la Maison Blanche, Nixon a durci la réglementation fédérale de l’industrie, tué les derniers vestiges de l’étalon-or, et imposé un contrôle des salaires et des prix sur une économie déjà en difficulté. Dans sa politique étrangère, le président Nixon a soutenu dans le monde entier des petits dictateurs qui étaient tout sauf pro marché libre – aussi longtemps que, eux aussi, s’opposaient à la menace rouge que Khrouchtchev représentait.

Le système auquel Nixon a souscrit durant toute sa carrière politique avait plus en commun avec le corporatisme de Mussolini qu’avec la main invisible d’Adam Smith.

Qui parle pour la Libre Entreprise ?

Mais il y a un problème plus fondamental. Même si Nixon avait été un véritable défenseur du marché libre, le système économique du commerce concurrentiel ne peut avoir de porte-parole. Le communisme est fondamentalement centralisé, qu’il soit dirigé par un petit comité central ou un seul dirigeant. Le capitalisme, en revanche, est radicalement décentralisé. Aucun comité ne peut guider une économie saine. Personne ne peut en être le scénariste. Et plus quelqu’un essaie de le faire, moins le système économique peut être décrit comme capitaliste.

Lorsque Nixon a dit à Khrouchtchev, « nous aimons rendre la vie plus facile aux femmes », il laissait entendre que le tout nouveau matériel de cuisine était le résultat de la bienveillance, comme si les entrepreneurs qui réussissent – ou pire, des politiciens – dirigeaient les ressources du marché vers un objectif social : plus de loisirs pour les ménagères américaines. Et quand Khrouchtchev a répondu en accusant le capitalisme d’un agenda sexiste, il se livrait à la même erreur : l’idée que le capitalisme est entraîné par les capitalistes.

Que les hommes d’affaires soient bienveillants ou condescendants, progressistes ou réactionnaires a peu d’importance ; dans une économie libre et concurrentielle, l’entrepreneur à succès maximise les profits grâce à un échange mutuellement bénéfique – anticiper les produits et services que les clients seront le plus disposés à payer.

L’économiste John C. Goodman, écrit dans un contexte différent, et l’explique très bien :

« Le marché unique allie altruisme et l’intérêt. Prenez Bill Gates, l’homme qui a lancé la révolution de l’ordinateur personnel. En développant le nombre d’utilisateurs d’ordinateurs personnels partout dans le monde, il est devenu l’homme le plus riche du monde ; et maintenant il redistribue toute sa richesse. A-t-il été motivé par l’égoïsme ? Ou voulait-il de façon altruiste créer un bien pour le plus grand nombre ? La beauté du marché est que la motivation de Bill Gates n’a pas d’importance. Vous obtenez à peu près le même résultat d’une manière ou d’une autre. » (Independent.org, « Le Capitalisme, le Socialisme, et le Pape »)

Libérer les femmes

Et pourtant, Nixon n’avait pas tout à fait tort. Le capitalisme a rendu aux femmes la vie plus facile. Il a rendu la vie plus facile pour les hommes, mais comme l’historien Stephen Davies a fait remarquer,

« les femmes en particulier ont des raisons d’être reconnaissantes, en plus d’obtenir une amélioration du bien-être matériel qu’elles partagent avec les hommes. »

Même les courants plus individualistes du féminisme embrassèrent le capitalisme.

Cela était vrai même avant l’avènement de la technologie grand public dont Nixon fit l’apologie à Moscou. Après la révolution industrielle, Davies écrit, pour la première fois :

« Les femmes pourraient gagner un revenu de façon indépendante et subvenir à leurs besoins, ce qui était pratiquement (et juridiquement) difficile dans la société traditionnelle. Cela signifie que ne pas être mariée mais plutôt être indépendante, n’était plus un désastre total, et n’équivalait plus à une condamnation à mort. »

Il ajoute :

« Concernant celles qui se marient, le capitalisme moderne a produit une série de dispositifs et d’innovations qui ont libéré physiquement les femmes des exigences et limites du travail domestique. Pour prendre un exemple, la machine à laver moderne a libéré les femmes de la nécessité de passer un voire deux jours chaque semaine à faire la lessive. D’autres appareils électroménagers ont eu des effets similaires. » ( « La force qui a libéré les femmes », FEE.org)

De notre point de vue au 21e siècle, nous pouvons remettre en cause l’hypothèse selon laquelle la lessive devrait être le travail des femmes, mais le capitalisme n’a pas créé la division sexuelle du travail ; il en a commencé le processus d’élimination.

Il l’a fait d’abord en rendant le travail moins coûteux, puis en faisant de l’indépendance un choix plus réaliste, et enfin en créant un monde dans lequel les individus peuvent se permettre de rejeter le fardeau de la tradition – et de tenter de persuader les autres de se joindre à eux dans ce rejet. Si le sujet du féminisme se soucie de la libération des femmes de millénaires d’oppression, alors le capitalisme est le sponsor du féminisme, pas son ennemi.

Voilà pourquoi Davies affirme que la quasi-totalité des premières féministes

« étaient libérales et partisanes ardentes du laissez-faire et de l’industrie capitaliste. Elles étaient bien conscientes de la relation entre l’autonomie et la liberté de choix qu’elles défendaient pour les femmes, et les transformations économiques qui avaient rendue possible la liberté comme une réalité du quotidien ».

Compassion pour la malheureuse femme au foyer

Khrouchtchev a laissé entendre que la ménagère moderne était une création du capitalisme – et il avait raison. Il a en outre laissé entendre que la prévalence des femmes au foyer dans l’Amérique de 1950 était une tache dans le système de marché, et de nombreuses femmes occidentales depuis les années 1960 ont été enclines à partager ce point de vue.

La réputation des femmes au foyer pourrait ne jamais se remettre d’un livre publié quelques années après les « Débats de cuisine » : Betty Friedan, The Feminine Mystique, dans lequel Friedan a parlé du « problème qui n’a pas de nom. »

La féministe libertarienne Wendy McElroy écrit :

« Simplement, Friedan pensait que la domesticité niait aux femmes au foyer leur humanité et leur potentiel, les faisant à la fois souffrir physiquement et mentalement. Friedan a décrit la famille typique des années 50 comme un « camp de concentration confortable. » Comme les détenus des camps, les femmes au foyer de banlieue s’étaient adaptées psychologiquement et étaient devenues «dépendantes, passives, enfantines» et vivaient à un « niveau humain inférieur. » ( « Individualist Feminism : The Lost Tradition » FEE.org)

L’avènement de la ménagère moderne est le résultat de plus richesse et de temps libre, et de plus en plus, la liberté pour les femmes d’accepter ou rejeter ce rôle.

Après que « The Feminine Mystique » est devenu une pierre angulaire de la deuxième vague du féminisme, Friedan, qui a cofondé la National Organization for Women (NOW) en 1966, a minimisé son activisme politique précédent : elle «avait été une militante politique acharnée de la gauche communiste depuis des décennies», selon McElroy, et ne voulait probablement pas que le mouvement désormais connu sous le nom de «libération des femmes» soit associé dans l’imaginaire populaire avec le socialisme radical. Mais, supposer une telle connexion n’était pas sans fondement.

À bas le patriarcat capitaliste

Comme Davies et McElroy le soulignent, les traditions les plus individualistes du féminisme embrassèrent le capitalisme. Et pourtant, le courant dominant du féminisme moderne a emprunté beaucoup à la théorie socialiste.

Au 19ème siècle, McElroy écrit :

« Les deux traditions de base du féminisme qui ont fondamentalement remis en cause le système politique étaient le féminisme socialiste, dont provient le féminisme radical contemporain, et le féminisme individualiste, qui est parfois appelé le féminisme libertarien. »

La langue des deux peut sembler similaire, employant les mêmes mots et nommant les mêmes objectifs, mais « les concepts clés du féminisme au sein de l’individualisme – tels que l’égalité, la justice, et la classe – ont si peu de rapport avec les concepts utilisés par les socialistes que souvent les définitions entrent en conflit « . Par exemple, l’approche socialiste de la justice est axée sur « la fin justifie les moyens en termes de condition sociale spécifique », y compris l’égalité économique.

Lorsque Nixon a reconnu que les appareils de cuisine apportaient un plus grand bénéfice immédiat pour les femmes que pour les hommes, cette distinction était, du point de vue socialiste, non seulement une acceptation des différences entre les Américains et les Américaines de l’époque ; mais c’était aussi une acceptation de l’inégalité au sens socialiste de l’injustice.

En revanche, les féministes libertariennes considèrent la justice comme l’absence de coercition. « Ce qui est volontaire est «juste », résume McElroy, « ou, du moins, aussi proche de la justice non-utopique qu’on peut l’être. »

Dans la mesure où les femmes ont un autre choix légitime que d’être des femmes au foyer, le choix de rester à la maison et de gérer le ménage est le produit à la fois de la liberté et de la justice.

Réussir le changement

Nous pourrions dire que la combinaison de lois et d’options limitées pour les femmes dans les années 1950, que la prévalence des femmes au foyer était injuste, car cela relevait de l’absence de vraie liberté pour les femmes. Comme nous l’avons déjà remarqué dans le cas de Nixon, les gens en charge du gouvernement américain ne sont pas des défenseurs de la liberté individuelle. Ils avaient une vision particulière de la façon dont les choses devaient fonctionner, et ils ont utilisé l’autorité coercitive de l’État pour tenter de la mettre en oeuvre.

Mais c’est le capitalisme qui a miné leur vision. Nixon s’est réjoui des derniers « appareils qui facilitent la vie aux femmes américaines », mais ces confortables lave-vaisselle et réfrigérateurs avaient un effet moins évident à plus long terme : en réduisant la charge du travail domestique, ils ont ouvert un monde de possibilités qui ne font pas le bonheur des hommes au pouvoir.

Le loisir, ce n’est pas seulement l’absence de labeur ; c’est la liberté de chercher un travail plus valorisant.

« C’est indéniable, écrit McElroy, que le ‘Feminine Mystique’ a parlé à de nombreuses femmes dont la vie a changé suite à la lecture du livre. Pour elles, être une femme au foyer était une négation de leur potentiel en tant qu’êtres humains, et elles ont découvert le courage de tenter faire un choix différent ».

Mais que ces femmes l’aient compris ou non, c’est la richesse de l’économie de marché qui leur a permis de résister à la tradition et d’envisager d’autres carrières – même lorsque la plus grande majorité pourrait ne pas avoir toléré qu’elles le fassent.

Le capitalisme, en d’autres termes, n’est pas la même chose que la culture occidentale. Les assimiler c’est ignorer la lutte permanente entre les deux. Le marché sape les traditions en testant leur valeur par rapport à d’autres modes de société fluides. Ces coutumes qui dépendent de conditions historiques particulières, seront perdantes, parce que quand l’économie se développe, les règles changent.

Le capitalisme n’est pas une résistance à ces changements. Il en est le catalyseur.

Profit et Progrès

L’ère de la ménagère de banlieue a marqué une transition dans l’histoire occidentale. Les femmes ont toujours été responsables de la gestion de leur maison. Cela est vrai dans le monde et à travers les systèmes politiques et économiques. L’avènement de la ménagère moderne est le résultat de plus de richesse et de temps libre, comme cela a été de plus en plus une liberté pour les femmes d’accepter ou de rejeter ce rôle, bien avant les années 1950.

Le temps libre n’est pas seulement l’absence de labeur ; il est la liberté de chercher un travail plus valorisant.

Khrouchtchev dépeint Nixon comme un réactionnaire culturel, commenta Wilson, « et peut-être avait-il en partie raison à ce sujet. »

Peut-être l’homme politique américain était-il condescendant envers les femmes. L’ont été aussi les individus capitalistes dont les produits étaient présentés à l’exposition où Nixon était présent. Mais le système économique qui a produit ces marchandises fonctionnelles, réactionnaire ou non en 1959, avait produit un niveau sans précédent de richesse et de liberté pour tout le monde – et pour les femmes en particulier.

Si nous pouvons regarder plus d’un demi-siècle en arrière, et prendre note des subtilités de ce qui était alors présenté comme un progrès, c’est seulement parce que le commerce et les entreprises continuent de nous permettre – aux hommes comme aux femmes- toujours plus de choix pour poursuivre notre propre libération.

Traduction par Contrepoints de Capitalism Doesn’t Care about Women, but It Does Liberate Them.

  1. Comment la crème glacée a gagné la guerre froide ?