Thaïlande : la junte veut en finir avec la famille Shinawatra

Yingluck Shinawatra crédits Asian Society (CC BY-NC-ND 2.0)

La junte militaire a décidé d’écarter le clan Shinawatra, la seule alternative démocratique pour la Thaïlande.

Par Hugo Revon.

 Yingluck Shinawatra crédits Asian Society (CC BY-NC-ND 2.0)
Yingluck Shinawatra crédits Asian Society (CC BY-NC-ND 2.0)

Le procès de l’ex-Première ministre thaïlandaise, Yingluck Shinawatra, s’est ouvert à Bangkok sur fond de fronde politique orchestrée par le pouvoir militaire. Près de deux ans après son coup d’État, la junte espère neutraliser pour de bon le clan Shinawatra afin de continuer de mener le pays selon ses règles : la violence et l’autoritarisme.

Déjà bannie de toute responsabilité politique pour encore 4 ans, Yingluck Shinawatra risque à présent jusqu’à 10 ans de prison dans le procès qui s’est ouvert le 15 janvier à Bangkok. L’ancienne Première ministre, renversée en mai 2014 par un énième coup d’État militaire, est accusée de négligence et de corruption suite à la mise en place, entre 2011 et 2014, d’un programme de subventions massives aux riziculteurs thaïlandais.

Au premier jour d’un procès qui s’annonce à rallonge (la dernière audience est prévue en novembre 2016), plus d’une centaine de manifestants ont apporté leur soutien à Yingluck Shinawatra devant le tribunal de la Cour suprême. Malgré l’interdiction officielle, ses partisans ont tenu à protester contre les accusations du pouvoir militaire, qui dissimule à peine sa volonté d’écarter définitivement la famille Shinawatra du paysage politique thaïlandais.

Fronde destinée à écarter pour de bon les Shinawatra

Élue à la tête du gouvernement en juillet 2011, Yingluck Shinawatra a repris le flambeau de son grand frère Thaksin, qui a dirigé le pays de 2001 à 2006 avant d’être destitué par la junte. Exilé depuis 2008 pour échapper aux deux années de prison prononcées à son encontre par les militaires, Thaksin Shinawatra demeure très populaire dans les campagnes du Nord et du Nord-Est, tout comme sa sœur. La condamnation de cette dernière affaiblirait considérablement leur parti, le Puea Thai, à l’approche d’hypothétiques élections en 2017…

Cette fronde déguisée à l’encontre du clan Shinawatra est d’autant plus flagrante que la junte met aujourd’hui en œuvre une large politique d’aide à l’agriculture, similaire à celle de l’ancien gouvernement. Comme je l’expliquais déjà ici, elle a ainsi nommé au ministère des Finances un certain Somkid Jatusripitak, principal artisan des politiques de relance sous l’ère Thaksin, et annoncé vouloir injecter plus de 3,4 milliards d’euros dans l’économie sous forme de prêts subventionnés. Début janvier, le pouvoir militaire a d’ailleurs donné son feu vert pour l’achat de 100 000 tonnes de caoutchouc naturel au-dessus des prix du marché, soit 136 millions d’euros de dépenses en faveur des 850 000 cultivateurs d’hévéas dans le pays.

Détentions arbitraires pour « ajuster l’attitude »

Dans le même temps, le gouvernement du général Prayut condamne toujours le crime de lèse-majesté, malgré les remontrances de la communauté internationale. Depuis leur coup d’État, les militaires soumettent toute personne soupçonnée de critiquer le régime autoritaire à un « ajustement d’attitude » portant gravement atteinte aux droits de l’Homme. Retenus dans un camp militaire ou dans une cellule fermée pour une période allant en théorie de quelques heures à sept jours, les captifs sont contraints de signer un accord les engageant à ne s’impliquer dans aucun mouvement politique opposé à la junte. En cas de refus, ils encourent jusqu’à deux années d’emprisonnement ainsi que d’importantes représailles.

Plusieurs détentions arbitraires ont ainsi été signalées depuis mai 2014, comme celles de l’activiste Kritsuda Khunasen, battue et torturée pendant 29 jours, et du journaliste Pravit Rojanaphruk, qui a déjà effectué 2 séjours en cellule de détention. Alors qu’un nombre record de 29 millions de touristes a visité la Thaïlande en 2015, 36 activistes ont encore été arrêtés récemment, laissant la population dans un état d’appréhension et d’incompréhension le plus total. Des craintes encore renforcées par la volonté de la junte d’écarter de la vie politique le clan Shinawatra, seule alternative démocratique pour nombre de Thaïlandais.

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