Thaïlande : quand la junte, à court d’idées, pille celles du clan Shinawatra

Thai soldiers credits Ak Rockefeller via Flickr ((CC BY-SA 2.0))

Au pays du sourire, seuls les professionnels de l’armement ont encore la banane.

Par Hugo Revon.

Thai soldiers credits Ak Rockefeller via Flickr ((CC BY-SA 2.0))
Thai soldiers credits Ak Rockefeller via Flickr ((CC BY-SA 2.0))

Depuis sa prise du pouvoir en mai 2014 suite à un énième coup d’État, la junte militaire mène une politique désastreuse en Thaïlande. Alors que la perspective d’un retour à la démocratie semble s’éloigner, le pays s’enlise dans la récession.

Au pays du sourire, seuls les professionnels de l’armement ont encore la banane. Réunis au salon « Defense & Security 2015 » début novembre à Bangkok, ces derniers pouvaient se réjouir de la présence dans la capitale thaïlandaise de 400 entreprises représentant 50 pays du monde entier, dont la France, l’Italie, le Royaume-Uni et les États-Unis. En Thaïlande, le budget de la Défense a presque triplé depuis 2005, au point de devenir le deuxième poste de dépenses nationales après l’éducation. Dans le même temps, les droits de l’Homme, eux, continuent d’être bafoués, et il apparaît difficile de ne pas y percevoir l’origine des difficultés économiques que rencontre le pays.

L’économie patine

Au pouvoir depuis 18 mois, le général Prayuth Chan-ocha a multiplié les atteintes contre la démocratie : opposition réduite au silence, attaques régulières contre la presse et, dernièrement, menaces de censure d’Internet. Et ce n’est pas prêt de s’arranger : la proposition d’une nouvelle constitution ‒ la 19e depuis 1932 ‒ a été tout bonnement rejetée début septembre par le Conseil national de réforme thaïlandais. Au moment où la Birmanie voisine, aux mains de l’armée depuis 1962, accède à la démocratie avec l’arrivée au pouvoir d’Aung San Suu Kyi par les urnes, les élections législatives en Thaïlande ont, elles, été une nouvelle fois repoussées. La prochaine date est fixée au mois de juin 2017, alors que l’intérim forcé ne devait initialement durer que jusqu’à fin 2014…

Après le putsch de mai 2014, les relations internationales du Royaume se sont considérablement dégradées. Partenaire commercial majeur, l’Union européenne a condamné le coup d’État – un peu mollement, certes – attendant un retour à la démocratie pour reprendre les affaires. Si la vente d’armes n’est semble-t-il pas concernée par cet embargo tacite, elle parait impuissante à redonner à elle seule des couleurs à une économie si ce n’est exsangue, du moins pâlichonne.

Résultat : depuis neuf mois consécutifs, la Thaïlande enregistre une baisse inquiétante de ses exportations, qui représentent plus de 60 % du PIB. Habitué à une croissance autour de 5 % jusqu’en 2013, le Tigre thaïlandais l’a vue dégringoler à 0,7 % en 2014 malgré une des industries les plus développées d’Asie du Sud-Est et un tourisme de masse (25 millions de touristes en 2014). En 2015, les prévisions de reprise économique ont été revues à la baisse : 2,5 % de croissance au lieu des 3,5 % initialement prévus par la Banque mondiale. Avec la chute du prix des matières premières et l’impact de l’attentat du 17 août à Bangkok sur le tourisme, la situation ne devrait pas s’améliorer de si tôt.

À court d’idées, la junte pille sans vergogne celles du régime démocratique qu’elle a renversé

Acculée, la junte militaire a fini par réagir. Quelques jours après l’attentat, elle a nommé Somkid Jatusripitak, un des principaux artisans de l’ancien gouvernement de Thaksin Shinawatra, au poste de vice-premier ministre en charge de l’Économie. Une de ses premières actions a été de débloquer plus d’1,2 milliard d’euros de subventions pour les riziculteurs et planteurs d’hévéas, alors que la junte récusait jusque-là la politique socio-économique de Thaksin.

Ce revirement stratégique, Prayuth Chan-ocha l’assume en admettant que la junte « ne pouvait pas abandonner les mesures » de l’ancien gouvernement, mais qu’elle veut « les rendre meilleures, plus rigoureuses et justes ». Des mots qui sonnent terriblement faux de la bouche d’un homme qui, à force de jouer à l’apprenti sorcier avec tout un pays, risque par son incompétence de précipiter ses 67 millions d’habitants vers un avenir peu souriant.