Comment je suis devenue française

Alban Gonzalez Freedom-Creative Commons

Immigration : un témoignage qui bouscule les idées reçues.

Par Vesselina Garello

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À l’heure où la France se déchire sur la question de l’immigration, je ne peux m’empêcher de repenser au chemin que j’ai parcouru pour réussir à « m’intégrer ». C’est un mot un peu étrange, mais je crois que ce qu’il veut dire c’est tout simplement se sentir bien quelque part, et que ce sentiment soit partagé, à votre égard, par les gens qui vous entourent. Je pense donc que je me suis plutôt bien intégrée en France, puisque j’ai réussi à y faire des études, à trouver un travail que j’aime, à tisser des liens d’amitié, à fonder une famille ; bref, tout ce qui fait qu’on peut se sentir épanoui et s’attacher à un endroit géographique précis qui prend alors le statut tout particulier qui est celui de la patrie. La France est aujourd’hui sans nul doute ma patrie. Elle l’est d’autant plus que c’est un choix défendu au prix de beaucoup d’efforts et de sacrifices et non pas le simple hasard d’une naissance.

Je réfléchis à tout cela, d’abord parce que j’aimerais comprendre. Comprendre pourquoi cela avait fonctionné pour moi. Me rappeler si cela avait été difficile et si oui, pourquoi ?

J’y pense aussi par empathie envers les personnes qui sont en train de vivre la même chose aujourd’hui, mais qui n’auront peut-être pas la chance d’être aussi bien accueillies comme je l’ai été. La France aurait-elle tellement changé en l’espace de vingt ans ?

Pourquoi devient-on immigré ?

Tout commence par cette décision déchirante de quitter sa maison, ses parents, ses amis, pour partir vers l’inconnu. Quitter la Bulgarie, d’abord par curiosité ; je fais partie de cette génération qui vénérait l’Ouest tout en sachant qu’il lui était inaccessible, les États totalitaires ne se préoccupant pas d’empêcher les gens de rentrer dans le pays, mais plutôt de ne laisser personne s’en échapper.
Mais si je cherche à partir c’est surtout par déception, et la déception c’est un sentiment que je trouve intolérable du haut de mes vingt ans. La société bulgare des années post-communistes est très dure, très déshumanisée. Quarante-cinq ans de communisme, c’est-à-dire deux générations, peuvent gangrener le tissu social à un point inimaginable. Je me sens dégoûtée, désespérée, je ne vois aucun avenir, toutes les voies sont bouchées et le vide moral qui domine la Bulgarie à cette époque est effrayant. Au fil des années, partir devient un impératif, presque une obsession.

Le seul problème c’est que les Français ne veulent pas du tout de cette population bulgare qui ne cesse de se bousculer aux portes de leur ambassade. Les autres pays de l’Est sont traités de la même façon ; après la chute du mur, on craint une vague d’immigrés inédite et on resserre les contrôles de façon drastique. Le régime de visas est très strict et il faut montrer patte blanche, avoir un motif de séjour valable et prouver qu’on a sur son compte en banque suffisamment d’argent pour vivre. Je me rappelle qu’à l’époque c’était 10 000 francs, soit à peu près l’équivalent de quatre ans de salaire pour mes parents. Les candidats à l’expatriation montaient alors des combines et faisaient tourner l’argent qu’ils avaient réuni à plusieurs sur le compte de chacun d’entre eux afin de contourner cette règle.

Après plusieurs échecs, j’arrive à obtenir un visa et cinquante heures de voyage en bus plus tard, après une traversée éprouvante de la Serbie détruite par la guerre civile, je débarque en France.
On a été plus d’un million de Bulgares à quitter le pays à cette époque-là.

Le rêve à l’épreuve de la réalité

Je connaissais déjà un peu la France, pour y avoir séjourné en vacances. Dire que j’étais émerveillée par ce que j’y découvrais un peu à la va-vite au travers des parcours touristiques, serait bien trop faible pour décrire ce sentiment intense d’excitation et de beauté que j’éprouvais. Moi qui venais d’un pays qui avait méthodiquement détruit tout ce qui pouvait y exister de beau pour le remplacer par les horreurs architecturales et artistiques du communisme, je découvrais à travers la France, et pour la première fois de ma vie, ce que les humains pouvaient faire avec leurs mains et leur esprit. C’était une révélation. Je découvrais aussi une autre façon de vivre, une légèreté et bienveillance qui étaient très inhabituelles, voire inexistantes, dans les pays de l’Est.

Quand je suis donc descendue de ce bus place de la Madeleine à Paris après cinquante heures de voyage, j’avais le sentiment de planer dans un endroit enchanté, un conte de fée dans lequel j’avais atterri par erreur et duquel je pouvais être priée de sortir à tout moment. J’étais tourmentée par un sentiment d’illégitimité ; j’étais là, je souriais aux gens qui étaient gentils avec moi, mais j’avais un sentiment terrible de ne pas être à ma place.

L’enfer, c’est les autres

Les premiers mois en France sont assez durs. Se retrouver seule au milieu de personnes qui parlent une langue qu’on comprend à peine est une épreuve difficile, surtout pour quelqu’un qui vient d’un pays qui était très fermé au monde. Tout me fait peur, je me sens incapable de faire face à ces autres qui forment une communauté dont je me sens exclue. Je dois chercher du travail, mais je ne me sens pas à la hauteur, je perds tous mes moyens et j’essaye plusieurs choses avant de trouver un emploi dans la restauration où j’arrive à m’accrocher.

La déception est énorme. Je me rends compte que j’ai dégringolé tout en bas de l’échelle sociale et malgré le fait que j’avais fait des études, non reconnues en France à cette époque, et que j’avais un bon travail en Bulgarie, je dois tout recommencer. Depuis le début.

L’intégration, un état d’esprit

Je m’accroche malgré tout, retourner en Bulgarie n’est pas une option. Contrairement à beaucoup d’immigrés qui vivent en communauté entre eux, je fais le choix de côtoyer presque exclusivement des Français. Je fais beaucoup de progrès avec la langue et je commence à me sentir mieux. Le fait de reprendre confiance me fait un bien fou et je me sens un jour la force et l’envie de recommencer des études. Heureusement pour moi, la Bulgarie vient de passer des accords au niveau européen pour que les études universitaires soient reconnues. Je peux donc m’inscrire à la faculté d’économie et poursuivre avec un doctorat, généreusement financé par l’école doctorale.

Avec le recul, je me dis que j’ai eu beaucoup de chance. La chance de trouver des gens bien et des portes qui s’ouvraient sur mon chemin. La chance de ne pas avoir été confrontée, en tous cas pas souvent, au rejet. La chance d’avoir eu une chance.

Je me sens aujourd’hui française, pas seulement parce que j’ai eu un passeport sur lequel cela est écrit noir sur blanc. Ce passeport n’est que la confirmation formelle d’un état de fait et d’un état d’esprit qui lui sont antérieurs ; je me sens française. Bien sûr, j’ai gardé mon accent et mon prénom, ce qui fait qu’il arrive encore aujourd’hui que des gens me demandent : « Et c’est comment chez vous, en Bulgarie ? ». Je leur réponds simplement : « Mon chez-moi, c’est la France ».

La France a-t-elle changé ?

Si j’ai décidé aujourd’hui de partager ce récit très personnel, c’est parce que j’espère que la France qui m’a accueillie et que j’ai aimée puisse rester encore cette terre d’accueil pour les personnes qui fuient une réalité plus sévère que ce qu’elles peuvent supporter. Que les Français puissent garder leur bienveillance envers celui qui vient en ami, même s’il est différent, tant que cette différence n’est pas en désaccord flagrant avec leurs propres valeurs. Et que ce jugement soit fait en rapport avec les actes de chacun, et non pas selon des a a priori et des clichés.

En sont-ils moins capables actuellement qu’il y a quinze ou vingt ans ? Je ne le crois pas. Qu’est-ce qui a changé alors ?

La peur, un si mauvais conseiller

Il est bien connu que la peur rend les gens agressifs ou pour le moins, les met sur la défensive. Cette peur on la retrouve en France confirmée par maints sondages d’opinion. Les Français ont peur de la mondialisation ; pas tous heureusement, mais une proportion bien trop élevée ! Ils sont sceptiques sur leur avenir. Et comment ne le seraient-il pas ? On passe le temps à leur dire que la France a des finances publiques en piteux état, ce qui est vrai !, que le pays est incapable de se réformer ; c’est vrai aussi, même si le pays c’est eux. Ajoutons à cela que leur niveau de vie stagne aussi sûrement que leurs impôts augmentent. Les réfugiés de ces derniers jours ne s’y trompent pas d’ailleurs en contournant volontiers la France pour se rendre dans des pays plus enchanteurs ; des pays qui ressemblent plus à la France que je découvrais en 1996 qu’à la France d’aujourd’hui.

Alors comment sortir de cette peur qui nous pousse à nous recroqueviller sur nous mêmes, à nous fermer à l’autre ? Il y a bien sûr la méthode consistant à se répéter à longueur de journée que nous faisons ce que nous pouvons, mais que nous sommes victimes d’une conspiration venant de l’Europe, des États-Unis, des accords de libre-échange, des plombiers polonais, des réfugiés, de l’islam, de la mondialisation, du monde de la finance… la liste des coupables potentiels est infinie. S’enfermer dans ce rôle de victime à la merci des forces malveillantes est sans doute une stratégie non seulement illusoire et simpliste, mais tout simplement dangereuse.

Je crois, au contraire, qu’il faut retrouver le goût de la liberté. L’esprit qui m’animait lorsque je suis arrivée ici et qui m’a permis de trouver ma place. Le pouvoir de décider de son avenir : si je veux, je peux y arriver ! Cela suppose que l’on s’arrête d’attendre son salut des autres : d’un homme politique providentiel, d’une aide bienveillante de l’État. Faire ce que l’on doit faire ; faire de la solidarité, privée de préférence car elle sera plus sincère et plus efficace, une béquille en cas d’accident et non pas un mode de fonctionnement et de pensée.

Un peuple d’individus libres et responsables voit dans l’étranger un partenaire potentiel. Un peuple d’individus enchaînés et attendant de son maître son os quotidien craint que l’étranger vienne lui voler cet os. Alors c’est sans doute un peu banal comme constat et l’histoire n’a de cesse de nous le démontrer :  une société qui stigmatise à tel point l’étranger ne se dirige pas vers des lendemains qui chantent. Fermer la porte à double tour pour se cacher de la réalité n’est jamais la bonne solution. Ni la porte de sa maison, ni celle de son cœur.


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