Thaïlande : la junte militaire à la manœuvre

Comment la junte militaire thaïlandaise tente de s’assurer une succession pseudo-démocratique.

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Thai soldiers credits Ak Rockefeller via Flickr ((CC BY-SA 2.0))

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Thaïlande : la junte militaire à la manœuvre

Publié le 1 juillet 2015
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Par Hugo Revon.

Thai soldiers credits Ak Rockefeller via Flickr ((CC BY-SA 2.0))
Thai soldiers credits Ak Rockefeller via Flickr ((CC BY-SA 2.0))

À l’ombre des touristes et des plages somptueuses : une dictature (pour le moment) pacifique. Depuis un peu plus d’un an, la Thaïlande est en effet gouvernée par une junte militaire ayant renversé la Première ministre Yingluck Shinawatra, pourtant démocratiquement élue. Depuis, non sans habileté et grâce au silence de la communauté internationale, le pouvoir militaire manœuvre pour renforcer son assise et refaçonner la Constitution suivant ses intérêts ultraconservateurs.

La Thaïlande fait partie de ces pays « habitués » des coups d’État et des changements de régime. En un peu moins d’un siècle, on en dénombre en effet une petite vingtaine, provoquant de fait une immense instabilité politique et constitutionnelle. Le dernier renversement militaire date de mai 2014, avec l’éviction du pouvoir de la Première ministre Yingluck Shinawatra, sept ans seulement après le dernier changement de Constitution qui, elle-même, n’avait été en vigueur que dix années.

Comme l’explique David Streckfuss, auteur de l’ouvrage Truth on trial in Thailand : defamation, treason, and lèse-majesté et d’un récent article paru dans le New York Times, le pays a connu une rapide démocratisation depuis le milieu des années 1990, venue principalement des régions rurales et pauvres, déstabilisant les élites conservatrices et monarchistes en place résidant surtout dans la capitale, Bangkok.

Un processus politique qui a conduit au pouvoir Thaksin Shinawatra, frère ainé de Yingluck, en 2001. Par le biais d’un programme progressiste, Thaksin fut ainsi élu Premier ministre après avoir promis une couverture santé universelle ou encore une plus large redistribution des richesses dans le pays. Paysans, ouvriers et plus généralement les catégories sociales les plus pauvres ont logiquement rapidement adhéré à cette politique généreuse, enracinant par la même occasion la démocratie dans les habitudes politiques thaïlandaises.

Pour contrer cette tendance, les élites conservatrices et militaires fomentèrent un premier coup d’État en 2006 visant à évincer Thaksin Shinawatra du pouvoir, l’accusant de corruption et le forçant à l’exil. La Constitution fut remaniée et les principes démocratiques atténués. Une stratégie qui se révéla toutefois insuffisante pour empêcher l’élection de Yingluck Shinawatra au poste de Premier ministre en 2011. Et c’est donc selon le même contexte politique qu’un second coup d’État, celui de mai 2014, fut organisé par la junte militaire emmenée par le général Prayuth.

Or désormais le régime militaire thaïlandais n’entend pas céder le pouvoir à un gouvernement élu. Du moins pour l’instant. Incité en cela par le roi Rama IX, figure tutélaire et extrêmement respectée par l’ensemble du pays dont il défend les intérêts et l’héritage, le général Prayuth s’est pour l’heure contenté de promettre la rédaction d’une nouvelle Constitution et l’organisation d’un référendum pour valider son entrée en vigueur. Une promesse qui permet au gouvernement de conserver sa place au moins jusqu’à la fin 2016, dans la mesure où les prochaines élections législatives devront succéder à la consultation populaire.

La junte militaire a ainsi assis son emprise sur le pays et placé ses partisans aux postes clés des institutions. Ces derniers ont notamment été chargés de l’élaboration de la future Constitution et force est de constater que les premiers éléments révélés n’invitent guère à l’optimisme. En effet, énumère David Streckfuss, les partis politiques seraient « affaiblis », l’arrivée au pouvoir d’un Premier ministre non élu serait « possible », une série de mécanismes et de contrepouvoirs seraient en mesure de « faire tomber des politiciens élus », et une « Assemblée morale nationale » serait créée, à même de « destituer le gouvernement sur la base d’un Code éthique dont les contours n’ont pas encore été spécifiés ».

Il semble donc clair que le pouvoir militaire, même s’il doit in fine quitter les rênes du pays, entend conserver la main sur le régime en prévoyant les moyens constitutionnels suffisants pour protéger le système monarchique en place et, partant, évincer un potentiel gouvernement proche des idées de la famille Shinawatra. Pour ce faire, un vote favorable de la population doit encore être obtenu, mais ce n’est probablement pas la répression, de plus en plus virulente en Thaïlande, qui sera le meilleur atout du général Prayuth.

« Il fut un temps où une junte militaire pouvait renverser un gouvernement élu en Thaïlande, rédiger une nouvelle Constitution, recevoir la bénédiction du roi et adjuger l’amnistie pour ses actes sans contestation particulière. Plus maintenant », conclut David Streckfuss sur une note raisonnablement optimiste. Le sentiment démocratique s’enracine en Thaïlande, et les manœuvres dilatoires de la junte pour conserver le pouvoir le plus longtemps possible finiront, souhaitons-le, par échouer.

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  • Je ne suis pas sûr que la politique de Shinawatra ait enraciné « la démocratie dans les habitudes politiques thaïlandaises »… L’article va en effet un peu vite sur leurs politiques « progressistes » qui n’étaient rien d’autre que du clientélisme de base, lequel empêche justement l’émergence d’une notion d’intérêt général… Si la démocratie n’est que le moyen pour certaines classes défavorisées d’obtenir de l’argent auprès de l’état, elle n’est pas moralement très supérieure à une dictature conservatrice. Ceci n’excuse ni ne légitime un coup d’état, mais explique au moins en partie le soutient dont bénéficie la junte militaire, en particulier auprès de la bourgeoisie des grandes villes.

  • De quelle junte parlez-vous ?

    Il me semble en réalité qu’il s’agit de l’armée du roi, et non d’un junte. Si celle-ci a pris le contrôle, c’est évidement sur ordres directs du roi de Thaïlande.

    Cet article est une succession d’idées reçues et de clichés véhiculés par les médias occidentaux.

    Tout en dénonçant « un pouvoir militaire illégitime », l’auteur, qui a tout du « digital nomad », semble bien profiter de la Thaïlande où le coût de la vie est bien inférieur à celui de la France.

  • @contrepoint : j’ai cochemardé je me suis cru en train de lire l’humanité ou le monde

  • 19e coup d’état , des milliers de  » disparus « ……une dictature des plus sévère….égale à celle de la Corée du Nord…. @ Zeit…il y a des années que le roi n’est plus au courant de rien !! C’est la reine ET son aide de camp , le général Prem qui commandent la Thaïlande ! des criminels et rien d’autres !

    • comme je l’ai dit, je connais rien à la thailande. Cependant, il est ridicule de comparer le régime thailandais à celui de la corée du nord qui (comme l’iran même si ce pays reste plus soft que la corée du nord) est un régime totalitaire où vous êtes envoyé en prison si vous avez le malheur d’avoir un membre de la famille qui a fait qq chose de mal contre le régime. Je pense que peu de gens s’imaginent l’horreur de ce qu’est la corée du nord

      • « qui (comme l’iran même si ce pays reste plus soft que la corée du nord) est un régime totalitaire  » qui est un régime totalitaire (comme l’iran même si ce pays reste plus soft que la corée du nord)

      • vu que vous dites que vous ne connaissez pas la Thaïlande……

        • bon ,je n’y connais pas grand chose mais je connais plusieurs francais ayant passé leurs vacances. croyez vous qu’il y a bcp de gens qui passent leurs vacances en Corée du Nord ??
          En plus, si je m’en tiens à ce que dit l’article: la thailande n’est en rien comme la corée du nord. En Corée du Nord, le clan Shinawatra ne serait jamais arrivé au pouvoir et en plus, ils seraient morts depuis longtemps.
          Ce n’est pas en exagérant que vous seriez crédible.

        • en corée du nord, on tue les gens sans motifs et sans procès.

          • « Sans motifs », j’en doute. « Sans procès », j’en doute aussi.
            En CdN, on tue ceux qui gênent la nomenklatura sans qu’ils aient droit à un procès équitable.

            • hé, bien, vous feriez bien de vous renseigner: des gens sont bien exécutés sans aucun procès en Corée du Nord.
              « sans motif » heu, c’est vrai en Corée du Nord, vous pouvez être executé juste pour un mot de travers ou bien pour la seule raison que vous êtes membre de la famille d’un « ennemi » du régime

          • Idem en Thaïlande ! J’y ai vécu près de 15 ans !

  • A la tête de la Thaïlande il y a un dieu, que l’on ne peut regarder dans les yeux ; donc on s’en approche et s’en va en rampant en regardant le sol.
    mais en ville on ne ressent pas cette dictature. Il y a des quartier chauds, où beaucoup de pédophiles du monde entier viennent se défouler, pour les pédophiles Gays, il y a Pattaya, où tous les excès sont permis ;
    l’argent de la pédophilie entrant dans toutes les poches : du simple flic au plus hauts des hauts..
    Mais si on regarde à droite quand les excès sont commis à votre gauche (comme notre Roi en visite en Arabie, ne voyant pas les décapitations publiques..).
    Il y a un des meilleurs hotels du monde : Mandarin oriental
    http://www.mandarinoriental.com/bangkok/accommodation/
    Les gens sont sympathiques, et les villes sont à peu près sûres –
    Y passer sa retraite, est beaucoup plus cher que de le faire en Espagne, un appartement avec le « confort occidental » est plus chère, se fournir en produits importés, est plus cher, obligation d’une assurance privée -en Espagne les frais de maladie sont pris en charge à 100% (type MEDICARE US) pour les ressortissants de l’Union Européenne -même pas besoin de CSG, CRDS ou autre Mutuelle – Ce qui laisse un confortable matelas d’économies.
    La Thaïlande pour les vacances ou pour ceux qui veulent y vivre un « vice non assumable en Europe ».

  • Un article sans aucune référence aux ethnies de Thalïalande est une rigolade. Il s’agit d’une lutte d’influence entre les deux régions Thaïs du Nord-Nord Est ( Issan, lana) essentiellement agricoles, s’estimant délaissées, qui ont donné les manifestations des chemises rouges et les Thaïs du centre, détenant la capitale et les administrations en ayant imposé leur dialecte comme langue officielle, arborant le jaune royal comme emblème .Les autres ethnies, Thaïs du Sud et non Thaïs (Min, Hakka chinois,14%, Hakha, Mongs, Karens, Malais, etc) comptent les coups. Les Chinois ont une grande importance commerciale, comme souvent dans les pays qu’ils ont « colonisé » de par le monde.

    • Houps: « Thaïlande »! Je tape trop vite!

      • Juste quelques précisions, historiques, au sujet de la violence des Thais : elle est bien réelle.

        -1976, émeutes dans des universités à bangkok. des milices nationalistes chauffées à blanc répriment les étudiants « communistes » : des dizaines de morts et disparus… cadavres accrochés aux grillages.
        https://en.wikipedia.org/wiki/Thammasat_University_massacre

        -1992 : coup d’état militaire, un énième : répression dans les rues de bangkok à la M16. Morts, blessés, disparus…
        https://en.wikipedia.org/wiki/Black_May_%281992%29

        -2003 : cette fois on change. le premier ministre élu Thaksin lance… la « guerre contre la drogue ».
        Bilan ?
        Des milliers (oui des milliers) de personnes tuées… toutes des « trafiquants de drogue qui se sont entretuées » affirme la police ! Terrible histoire dans laquelle il y a eu de vrais règlements de compte, mais également des assassinats sous couverture (« c’est un trafiquant ! ») et de simple assassinats pour faire du chiffre ou pour nettoyer (par la police).
        On parle de 2800 exécutions extra judiciaires en… TROIS MOIS.
        https://www.hrw.org/news/2008/03/12/thailands-war-drugs

        -octobre 2004 :le massacre de Tak Bai.
        Dans le sud musulman, des soldats répriment très durement une manif de 1500 personnes. Des dizaines sont arrêtées, ligotées, puis entassées (en plusieurs couches) dans des camions… et les camions qui roulent pendant plusieurs heures…
        Bilan : 85 morts par suffocation et « organ collapse ».
        Ce qui a ensuite indéniablement donné un coup de fouet à la rebellion du sud, et à l’escalade de la violence et des représailles.

        Bref… Arrêtons là… Il y a d’autres exemples.

        La société thaie, comme toutes les sociétés asiatiques, est INTRINSEQUEMENT violente. Au 1er cercle, c’est le sourire, le calme, la maitrise de soi… et puis subitement c’est un déchainement de violence.

  • Il serait pas vachement partisan l’article? Et hyper vague sur des points cruciaux de surcroit?

    • Je suis de votre avis Mitch
      Deja rien que cela « le régime militaire thaïlandais n’entend pas céder le pouvoir à un gouvernement élu »
      Si Abhisit est élu démocratiquement par les urnes,les militaires lui laisseront le pouvoir sans problème

      …Sinon j adore toujours le bon vieux cliche Thaïlande= pédophilie,( pas prostitution mais pédophilie) qui fait toujours grimper l audience des émissions d investigation de Tf1,M6 etc….il y a 20 ans c était philippines=pédophilie …avec reportage exclusif dans vsd et autres torches cul

      • « Si Abhisit est élu démocratiquement par les urnes,les militaires lui laisseront le pouvoir sans problème »

        Ah oui… et si c’est un « chemise rouge » qui est élu démocratiquement, est ce que les militaires « lui laisseront le pouvoir sans problème » ?

        La démocratie à la thailandaise, c’est le suffrage universel + l’armée qui décide si le vainqueur lui convient ou non.

  • L’armée fera tout pour maintenir son influence. En un sens, ce qui a causé la perte de Thaksin est surtout d’avoir contré ce désir par des décisions qui leur déplaisaient.
    Le conflit ethnico-social villes / campagne est une dimension à la fois liée et distincte de la question de la mainmise de l’armée. Ca rappelle un poil la situation egyptienne d’ailleurs.
    Les émeutes chemises rouge contre jaune ont donné l’occasion à l’armée de s’afficher comme arbitre et en un sens de d’apparaitre comme émanant de l’autorité royale (dont la dernière intervention d’envergure fut de faire cesser les émeutes du début des années 90, désavouant en partie l’armée).
    Le résultat est effectivement, comme le dit l’article, une dictature militaire : l’armée ne lachera le pouvoir qu’en faveur d’un gouvernement qui d’une manière ou une autre s’engage à ne jamais menacer les intérêts financiers de ses gradés.
    Armée thailandais : mafia en uniforme.
    Ca me fait marrer les gens qui considèrent les shinawatra comme clientélistes : c’est justement parce qu’ils ont bousculé les clientélismes locaux, dont bénéficient de nombreux gradés, qu’ils ont été jartés par deux fois.

  • Un article qui décrit la vision de la liberté de la presse selon le « premier ministre » thai actuel.

    http://www.truthdig.com/eartotheground/item/thai_leader_say_hell_kill_journalists_who_deviate_from_official_20150326

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