Thaïlande : la junte militaire à la manœuvre

Thai soldiers credits Ak Rockefeller via Flickr ((CC BY-SA 2.0))

Comment la junte militaire thaïlandaise tente de s’assurer une succession pseudo-démocratique.

Par Hugo Revon.

Thai soldiers credits Ak Rockefeller via Flickr ((CC BY-SA 2.0))
Thai soldiers credits Ak Rockefeller via Flickr ((CC BY-SA 2.0))

À l’ombre des touristes et des plages somptueuses : une dictature (pour le moment) pacifique. Depuis un peu plus d’un an, la Thaïlande est en effet gouvernée par une junte militaire ayant renversé la Première ministre Yingluck Shinawatra, pourtant démocratiquement élue. Depuis, non sans habileté et grâce au silence de la communauté internationale, le pouvoir militaire manœuvre pour renforcer son assise et refaçonner la Constitution suivant ses intérêts ultraconservateurs.

La Thaïlande fait partie de ces pays « habitués » des coups d’État et des changements de régime. En un peu moins d’un siècle, on en dénombre en effet une petite vingtaine, provoquant de fait une immense instabilité politique et constitutionnelle. Le dernier renversement militaire date de mai 2014, avec l’éviction du pouvoir de la Première ministre Yingluck Shinawatra, sept ans seulement après le dernier changement de Constitution qui, elle-même, n’avait été en vigueur que dix années.

Comme l’explique David Streckfuss, auteur de l’ouvrage Truth on trial in Thailand : defamation, treason, and lèse-majesté et d’un récent article paru dans le New York Times, le pays a connu une rapide démocratisation depuis le milieu des années 1990, venue principalement des régions rurales et pauvres, déstabilisant les élites conservatrices et monarchistes en place résidant surtout dans la capitale, Bangkok.

Un processus politique qui a conduit au pouvoir Thaksin Shinawatra, frère ainé de Yingluck, en 2001. Par le biais d’un programme progressiste, Thaksin fut ainsi élu Premier ministre après avoir promis une couverture santé universelle ou encore une plus large redistribution des richesses dans le pays. Paysans, ouvriers et plus généralement les catégories sociales les plus pauvres ont logiquement rapidement adhéré à cette politique généreuse, enracinant par la même occasion la démocratie dans les habitudes politiques thaïlandaises.

Pour contrer cette tendance, les élites conservatrices et militaires fomentèrent un premier coup d’État en 2006 visant à évincer Thaksin Shinawatra du pouvoir, l’accusant de corruption et le forçant à l’exil. La Constitution fut remaniée et les principes démocratiques atténués. Une stratégie qui se révéla toutefois insuffisante pour empêcher l’élection de Yingluck Shinawatra au poste de Premier ministre en 2011. Et c’est donc selon le même contexte politique qu’un second coup d’État, celui de mai 2014, fut organisé par la junte militaire emmenée par le général Prayuth.

Or désormais le régime militaire thaïlandais n’entend pas céder le pouvoir à un gouvernement élu. Du moins pour l’instant. Incité en cela par le roi Rama IX, figure tutélaire et extrêmement respectée par l’ensemble du pays dont il défend les intérêts et l’héritage, le général Prayuth s’est pour l’heure contenté de promettre la rédaction d’une nouvelle Constitution et l’organisation d’un référendum pour valider son entrée en vigueur. Une promesse qui permet au gouvernement de conserver sa place au moins jusqu’à la fin 2016, dans la mesure où les prochaines élections législatives devront succéder à la consultation populaire.

La junte militaire a ainsi assis son emprise sur le pays et placé ses partisans aux postes clés des institutions. Ces derniers ont notamment été chargés de l’élaboration de la future Constitution et force est de constater que les premiers éléments révélés n’invitent guère à l’optimisme. En effet, énumère David Streckfuss, les partis politiques seraient « affaiblis », l’arrivée au pouvoir d’un Premier ministre non élu serait « possible », une série de mécanismes et de contrepouvoirs seraient en mesure de « faire tomber des politiciens élus », et une « Assemblée morale nationale » serait créée, à même de « destituer le gouvernement sur la base d’un Code éthique dont les contours n’ont pas encore été spécifiés ».

Il semble donc clair que le pouvoir militaire, même s’il doit in fine quitter les rênes du pays, entend conserver la main sur le régime en prévoyant les moyens constitutionnels suffisants pour protéger le système monarchique en place et, partant, évincer un potentiel gouvernement proche des idées de la famille Shinawatra. Pour ce faire, un vote favorable de la population doit encore être obtenu, mais ce n’est probablement pas la répression, de plus en plus virulente en Thaïlande, qui sera le meilleur atout du général Prayuth.

« Il fut un temps où une junte militaire pouvait renverser un gouvernement élu en Thaïlande, rédiger une nouvelle Constitution, recevoir la bénédiction du roi et adjuger l’amnistie pour ses actes sans contestation particulière. Plus maintenant », conclut David Streckfuss sur une note raisonnablement optimiste. Le sentiment démocratique s’enracine en Thaïlande, et les manœuvres dilatoires de la junte pour conserver le pouvoir le plus longtemps possible finiront, souhaitons-le, par échouer.