Team Fortress 2 : une économie complexe ?

team fortress credits andrew (licence creative commons)

Un jeu vidéo a-t-il prouvé la fausseté de la pensée d’Adam Smith sur la naissance de la monnaie ?

Par Xavier Chambolle.

team fortress credits andrew (licence creative commons)

Yanis Varoufakis, tout nouveau ministre des finances de la Grèce et consultant privé chez Valve a publié en 2012 un article très intéressant sur l’économie digitale du célèbre jeu Team Fortress 2. Article résumé par Le Monde ce mois-ci :

« Selon la théorie de Smith, le troc cède petit à petit sa place à la monnaie à mesure que les transactions se multiplient et se complexifient. Or, dans Team Fortress 2, malgré la quantité importante d’échanges entre joueurs, le système reste centré sur l’échange « classique ». La raison ? Les joueurs se débarrassent d’objets virtuels en trop davantage qu’ils ne cherchent à acquérir des biens. Or, observe Varoufakis, « il y a encore quelques siècles, la plupart des échanges avaient lieu en raison de surplus imprévus : exactement comme dans l’économie de Team Fortress 2 ». L’économie libérale repose sur un postulat de départ erroné, analyse-t-il. »

En effet on trouve bien sur son blog :

« In short, as economies grew in sophistication, they ‘monetised’ and ceased functioning on the basis of barter. […] Initially, I had expected that a similar pattern would be replicated in digital economies, like Valve’s. I was expecting to find that some item or asset would emerge as currency in the context of games such as Team Fortress 2. However, a close study of our Team Fortress 2 economy revealed a more complex picture; one in which barter still prevails even though the volume of trading is skyrocketing and the sophistication of the participants’ economic behavior is progressing in leaps and bounds. »

Le « postulat libéral » sur le troc et la monnaie est-il faux pour autant ?

Qu’est-ce que Team Fortress 2 ?

N’ayant jamais joué à ce jeu, il m’a fallu me renseigner sur celui-ci et surtout sur son économie. Team Fortress 2 est donc un jeu multijoueur via Steam. Le joueur a le choix entre deux équipes (Reliable Excavation and Demolition et Builders League United) et 9 personnages ayant leurs propres caractéristiques et armes. Chaque arme appartient donc à une classe, chaque classe étant réservée à un personnage précis. Ce point est important.

Le joueur a plusieurs possibilités pour étoffer et gérer son inventaire d’objets (weapons, cosmetic items, action items, tools et taunts), dont le commerce (tout objet n’est pas forcément échangeable), l’accomplissement de missions et le crafting. Le crafting consiste à combiner plusieurs objets de la même classe pour en créer un nouveau ou le fondre en métal (pour ensuite faire des objets ou l’échanger). Il faut deux objets pour créer un scrap metal, 6 objets ou 3 scrap metal pour obtenir un reclaimed metal et enfin 18 objets ou 3 reclaimed metal pour obtenir un refined metal. Les objets ont évidemment des valeurs très différentes : ce sont des armes plus ou moins puissantes par exemple. Le métal fait donc office de monnaie et permettrait de déterminer la valeur d’un objet.

Ce n’est cependant pas la seule monnaie. Il y a en effet les keys (qui peuvent être achetées) et surtout les earbuds (donnés aux utilisateurs Mac lors du premier mois après le lancement) et le Bill’s Hat (donné aux utilisateurs ayant pré-commandé Left 4 Dead 2). Fait intéressant, les deux dernières sont en quantité limitée et fixe.

Nous pourrions encore approfondir avec les class tokens et bien d’autres éléments : l’économie digitale de Team Fortress 2, pour le non-initié, semble un brin complexe. De plus, il est parfois difficile pour le joueur de correctement évaluer la valeur d’un objet, notamment parce que celle-ci fluctue ! Comme sur les marchés boursiers par exemple.

Le postulat libéral sur le troc et la monnaie est-il faux ?

Retour à Varoufakis qui estime que le postulat de départ du libéralisme est faux, parce qu’aucune devise n’a pris le dessus sur le troc dans l’économie digitale de Team Fortress 2. Postulat que l’économiste grec formule ainsi : « as economies grew in sophistication, they monetised and ceased functioning on the basis of barter ».

L’économie digitale de Valve pour le jeu Team Fortress 2 est-elle sophistiquée, est-elle complexe ?

La réponse est évidemment non.

D’abord les objets échangés n’ont que deux fonctions possibles : intérêt cosmétique ou amélioration du gameplay (arme plus puissante par exemple). Ensuite, la notion de crafting fait du marché TF2 un marché bien particulier : vous pouvez fondre vos objets en monnaie (du moins le métal, qu’il soit scrap, reclaimed ou refined) et inversement… une telle souplesse n’est pas de ce « monde réel ». Enfin, les objets de Team Fortress 2 ne sont des biens ni périssables, ni détériorables à l’usage : il n’y a donc aucune urgence.

En fait, le marché de Team Fortress 2 n’est jamais qu’une gigantesque soirée de vide-dressing :

  • Le marché est limité à un seul type de biens interchangeables et non-périssables : l’échange en soi n’est pas complexe malgré une grande variété et tous les acteurs cherchent le même type de biens,
  • l’échange n’est absolument pas essentiel ni urgent, comme le dit Vourafakis : on y échange les surplus,
  • les intérêts des biens échangés sont limités.

Valve ne fait que mettre à la disposition des joueurs une place de marché virtuelle qui permet de  faire se rencontrer un nombre beaucoup plus important de participants qu’un vide-dressing entre ami(e)s. Mais ce marché en tant que tel n’est pas plus sophistiqué ni complexe, bien qu’il soit impressionnant par son ampleur. Il n’était donc pas raisonnable de s’attendre à ce que la monnaie prenne le dessus sur le troc… Même si la monnaie sert tout de même de référence pour évaluer la valeur des objets échangés ! Le postulat libéral sur la monnaie et le troc n’est donc pas égratigné par Varoufakis.

Une soirée vide-dressing, une bourse aux plantes, un club de cartes à collectionner, un marché virtuel d’items de Team Fortress 2 : autant de marchés intéressants, dynamiques, dont la valeur des produits échangés est parfois complexe à déterminer, dont le volume d’échanges est parfois phénoménal… Mais ce n’en fait pas pour autant des marchés réellement sophistiqués ni complexes… il n’y a donc pas de raison particulière que le troc soit évincé.

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