Art contemporain : vers un négationnisme décomplexé ?

Paul McCarthy Credit appelongen(dot)be (Creative Commons)

La nuisance de l’art contemporain reste intacte, jusqu’à se jouer avec désinvolture d’un sujet très sensible dans la société contemporaine, la Shoah.

Par Christine Sourgins

Paul McCarthy Credit appelongen(dot)be (Creative Commons)
« Œuvre » de Paul McCarthy, Shit Pile, Middelheimmuseum. Photo : Uw Moeder.

 

Si l’affaire McCarthy marque un tournant, faut-il crier si vite à la fin de l’art très contemporain, cet art officiel et financier, qu’il vaut mieux désigner comme AC, pour en marquer la spécificité ? Un rapide tour d’horizon de quelques expositions montre que la nuisance de l’AC reste intacte, jusqu’à se jouer avec désinvolture d’un sujet très sensible dans la société contemporaine, la Shoah.

Dans le cadre de la Fiac, l’américain McCarthy dressa place Vendôme une œuvre gonflable, Tree, à mi-chemin entre un sapin de Noël et un plug anal de 24 mètres. L’usure et l’incohérence des arguments des pro-AC était flagrante, car on ne peut traiter les détracteurs de l’œuvre d’obsédés sexuels, voyant une forme priapique dans un innocent sapin de Noël, et leur reprocher, dans le même temps, d’être des coincés, insensibles à l’humour d’un sex-toy érigé devant une colonne forcément phallique. De fait, les soutiens habituels se dérobent : Jack Lang refusa de plaider pour McCarthy, préférant se féliciter de la controverse dans un monde de l’art par trop conformiste, sic ; Le Monde fit part de son scepticisme, notant que l’intérêt plastique de Tree était faible, « pour ne rien dire de son inintérêt intellectuel ». Ajoutons que l’œuvre n’avait rien de neuf : Tinguely brûla un phallus géant devant la cathédrale de Milan… en 1970.

Les vraies questions posées par Tree n’étaient pas celles du vandalisme présumé subi par l’œuvre qui fut dégonflée nuitamment. Car le vandale pourrait bien être, d’abord, McCarthy lui-même, transformant en Foire du Trône la place Vendôme. En effet, qui a décidé que « The Tree » occuperait l’espace public ? Où est l’excellence française prônée habituellement par le comité Colbert, un des promoteurs de cette opération de marketing culturel ? Que l’histoire et le patrimoine d’une capitale soient mis au service des intérêts du marché de l’art international devient patent, même pour la grande presse, estimant que nous arrivons à un point où la provocation devient contre-productive.

Mais a-t-on prêté assez d’attention au glissement du mot « censure » ? L’expression d’une opinion négative sur une œuvre d’AC en arrive à être confondue avec de la censure. Or la censure, la vraie, est une répression issue d’un État, passant par une loi et le bras armé de la police. Voici le citoyen récalcitrant discriminé comme maître-censeur : la vraie censure de l’art dit contemporain serait donc la liberté d’opinion ? L’AC, fer de lance des nantis, serait alors la négation festive de la démocratie.

Cependant, certains thuriféraires de l’AC endossent des vestes réversibles. J’ai encore dans l’oreille l’agacement d’un responsable parisien de la culture me disant, lors d’un débat radiophonique, que l’Art financier n’existait pas ! C’était sous l’ère Delanoë, aujourd’hui ceux qui, depuis vingt ans, nous disaient « taisez-vous, ce n’est pas vrai ! », s’apprêtent à nous dire : « taisez-vous tout le monde le sait ! » et passer muscade…

Restons vigilants, le pouvoir de l’AC est encore grand : Mc Carthy est allé renouveler son détournement du patrimoine à des fins de fabrication de cote, à la Monnaie de Paris : les médias ont bien plus parlé de sa « Fabrique de chocolat » (qui remplace l’excrément dans les performances de McCarthy) que des magnifiques et inventives robes en cacao présentées lors du Salon du chocolat au même moment. Le pouvoir de nuisance de l’AC est d’abord un pouvoir d’occultation.

Ne crions pas trop vite à la fin de l’AC : il est en cours de mutation. Le 23 octobre, dans le cadre raffiné du musée de la Chasse, une artiste d’art très contemporain appela un grand chef à la rescousse, pour une performance dînatoire : déguster « de la soupe au sang de taureau » dans le taureau lui-même, les convives étant debout, se servant avec leurs doigts, directement dans la bête. L’œuvre, dans la semi obscurité du musée, prenait des allures de rituel mithraïque pour bobos et VIP : le taureau choisi de son vivant, tué par un jeune matador, fut transformé en porte-plats par un taxidermiste, à la manière des terrines zoomorphiques d’antan. Voilà qui augure d’une des évolutions possibles de l’AC : cacher le venin de la transgression/régression dans le sophistiqué avec caution historique… manger à même la carcasse d’un animal comme s’il s’agissait d’un meuble, à l’heure où le législateur vient de reconnaître à l’animal le statut d’être vivant et sensible, montre que cet art, qui se targue d’être contemporain, n’hésite pas à nier son époque…

Mais le clou (ou le fiel) de cet AC se niche au creux de la nouvelle grande exposition du Palais de Tokyo « Inside » qui se donne, jusqu’au 11 janvier 2015, comme « une expérience unique, une traversée risquée de soi dont l’espace d’exposition est le sujet et la métaphore ». Si cette manifestation reflète la psyché contemporaine, nos contemporains ont l’âme bien noire et chaotique : le parcours labyrinthique est éprouvant, passant de salles obscures où l’on manque de trébucher à des salles sur-éclairées… pour déboucher sur un tas de foin, dans lequel un artiste d’AC cherche une véritable aiguille cachée par le directeur des lieux. Dans l’illustration des proverbes, on peut préférer les films de Rohmer, mais l’AC trouve là un bon filon : illustrer les locutions populaires attire les foules, en témoigne la queue à la billetterie. Au passage, on remarquait une vidéo où des femmes âgées, nues, rient et se caressent, l’œuvre engendrait un malaise diffus et l’on passait vite à la suivante, dans cette exposition logorrhéique. Le petit catalogue révèle, page 38, l’origine du malaise produit par la vidéo d’Artur Zmijewski : « tourné dans une chambre à gaz d’un ancien camp de concentration et dans la cave d’une maison, le film Berek (The game of tag) (1999) présente un groupe d’adultes nus jouant à chat. (…) Investir un lieu de traumatisme collectif par le jeu relève pour l’artiste, du traitement thérapeutique et de l’exorcisme ». Rappelons que le Palais de Tokyo bénéficie de financements privés mais aussi publics…

Que faire devant ce cynisme décomplexé qui prend les finances du contribuable en otage ? Aller vers le rêve, créer des propositions alternatives, comme celle d’un petit groupe d’amateurs, désireux de donner visibilité à un art « caché » par l’AC. Leur « musée imaginaire », ouvert sur internet, se souvient d’André Malraux mais il est en Patagonie car aujourd’hui, en France, les peintres vivent en exil, par décision des bureaucrates et spéculateurs réunis : le Royaume de Patagonie leur offre donc « l’asile onirique »… la suite des explications est sur le site et s’inspire d’un personnage historique qui, en 1860, réussit à se faire reconnaître roi par les indigènes. J’y ai collaboré avec plaisir car pour redonner un peu de liberté et de poésie à l’histoire et à la critique d’art, désormais sous l’emprise médiatique ou mercantile, l’idée de demander asile à Orélie de Tounens, roi de Patagonie, m’a paru pertinente…