Chute du mur, 25 ans déjà : Pourquoi le communisme n’a pas fonctionné

Vestige du mur de Berlin. Berlin 2006. CC Flickr JM Galvand

Comment l’autogestion yougoslave a apporté les mauvais investissements, la dette publique et la deuxième plus longue et plus forte hyperinflation de l’Histoire.

Par Natasa Jevtovic

Vestige du mur de Berlin.
Berlin 2006. CC Flickr JM Galvand

J’ai vu le monde mourir plusieurs fois, incendié par la folie des hommes. Violemment propulsée de l’adolescence vers la vieillesse sans jamais vivre une vie d’adulte, j’ai un corps jeune et un esprit plusieurs fois centenaire. L’accélération de l’histoire m’a apporté beaucoup plus d’expériences que je n’ai jamais espérées et je suis à présent un être résigné au cœur de pierre, essayant tant bien que mal de ne pas devenir cynique.

Il est difficile de survivre à la mort de son pays et de rester indemne. D’autant plus si on l’aimait. Encore davantage si on était patriote au point de vouloir le défendre des puissances étrangères armées jusqu’aux dents et équipées d’appareils de destruction massive sophistiqués. Encore davantage si on est fille d’un colonel et si on a trois autres colonels dans la famille, et si on a appris soi-même à l’école primaire, à l’âge de quatorze ans, comment démonter, nettoyer et utiliser un fusil M48 et comment secourir les blessés au milieu d’un champ de bataille… Difficile de vivre sans avoir un but qui vaille la peine de lui sacrifier sa vie.

Le pays dans lequel je suis née n’existe plus. Il a implosé et donné naissance à sept États différents, fondés uniquement sur les critères ethniques, comme si nous étions encore au dix-neuvième siècle. Et contrairement à ce que l’on pense, ce n’était pas une guerre ethnico-religieuse qui l’a détruit, mais une idéologie communiste appliquée dans le domaine économique et social.

Après la rupture avec Staline en 1948, la Yougoslavie titiste a développé son propre socialisme autogestionnaire, très différent du système soviétique et beaucoup moins centralisé. Avec Nehru et Nasser, Tito fonde le Mouvement des non alignés pour rassembler tous les pays ne souhaitant adhérer ni au pacte atlantique ni au pacte de Varsovie. Une « troisième voie » devient alors possible ; en matière d’économie, elle se traduit en 1965 par une réforme économique qui accorde une « autonomie complète conférée à l’entreprise dans le domaine de l’investissement »1. C’est le « socialisme autogestionnaire de marché », initialement conçu pour être très différent du système soviétique.

L’autogestion est souvent évoquée comme système alternatif au capitalisme en crise, car la gestion des entreprises par leurs propres salariés empêche l’appropriation par certains des richesses produites par la collectivité. Elle est adoptée en tant qu’idéologie officielle par de nombreux syndicats ou organisations politiques et associatives de gauche, tels que la CFDT, les Alternatifs, ou la Fédération anarchiste. Les journalistes altermondialistes tels que Naomi Klein en font l’apologie. Mais qu’en est-il de son efficacité en pratique ? S’agit-il d’un système réellement viable, capable de remplacer le « néolibéralisme » ?

Le socialisme titiste a apporté des résultats extraordinaires : industrialisation rapide de la société à 80% agricole avant la guerre, absence quasi-totale d’illettrisme, une véritable égalité sociale, scolarité et soins médicaux gratuits – en quelque sorte, une utopie devenue réalité. De surcroît, grâce à ses engagements politiques dans le Tiers monde et son statut d’allié des deux guerres mondiales, la Yougoslavie était respectée dans le monde entier. Ses citoyens pouvaient voyager librement à l’étranger, ses ingénieurs concevaient les infrastructures dans les pays du Tiers monde, son modèle plaisait. Pourtant, pour qu’une entreprise soit rentable, elle a besoin d’un manager qui sache comment améliorer sa compétitivité.

La mauvaise gestion des entreprises, la bureaucratie pesante et la crise de la dette extérieure ont mis en péril le système yougoslave. Tout au long des années 1980, une crise économique causée par le choc pétrolier, la dévaluation des taux de change de la monnaie nationale et l’endettement extérieur – contracté à 80% par les entreprises et à 20% par la Banque centrale – a frappé le pays et ne lui a laissé aucune chance.

Les mauvais investissements décidés dans les années 1960 et 1970 ont largement été financés par les crédits étrangers. Afin de maintenir le taux de chômage à un niveau très bas, les entreprises embauchaient le personnel pléthorique et l’attribution des salaires était déconnectée de la productivité et de toute logique marchande. Selon certains économistes, cette main d’œuvre en surnombre était l’une des principales causes d’inflation et sa quantité est estimée avoir atteint 20% de la main d’œuvre totale à la fin des années 19802. Les licenciements n’étaient pas pratiqués et les charges trop élevées sur les salaires pesaient sur le budget des entreprises.

Les décisions sur les prix étaient toujours arbitraires, les gaspillages inutiles généralisés et les dépenses de l’énergie par unité de production deux fois supérieures à celles des entreprises occidentales. Finalement, la fiscalité inappropriée a généré des pertes financières aux entreprises qui se sont aggravées suite à la dévaluation du dinar. Comme résultat, il y avait eu des restrictions des importations. La meilleure illustration de l’autogestion, c’est le dicton selon lequel trop de cuisinières gâtent la sauce.

« Les pertes financières des entreprises ont été la cause probable de la dévaluation des taux de change dans les années 80 », qui ont « causé des problèmes non seulement pour le coût de produits importés, mais également pour les flux des paiements d’intérêts pour la dette extérieure yougoslave, » écrit Roberto de Rezende Rocha, un économiste de la Banque Mondiale3. Ainsi, l’égalité sociale a été rendue possible au prix de l’endettement du pays et la mauvaise gestion caractérisée par les gaspillages a menacé le système dans son ensemble.

Les pertes colossales de certaines entreprises publiques étaient compensées par les transferts des fonds d’un secteur industriel à un autre, sur simple décision politique, ce qui pénalisait fortement ceux qui fournissaient les efforts, raconte Raif Dizdarević, ancien Ministre d’affaires étrangères et Président de la présidence rotative après Tito. Pour couronner le tout, les citoyens ne faisaient pas confiance à la monnaie nationale et détenaient beaucoup de liquidités en devises étrangères (environ 7 Mds$) dont la Banque nationale se portait garante, mais il ne restait que 200 M$ de fonds disponibles en 1982. Le gouvernement a tenté en vain d’appliquer certaines mesures pour arrêter l’hémorragie, comme le gel des prix, le rationnement de l’énergie, la réduction des importations ou l’interdiction de faire sortir les liquidités du pays, mais ces mesures pénalisaient avant tout ceux qui travaillaient avec les partenaires étrangers.

Lorsque les dettes ne pouvaient plus être remboursées, le pays s’endettait davantage à un taux d’intérêt toujours plus élevé. Entre 1981 et 1986, la Yougoslavie a remboursé 28,3 Mds$, dont 17,1 Mds$ de capital et 11,2 Mds$ d’intérêts ; à la fin de cette période, le capital restant à rembourser était de 19,7 Mds$, quasiment l’équivalent de celui de départ. L’image du pays s’est tristement détériorée car il devait de l’argent à tout le monde, y compris au Koweït et à la Chine. « Dans les années qui ont suivi, la crise s’est approfondie jusqu’en 1988, lorsque nous avons pris conscience, poussés contre le mur, que nous devions entreprendre les réformes radicales et adopter l’économie de marché à part entière », a conclu Dizdarević4.

Certes, le gel des prix sans tenir compte de l’offre et de la demande ou encore du coût des matières premières a permis à tous d’acheter des aliments de base et a réduit la précarité. Mais un endettement aussi grave a porté atteinte à la souveraineté du pays, si cher payée pendant les deux guerres mondiales. Le FMI pouvait désormais exercer la pression, intervenir dans la politique intérieure et imposer ses propre choix. La situation était d’autant plus gênante que la Yougoslavie, en tant que membre fondateur du Mouvement des non alignés qui participait activement dans ses sommets annuels, ne pouvait plus se permettre de critiquer l’ingérence ou l’impérialisme à peine déguisé des pays occidentaux et de leurs institutions financières. La Slovénie et la Croatie ont fini par refuser de subventionner les républiques plus pauvres et de réclamer leur indépendance. Il paraît certain que la cause principale de la guerre civile était la crise économique et non l’instrumentalisation du réveil des nationalismes.

La prochaine étape obligatoire était l’hyperinflation car les émissions incontrôlées ont mis en péril la stabilité monétaire du pays. Dans la période entre 1971 et 1991, le taux d’inflation annuel en Yougoslavie était de 76%. Pendant les années 1990, un grand nombre de dénomination du dinar a été effectué pour faire face à l’inflation et le processus s’est de plus en plus accéléré au fur et à mesure de l’aggravation de la crise économique. L’inflation accélérée a entraîné les dénominations de moins en moins espacées dans le temps : trois dénominations réelles et quatre dénominations techniques pour la seule période entre 1992 et 1995, avec l’introduction du nouveau dinar en 19945.

Arrivé au pouvoir, alors qu’il devait confronter l’embargo économique de la communauté internationale et financer à la fois les salaires, les retraites et la guerre en Croatie et en Bosnie, Slobodan Milošević a mis en place un système de banques pyramidales, inspiré de l’escroquerie de Ponzi. Ces banques promettaient aux épargnants les intérêts mensuels élevés et ensuite faisaient faillite, en emportant les sommes déposées. Dans la faillite des banques Jugoskandik et Dafiment, les déposants ont perdu environ 3,3 millions deutschemarks6. Ancien banquier, Milošević a joué un rôle décisif dans ces escroqueries, comme en témoignent  les auteurs de La transition guerrière yougoslave : « Le cercle fonctionnait ainsi : la Banque populaire fournissait à ces banques de l’argent dit gris ; une émission d’argent illégal permettant aux marchands d’acheter les devises qui, ensuite, servaient à d’autres transactions. Les économistes constatent que les ressources financières de ces banques provenaient du blanchiment d’argent, or celui-ci n’aurait pas été possible sans l’accord préalable des États concernés »7.

Le gouvernement fédéral a découvert en 1990 que Slobodan Milosevic avait ordonné à la Banque nationale serbe d’émettre l’équivalent de 1,4 Mds$ pour accorder les crédits à ses amis et alliés politiques, ce qui a saboté le plan des réformes économiques du gouvernement fédéral et a résulté en séparation de la Slovénie et la Croatie du reste de la fédération.

Le pays a ensuite enduré la deuxième plus grande et plus longue hyperinflation de l’Histoire qui a duré deux ans et qui a vu les prix s’envoler de 313.000.000% en janvier 19948. Avec son salaire mensuel, le salarié moyen ne pouvait plus rien acheter après seulement une demi-heure.

Aujourd’hui, les républiques issues de l’ex-Yougoslavie sont quasiment toutes candidates à l’adhésion à l’UE et leurs gouvernements continuent à privatiser les entreprises afin de rembourser les dettes et renflouer les caisses de l’État. Cette privatisation radicale et rapide est considérée comme la seule voie possible pour sortir de la crise et obtenir une reconnaissance internationale.

Aujourd’hui, à l’Est, la fiscalité des entreprises est avantageuse afin d’attirer les investissements directs étrangers (IDE). Les chercheurs du Centre des études démocrates et libérales (CLDS) de Belgrade conseillent que toutes les entreprises importantes soient vendues aux investisseurs étrangers, en accordant aux nationaux uniquement les parts dans celles de petite taille, jugées peu stratégiques ou inefficaces. Selon eux, seuls les étrangers sont capables de sauver les entreprises et de les rendre rentables par une « corporate governance »9. Le secteur privé est désormais la norme, l’administration publique synonyme de mauvaise gestion et plus personne ne souhaite revenir à l’ancien système. La page est tournée pour de bon.

Aux Balkans, les intellectuels occidentaux qui proposent l’autogestion comme alternative au libéralisme économique font légèrement sourire. Plutôt la charia et la finance islamique, tant qu’on y est. Quand l’élargissement de l’Union européenne sera achevé pour intégrer toutes les républiques ex-yougoslaves, ses responsables politiques feront tout pour désillusionner ceux qui rêvent de ce système qui, à l’Est, nous a si longtemps privé de futur.

Le mur de Berlin n’est plus et l’idéologie communiste repose désormais sur les pages de livres d’histoire des idées. De grâce, qu’elle y repose en paix. Ne la ressuscitez plus jamais – je vous l’implore au nom de toutes ses victimes.

  1. Bernard Chavance, Les réformes économiques à l’Est de 1950 aux années 1990, Nathan, Paris 1994, p. 145.
  2. J. Mencinger, « Privredna Reforma i Nezaposlenost » (Economic Reform and Unemployment), Privredna kretanja Jugoslavije, March 1989, in Roberto de Rezende Rocha, Inflation and Stabilization in Yugoslavia, WPS 752, Country Economics Department, The World Bank, August 1991.
  3. Roberto de Rezende Rocha, Ibid.
  4. Raif Dizdarević, La morte di Tito – la morte della Yugoslavia, Europe and the Balkans International Network, Bologna, 1999. Le titre original: Od smrti Tita do smrti Jugoslavije – svjedočenja, Grafička izdavačka kuća d.d. OKO, Sarajevo, 1999, p. 97-108.
  5. Biljana Ilić, Milica Todorović, Slavica Manov, Zarade u republici Srbiji 1965 – 2005, (Les salaires en république serbe de 1965 à 2005), Republički zavod za statistiku Srbije, Belgrade, 2006, p. 8. Site officiel : www.statserb.sr.gov.yu.
  6. Miša Brkić, « Yougoslavie : découvertes parmi les archives de la Banque populaire », Vreme, 5 avril 2001, traduit par Persa Aligrudic pour le Courrier des Balkans, http://balkans.courriers.info/article633.html.
  7. Marina Glamočak et Alain Joxe, La transition guerrière yougoslave, L’Harmattan, Paris, 2002, p. 137-138.
  8. Dr Steve H. Hanke, « Inflation nation », The Wall Street Journal, May 24, 2006 ; also in The Region, June 2006, p. 47.
  9. Boris Begović, Boško Mijatović et Boško Živković, The New Model of Privatization in Serbia, Center for Liberal Democratic Studies (CLDS), Belgrade, December 2000, p. 13.