Qui cherche dans la liberté autre chose qu’elle-même est fait pour servir

Alexis de Tocqueville par Théodore Chassériau (1850). L'écrivain mit en garde contre les effets niveleurs de la passion pour l'égalité dans les démocraties.

Nous devons aimer la liberté pour elle-même, indépendamment de ce qu’elle apporte concrètement. Développement libre d’une citation de Tocqueville.

Nous devons aimer la liberté pour elle-même, indépendamment de ce qu’elle apporte concrètement. Développement libre d’une citation de Tocqueville : « Qui cherche dans la liberté autre chose qu’elle-même est fait pour servir. »

Par Florent Basch.

Alexis de Tocqueville par Théodore Chassériau (1850). L'écrivain mit en garde contre les effets niveleurs de la passion pour l'égalité dans les démocraties.Le plus souvent, pour mettre en valeur le libéralisme, nous vantons les mérites de la liberté : grâce au libre-échange notre économie prospère davantage que dans un système protectionniste ; grâce à la liberté d’expression, les savants peuvent débattre sans censure et chacun peut élaborer sa propre opinion sur chaque sujet ; grâce à la liberté des mœurs, nous pouvons vivre comme nous l’entendons, sans nous soumettre servilement aux règles étroites de la tradition. Tous ces arguments sont bons et méritent d’être rappelés ; mais la citation de Tocqueville nous rappelle une autre exigence fondamentale : avant même de subordonner la liberté à ses conséquences bénéfiques, et d’en faire un moyen comme un autre pour parvenir au bonheur, nous devons aimer la liberté pour elle-même, indépendamment de ce qu’elle apporte concrètement.

Ainsi, plutôt que d’énumérer la longue liste des avantages qu’apporte la liberté, nous pouvons décrire notre amour pour elle et faire sentir l’intensité du sentiment qui nous pousse à la chercher, au point d’en faire le but même de notre existence. Une telle description de la liberté souffre forcément de son abstraction ; concept large, la liberté, tant qu’on ne la conjugue pas dans la variété de ses expressions et qu’on ne l’analyse pas dans une situation historique donnée, est avant tout une valeur et un sentiment ; elle ne mérite pas moins toute notre attention, nos pensées s’attachant quelquefois davantage à des valeurs qu’à des objets concrets.

La liberté, considérée en elle-même, c’est l’ivresse de savoir que nous pouvons déterminer nous-mêmes nos actions, notre manière de vivre, sans devoir nous justifier devant personne ; c’est le sentiment que notre avenir est ouvert, que nous ne nous mouvons point dans un système clos déterminé à l’avance, et que plus tard, nous pourrons, en fonction de nos instincts, de nos goûts, de nos croyances, prendre des choix sans craindre de subir une interdiction ou une limitation artificielle de nos possibilités. Peu importe que le libre arbitre, défini par la capacité d’un être à s’émanciper de ses déterminations ou à faire naître de lui-même une nouvelle chaîne causale, soit au fond une vieille illusion décriée déjà par Spinoza ou Schopenhauer et dont les analyses sont confirmées par les résultats de la psychologie expérimentale. La liberté entendue dans son sens politique, si elle nous est donnée, nous donne la joie inlassable de pouvoir accomplir notre volonté, que celle-ci soit déterminée par autre chose que nous-même ou pas. Quand nous vivons dans le règne de la liberté, nous sentons que si nous avons envie de faire telle ou telle action seules nos limitations personnelles et les inviolables lois du réel pourrons nous faire échouer et nous faire abandonner notre projet ; et il vaudra toujours mieux que ce soit le monde qui nous contraigne plutôt qu’une mauvaise organisation humaine qui se targue d’une légitimité contestable.

La liberté ne promet pas la satisfaction automatique de toutes nos aspirations ; libres, nous pouvons échouer, nous tromper, errer en pensée dans tellement de possibilités que leur contemplation nous donne un désagréable sentiment de malaise ou de désespoir. Mais là n’est pas la question. La liberté n’assure pas le bonheur, elle offre la possibilité de suivre nos valeurs, de tenter de réaliser nos plus ambitieux projets ; ce n’est pas la réussite qu’elle promet, mais la possibilité de l’action : réussite ou échec, ce qui nous importe, c’est que cette action est le fruit de la liberté, non de la contrainte. Tous les hommes seraient des libéraux enthousiastes si la liberté avait le pouvoir magique de prodiguer à chacun la béatitude ; mais la liberté se contente de nous donner un espace pour conquérir notre bonheur, et de laisser toutes les portes ouvertes pour que chacun puisse emprunter le chemin qu’il souhaite. Qu’il est plus facile de promettre le bonheur universel en promettant l’institution d’une société parfaitement ordonnée par des législateurs plein de bonnes intentions prétendant assurer la satisfaction de tous ! La liberté n’est pas aussi ambitieuse ; et cependant elle nous donne le plus essentiel, ce que pourtant tout le monde ne peut pas savourer : le sentiment que notre destin est entre nos mains, et que nos réussites comme nos échecs dépendent de nous-mêmes. Et si un régime étatiste nous permettait par miracle d’accéder à la satisfaction de tous nos désirs, nous n’en voudrions même pas ; plus que la satisfaction capricieuse de nos envies nous tient à cœur le sentiment que nous sommes la source de nos contentements.

Si vous ne ressentez pas cette ivresse joyeuse, cette fierté de soi, jusque dans les erreurs assumées et la peur face à l’immensité des possibles ; si vous rêvez d’une société parfaite vous livrant automatiquement et sans effort de votre part tout ce qu’un homme peut souhaiter ; et si vous n’avez pas le désir de tout faire pour répandre chez chacun le droit d’affronter le monde comme il l’entend – alors vous ne pouvez comprendre ce dont parle Tocqueville, cet inconditionnel amour de la liberté pour elle-même.