Maroc : état des lieux du développement industriel

Quel a été l’apport de la stratégie d’émergence industrielle à l’économie marocaine ?

Quel a été l’apport de la stratégie d’émergence industrielle à l’économie marocaine ? Cette stratégie aurait-elle propulsé la croissance et l’emploi ? Quelles sont ses retombées en matière d’exportations et de compétitivité ?

Par Soufiane Kherrazi.
Drapeau Maroc  (image libre de droits)Depuis les treize dernières années, le Maroc est passé à la vitesse supérieure, multipliant stratégies sectorielles de développement et politiques de grands chantiers structurants. Tout au long de cette période charnière, le Royaume a assisté à un renouvellement majeur et progressif de son état de développement, notamment dans le domaine économique. Dans ce cadre, d’ambitieux programmes et de nombreux chantiers ont été lancés pour permettre au pays de retrouver la voie du développement et celle de son décollage économique.

Mais, si la dynamique est là, les résultats ne se font pas encore sentir. Sur le plan macroéconomique par exemple, la situation du pays n’a pas réellement changé ; le pays achète toujours davantage qu’il ne vend, ne produit guère la grande partie de ce qu’il consomme et ne consomme pas la grande partie de ce qu’il produit. A cela s’ajoutent d’autres problèmes comme le chômage des jeunes, le creusement des déficits des comptes nationaux, etc.

Une telle situation conduit sans nul doute à s’interroger globalement sur l’efficacité de l’ensemble des politiques publiques entreprises il y a plus d’une décennie. Cet article propose de traiter le cas de la stratégie d’émergence industrielle et de revenir donc sur les avancées que le Maroc aurait réalisées en la matière.

Pour cela, nous adoptons une démarche qui consiste à comparer le tissu industriel du pays avant et après le lancement de cette stratégie. Cette comparaison sera faite principalement en termes de contribution du secteur à la production nationale (PIB), à la création d’emplois, à l’export et, enfin, à la compétitivité des exportations marocaines.

État ex-ante

Avant le lancement de la stratégie en question, le secteur industriel au Maroc avait une taille relativement limitée dans l’économie nationale en termes de création d’emplois (12%) et de contribution à la formation du PIB (16%). Par contre, le secteur constitue la première source d’exportations avec 52% de l’ensemble des exportations, d’où la proportion importante de la production orientée vers l’export (voir figure ci-dessous).

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Source : Ministère de l’Industrie, du Commerce, de l’Investissement et de l’Economie Numérique, données 2002

 

Tout comme la taille, la diversification, elle aussi, est faible. En effet, le secteur industriel est trop concentré dans la mesure où seulement deux filières parmi dix, en l’occurrence l’agroalimentaire et le textile, tirent la moitié du PIB du secteur et concourent à hauteur de 68% et de 72% respectivement à l’emploi et à l’export. Il parait également que certaines nouvelles branches, à savoir l’automobile et l’électronique, constituent des secteurs à forte croissance. D’autres filières paraissent plus productives que certaines autres. C’est le cas de l’agroalimentaire et l’automobile qui emploient au total moins de 25% de la population active du secteur, alors qu’ils contribuent considérablement à la formation du PIB et/ou à la production destinée à l’export (voir figure ci-dessous).

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Il ressort également des autres données relatives à l’analyse du secteur que les principaux freins empêchant l’émergence de ce dernier sont le développement de l’informel, le régime d’imposition très décourageant, la qualification de la main d’œuvre, l’accès limité aux ressources étrangères (capitaux, matières premières…) et le coût énergétique très élevé. En ce sens, ces éléments constituent les facteurs à causes desquels le Maroc se fait dépasser par rapport à ses compétiteurs dont l’offre et le type d’exports sont relativement proches comme l’Egypte, la Tunisie, l’Algérie, la Jordanie, la Turquie, le Sénégal et la Roumanie.

Par contre, le pays se positionne en force en matière de ressources naturelles hors énergétiques, notamment agroalimentaires et minières (phosphates), la position logistique du fait de sa proximité de l’UE et les EUA, l’accès douanier et commercial (conséquence des accords de libre-échange) et aussi en matière de coûts faibles de la main d’œuvre ouvrière.

Compte tenu de ces éléments, le Maroc a décidé de se lancer dans les nouveaux métiers, appelés Métiers Mondiaux du Maroc, ayant une haute valeur ajoutée tout en capitalisant ses atouts dans les métiers traditionnels (agroalimentaire, textile et cuire, etc). Cette stratégie ambitionnait également, à travers l’effet d’entrainement ou de multiplication, d’apporter des améliorations sensibles quant à la création d’emplois et à la production nationale. Il s’agit donc des plans « Émergence I et II » qui avaient pour objectif de renforcer le tissu industriel du pays à l’horizon 2015 1.

État actuel

Huit ans plus tard, il parait que les résultats de la stratégie de développement industriel sur l’économie ne sont pas encore tangibles. Tout au long de la période 2004-2012, nous n’avons pas observé de grands changements quant à la part de chaque secteur dans l’emploi et le PIB.
En effet, la contribution du secteur secondaire dans son ensemble reste réduite, voire limitée (voir figure ci-dessous). En matière de création d’emplois, seuls les secteurs offshoring et automobile ont progressé considérablement. L’offshoring, s’explique par le potentiel de marché à capter d’autres opportunités de délocalisation. L’automobile du fait de sa capacité à générer des activités supplémentaires vu qu’il requiert des intrants additionnels et un tissu local productif 2. Par rapport aux Métiers Mondiaux du Maroc, ce sont toujours les secteurs traditionnels qui dominent et qui sont créateurs d’emplois comme l’agroalimentaire et le textile&cuir qui employaient plus de 75% en 2008 et 67% en 2012 3.

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Au niveau des exportations, la situation actuelle semble être la même que celle observée il y a huit ans ; une prédominance des secteurs traditionnels avec une tendance relativement haussière de la filière chimie et parachimie. La balance commerciale connaît un résultat déficitaire cruel. Une telle situation est sans doute due au manque de diversification (forte concentration) dont souffrent les exportations marocaines. De plus, cette concentration ne concerne pas seulement la nature des produits exportés (concentration par produit), mais aussi et surtout les zones géographiques que ciblent les exportations (concentration par marché). Cette situation affaiblit, entre autres, la position concurrentielle du pays en ce qu’elle empêche la découverte, la recherche et le développement de nouveaux produits pouvant être sources d’avantages compétitifs (voir les tableaux ci-dessous).

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Quel bilan ?

Jusqu’à présent, le pays peine à faire émerger un secteur industriel fort en mesure de soutenir les exportations, de générer un effet de multiplication et surtout d’offrir des emplois stables et de qualité. C’est le constat que confirme cette analyse. Les raisons d’un tel état sont multiples, dont principalement :

  • La forte dépendance du capital étranger : Ce dernier influe beaucoup sur les perspectives d’attrait de nouveaux IDE par le Maroc, qui demeurent liées à l’évolution de la conjoncture économique et financière, surtout au niveau de la zone euro. Cette dernière a subi les effets de la crise des dettes souveraines, ce qui a poussé à l’investissement et à la relocalisation dans les pays d’origine.
  • Le capital humain : c’est le noyau de toute stratégie de développement. Le Maroc souffre d’un réel déficit en ce domaine. (Capital en matière de ressources humaines, compétences, qualifications, etc.).
  • La concentration des exportations marocaines par produit et par marché met à mal la position concurrentielle et compétitive du pays comme nous l’avons avancé un peu plus haut. En outre et malgré la libéralisation des échanges commerciaux du Royaume avec les pays signataires des ALE, les exportations marocaines n’arrivent pas toujours à se diversifier ou à leur trouver de nouveaux débouchés géographiques, ce qui revient à questionner le degré de compétitivité des produits exportés (à faible technicité et valeur ajoutée).
  • Les dispositifs fiscaux pris en matière de mesures incitatives se sont révélés très pertinents ainsi que la préparation de zones de sous-traitance industrielle (P2I) dans la mesure où ils ont encouragé et facilité l’installation de nouvelles entreprises. Cependant, ces dispositifs sont d’une pertinence limitée tant qu’ils ne s’étendent pas sur l’ensemble des zones industrielles, qu’elles soient offshores ou non.

Il importe également de souligner que l’impact des branches industrielles sur l’emploi et la valeur ajoutée est resté, comme auparavant, dans la même configuration avec une prédominance des branches traditionnelles. Ainsi, la traduction de ces dernières dans le PIB industriel reste quasiment la même, bien que la pondération de chacune accuse une petite variation conjoncturelle à la hausse ou à la baisse par rapport au PIB.

Nous soulignons également que les secteurs phares et prometteurs dans les années à venir en matière de potentiel d’externalité et de création d’emplois demeurent ceux du BTP et l’industrie automobile. Mais en réalité, de ces derniers il ne faut retenir que le second, puisque le BTP est un actif improductif dans la mesure où sa croissance au Maroc est tirée par l’immobilier à vocation résidentielle et non par l’immobilier à vocation industrielle productif et créateur d’emplois4.

En gros, le secteur secondaire n’a pas tendance à prendre une place importante dans le PIB, à moins que celle-ci soit tirée par le BTP. Sinon, le poids de l’industrie baisse carrément, et, par conséquent, les ambitions des plans Émergence I et II tardent à se concrétiser.

Enfin, bien que le résultat de la stratégie industrielle ne soit pas si satisfaisant, il est tout aussi fondamental de rester optimiste quant à l’avenir du pays. Car il ne fait aucun doute que le Maroc, malgré tout, avance et progresse dans d’autres domaines aussi importants que l’industrie. Tel est le cas de la stratégie de développement touristique, le Plan Maroc Vert, le Plan Solaire dont nous discuterons, peut-être, de leur état d’avancement prochainement.

Sources :

  • Bank Al-Maghrib : « Rapport annuel », 2012.
  • Fondation Abderrahim Bouadib (FAB), le Cercle d’analyse économique : « le Maroc a-t-il une politique de développement ? ». Juin-2010.
  • Haut-Commissariat au Plan : « Étude sur les sources de croissance économique au Maroc », 2002.
  • Ministère de l’Économie et des Finances, Direction de la politique économique générale : « Rapport Economique et Financier », 2012.
  • Ministère de l’Économie et des Finances, direction des études et des prévisions financières : « Compétitivité des exportations marocaines, quel bilan ? », 2013.
  • Ministère de l’Industrie, du Commerce, de l’Investissement et de l’Économie Numérique, Observatoire Marocaine de l’Industrie : « L’industrie en chiffres, exercice 2005 », 2006.
  1. Élaboré par le cabinet international McKinsey, ce plan, lancé en 2005 mais revu sous une seconde mouture en 2009 (Pacte National pour émergence Industrielle), vise à accroître de +1,6 points/an le PIB ainsi qu’à réduire le déficit commercial en augmentant le volume des exportations de 50 milliards de DHs et ce, à l’horizon 2015. Voir la présentation du plan dans le rapport du Ministère du Commerce et de l’Industrie (Observatoire Marocain de l’Industrie) « Plan Émergence », 2005.
  2. De même pour l’aéronautique, sauf que celui-ci exige en plus, une main d’œuvre très qualifiée, ce qui explique sa faible contribution à la création d’emplois.
  3. Cette baisse s’explique par la progression de l’automobile en passant de 12% à 16%, et celle de l’offshoring en traduisant une nette augmentation de 5 points par rapport à 2008 en termes d’emplois crées.
  4. Voir rapport de la Fondation Abderrahim Bouabid (FAB), le Cercle d’Analyse Économique, « Le Maroc a-t-il une politique de développement? », Juin-2010