Espagne : l’effondrement de la transition énergétique ?

Des poursuites judiciaires pourraient forcer l’Espagne à cesser son expérience des énergies renouvelables.

Les poursuites judiciaires pourraient forcer l’Espagne à cesser son expérience des énergies renouvelables. C’est un fiasco de la politique verte qui a très mal tourné en raison des coûts astronomiques. C’est une leçon pour la Maison Blanche qui a souvent cité en exemple le modèle espagnol.

Par Ute Müller, depuis Madrid.

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Même encore récemment, l’Espagne a été largement saluée comme le champion de l’énergie éolienne en Europe. Qui plus est, dans tout le pays, de nouveaux parcs solaires ont été construits et les énergies renouvelables sont devenues la principale source d’approvisionnement en énergie de la péninsule ibérique. Cependant ces jours sont peut-être du passé. Car le ministère de l’industrie de l’Espagne a l’intention de réduire drastiquement les subventions pour « l’énergie propre. » Le pays tout entier doit se serrer la ceinture comme l’affirme sèchement le ministère de l’Industrie, et les producteurs d’énergie également.

Cet argument semble irréfutable puisque les chiffres qui sont maintenant en cours d’évaluation par le gouvernement sont en effet astronomiques. Les subventions qui sont en cours d’injection dans des projets d’énergie verte sur la péninsule ibérique sont époustouflantes à 200 milliards d’euros. Environ 56 milliards d’euros ont déjà été versés. La part du lion est allée dans les tarifs de rachat, plutôt généreux, de l’énergie éolienne et de l’énergie solaire qui, depuis 1995, ont attiré de nombreux investisseurs locaux et étrangers.

Les 143 milliards d’euros restants doivent être versés dans les 20 prochaines années pour des unités d’énergie verte déjà raccordées au réseau, pour les fermes solaires principalement.

Compte tenu de ces sommes, il semblerait que le ministre de l’Industrie, José Manuel Soria soit arrivé à la conclusion que la seule solution est d’être très ferme. Il envisage maintenant de réduire les subventions vertes pour le secteur de l’énergie d’environ 20%, à 7,5 milliards d’euros par an. Le ministre n’a toutefois pas pris en compte les investisseurs verts concernés qui sont vent debout pour combattre les réductions de subventions prévues.

Moratoire sur les nouvelles fermes solaires

Ce n’est pas la première fois que l’Espagne a l’intention de profiter rétrospectivement des investisseurs solaires. De nombreux fonds d’investissement étrangers, en particulier des États-Unis, ont misé massivement dans les énergies renouvelables en Espagne au cours des dernières années, augmentant ainsi de manière significative la production d’énergie solaire. Ils ont été attirés par les promesses du ministre de l’Industrie, alors socialiste, qui avait accepté un taux fixe de rendement de 14% par an pour les investissements dans les parcs solaires.

« Le soleil peut être à vous » s’inscrivait sur d’’immenses panneaux publicitaires. Également des milliers d’investisseurs espagnols furent soucieux de ne pas rater cette occasion en or. En conséquence, la production de l’énergie solaire dans la péninsule ibérique ensoleillée a bondi de 53 à 313 gigawatts-heure (GWh) entre 2007 et 2010.

Surpris par l’énorme demande, le gouvernement du Premier ministre socialiste José Luis Rodríguez Zapatero a introduit un moratoire pour les nouveaux parcs solaires, le tarif de rachat garanti a été réduit à 25 ans et les primes n’ont été versées que pour un certain nombre d’heures d’ensoleillement par an. Après un changement de gouvernement à la fin de 2012, la nouvelle administration conservatrice a fait monter les enchères et a introduit une nouvelle taxe sur l’électricité de 7,5%, entraînant les bénéfices de l’industrie solaire vers une chute d’environ 30%.

Une bonne occasion pour l’énergie nucléaire ?

Cette semaine, la société américaine Nextera Energy a assigné l’Espagne devant le Centre International pour le Règlement des Différends relatifs aux Investissements (CIRDI) pour demander réparation. La société américaine considère les nouvelles règles comme une modification rétroactive des garanties d’origine. Nextera Energy a fortement investi dans Termosol, une centrale solaire espagnole.

D’autres grands investisseurs, comme un fonds d’investissement de la Deutsche Bank, qui sont impliqués dans la centrale andalouse Andasol, ainsi que la BNP, une banque française, ont demandé un arbitrage à un organisme de la Banque mondiale, le CIRDI (Centre International de Règlement des Différends sur l’Investissement). Un autre groupe d’investisseurs étrangers avait déjà lancé les premiers procès en 2011, sur la base de la Charte Européenne de l’Énergie qui promet la protection des investissements et interdit l’expropriation.

Si les investisseurs gagnent leur procès, l’Espagne peut s’attendre à des dommages et intérêts s’élevant à des milliards d’euros. Dans un tel cas, la poursuite de l’expansion des énergies renouvelables en Espagne serait alors rapidement abandonnée. Le ministre de l’industrie n’est pas seul à être conscient des conséquences possibles. Deux groupes traditionnels producteurs d’énergie, Endesa et Iberdrola, y voient même une bonne occasion pour de nouvelles ententes avec l’énergie nucléaire. Ils ont demandé une prolongation de la licence d’exploitation de la centrale nucléaire de Garoña qui avait déjà été mise hors service. Il est maintenant prévu que Garoña fournisse de l’électricité jusqu’en 2031. L’investisseur croit que, malgré de nouveaux investissements en matière de sécurité, la centrale nucléaire sera rentable.  Après le boom puis la faillite de ces dernières années, il est prévisible que la part des énergies renouvelables entame son déclin.

Source : Die Welt. Traduction : Jean-Pierre Cousty pour Contrepoints.