Le risque systémique : effet pervers de la régulation 2/2

Dominos risque systémique (Crédits Adrià Ariste Santacreu, licence Creative Commons)

Malgré la dernière crise financière qui a mis en lumière les limites de la réglementation, les appels à adopter un cadre réglementaire plus strict pour lutter contre le risque systémique se multiplient.

Malgré la dernière crise financière qui a mis en lumière les limites de la réglementation, les appels à adopter un cadre réglementaire beaucoup plus strict se multiplient presque partout dans le monde, et prennent de plus en plus d’ampleur dans la sphère financière et bancaire. L’objectif étant de limiter le risque systémique. Cet article se propose donc d’apporter une contribution à ce sujet.

Par Soufiane Kherrazi.

L’intervention des banques centrales

Bien que le bilan des banques centrales depuis pratiquement un siècle puisse être sujet à débat, il est manifeste que celles-ci n’ont pas pu empêcher l’inconstance, la précarité ou encore l’instabilité devenues courantes aujourd’hui. L’abondance de liquidités, l’expansion du crédit et les taux d’intérêt très faibles constituent autant de facteurs explicateurs de la crise. D’une part, parce qu’ils ont poussé les investisseurs avides à prendre davantage de risques en cherchant des rendements élevés, et à accroitre le levier en utilisant des instruments complexes et dérivés.

D’autre part, parce que cette expansion artificielle a faussé le calcul des acteurs en pensant qu’il existait suffisamment d’épargne, beaucoup plus qu’elle l’était en réalité, et que cette situation favorable allait être éternelle (tout scénario de crise était écarté).

Cela a conduit bien évidemment les banquiers à se tromper dans leurs estimations des risques, des capacités des agents à rembourser, etc. Dès lors, une question se pose et s’impose : quel a été le rôle des banquiers centraux dans tout cela ?

La réponse à cette question devrait être recherchée dans les politiques monétaires à géométrie variable. En effet, l’historique de l’évolution des taux directeurs aux États-Unis (FED) et en Europe (BCE) au cours de cette dernière décennie témoigne d’une grave volatilité et déstabilisation induite par ces politiques. De plus de 6 % à moins de 2 % entre 2000 et 2002, de 1 % à plus de 5 % entre 2004 et 2006, puis de plus de 6 % à 0,25 % entre 2007 et 2009. Telle était la variation du taux directeur de la FED durant la période séparant les deux bulles ; Internet et l’immobilier, sans y ajouter les variations des années antérieures. De même pour la BCE au niveau européen, mais avec moins d’amplitude1

Donc les politiques des banques centrales, en matière de création monétaire, sont à l’origine de ces fluctuations qui volatilisent l’économie et perturbent les canaux de transmission de l’information. D’où une source potentielle du risque systémique, surtout lorsque ces taux artificiels dépassent ceux que le marché libre fixe à son rythme.

Ainsi, la garantie des banques centrales vis-à-vis des autres banques, trop grosses pour être abandonnées à la faillite, constitue un élément important derrière l’accroissement du risque systémique. Car, d’un côté, cela s’explique par l’aléa moral des banquiers incités à augmenter la taille de leurs entités pour assurer une garantie plus élevée2, de l’autre, parce que ces garanties nuisent au jeu concurrentiel, source de diversification, et conduisent donc à une concentration à l’intérieur du système bancaire. À cela s’ajoute le fait que ces garanties empêchent que les capitaux soient alloués vers les emplois les plus productifs, puisque – très souvent – ce sont les banques mal gérées qui en profitent. Chose qui n’est pas sans conséquence sur la qualité du secteur bancaire et le niveau du risque du système3.

La réglementation dans le cadre des nouveaux dispositifs de Bâle III

Certes, il existe d’autres raisons explicatrices de ces épisodes d’instabilité récemment survenus. Mais de tout cela nous aurions compris une chose : une grande partie des risques à effet systémique dans le secteur bancaire proviennent essentiellement des régulateurs et des banquiers centraux censés contenir et prévenir ces risques.

Tel est le cas aujourd’hui de Bâle III qui a créé davantage de risque systémique qu’il n’en a résolu. En attribuant des pondérations à l’actif des banques (qui vont de 100 % pour les entreprises privées jusqu’à 0 % pour les États OCDE, en fonction de la qualité de la contrepartie), il a réorienté l’investissement de celles-ci vers l’achat de la dette des États (le financement des États), plutôt que vers le financement de l’économie réelle (investissement productif et la détention d’obligations des entreprises). En agissant ainsi, on crée un risque systémique lié à une éventuelle restructuration de la dette d’un État (surendetté), chose qui pourrait même conduire les banques, exposées à la dette souveraine, à tomber tous en difficulté4.

On voit là très clairement comment les régulateurs favorisent certains groupes d’intérêt aux dépens des autres (emprise réglementaire), comment les États puissants en matière de lobbys détournent les règles à leur profit (leur trouver des acheteurs de dettes), comment la réglementation engendre des effets pervers sur les autres segments de l’économie (moins de croissance économique du fait de la contraction du financement pour les entreprises) et, enfin, comment la régulation pourrait faire subir aux banques les mêmes chocs qu’elle est censée amortir.

Et tel serait le cas encore si l’on impose aux banques, conformément aux autres recommandations de Bâle III qui ne sont entrées en vigueur, de passer par une chambre de compensation centrale pour les opérations liées aux produits dérivés. Ce faisant, on aboutira à terme à une concentration du risque entre les mains de cette nouvelle entité centralisée. Un problème de ce genre ne serait, lui aussi, que le produit de la réglementation5.

Vers quel « business model » bancaire ?

Il ressort de tout cela que les autorités monétaires devraient adopter des règles meilleures et non pas plus. Des règles qui sont destinées à exiger plus de responsabilité et de transparence dans les différents compartiments du secteur financier en général, et bancaire en particulier.

Ainsi, il convient de souligner l’importance de tenir compte de l’ensemble des considérations qui s’imposent lors de l’élaboration de projets de réforme du système financier, et surtout de ne pas converger vers une réglementation à tout va.

Car l’action humaine est complexe et multidimensionnelle au point qu’elle est soumise à des paramètres subjectifs qu’aucun régulateur ne pourrait appréhender avec exhaustivité. Sinon, comment pourrait-on être sûr alors que la réglementation tiendra compte de l’ensemble des interactions et différents intérêts qui surgissent entre les acteurs du marché ?

Sans responsabilité et propriété, les banquiers constitueraient à jouer avec l’argent des autres tout en s’assurant d’une garantie derrière. De même, sans transparence, l’asymétrie d’information pourrait nourrir encore l’effet de l’aléa de moralité entre régulateurs et régulés, structureurs et investisseurs, etc., et cela risquerait de compromettre toute réforme réglementaire.

Publié initialement par Le Cercle – les Échos.

Lire aussi : Le risque systémique : effet pervers de la régulation 1/2

  1. Voir graphique évolution taux directeurs BCE et FED.
  2. O. Toader (2013). « Quantifying and Explaining Implicit Public Guarantees for European Banks », Working Paper, Laboratoire d’Economie d’Orléans, novembre.
  3. Ron Rimkus, CFA Institute (2014). « Les limites de la gestion des risques en l’absence d’un modèle de risque systémique ».
  4. Les problèmes s’accentueront davantage si les spéculateurs décident, en mobilisant leurs ressources, de parier sur l’effondrement d’un État. Selon l’agence de notation Fitch, les G-SIBs (global systemically-important banks) en Europe possèdent jusqu’à 550 milliards d’euros, soit un hausse 26 % depuis 2011. Par contre, les prêts aux entreprises affichent un recule depuis.
  5. Pour Mark. A. Calabria, cela augmente aussi la probabilité d’un sauvetage avec l’argent du contribuable, puisque l’État est plus susceptible d’intervenir et de soutenir une chambre de compensation centralisée que de sauver des entreprises privées. Voir l’étude susmentionnée (note1).