On peut désapprouver sans interdire : demandez aux libéraux

Cannabis (Crédits N.ico, licence Creative Commons)

Une leçon de tolérance dans tous les domaines.

Par David Harsanyi.

cannabisEn tant qu’éditorialiste du Denver Post depuis novembre 2004, j’ai passé un temps considérable à écrire des articles en défense de la légalisation du cannabis. J’ai donc été heureux quand le Colorado est devenu un des premiers États fédérés à décriminaliser la possession de marijuana « récréationnelle » en petites quantités. Je crois que la guerre contre des drogues est une utilisation terriblement mauvaise de nos ressources, un projet immoral qui produit bien plus de souffrances qu’il n’en évite. Et sur un plan philosophique, je crois que les adultes devraient avoir le droit d’ingérer ce qu’ils veulent, y compris, mais pas seulement, les acides gras trans, du tabac, du sirop pour la toux, des sodas démesurés… tant qu’ils en assument les conséquences.

Vous savez, ce vieux marronnier libéral.

Irréaliste ? Peut-être. Mais moins que de me permettre de croire que le comportement humain pourrait ou devrait être modifié, incité ou forcé par des politiciens.

Alors naturellement, j’étais curieux de voir comment se comporteraient les ventes de marijuana au Colorado. Selon le Denver Post, il y a près de 40 boutiques à travers l’État qui ont une licence pour vendre du cannabis « récréationnel ». La marijuana est légale depuis plus d’une décennie. Sans surprise, les boutiques de cannabis ne peuvent pas suivre la demande pour des joints de tétrahydrocannabinol récréationnel. Hors des boutiques de Denver, les gens attendent parfois cinq heures pour acheter du cannabis « réglementé » et bien taxé. Les touristes aussi sont arrivés. Tout cela, selon les estimations du Denver Post, se traduira par 40 millions de dollars de recettes fiscales supplémentaires en 2014, qui sont la vraie raison pour laquelle la légalisation est devenue une réalité au Colorado.

Les journaux ont hésité entre une légère perplexité et l’idée selon laquelle la société était au bord d’une victoire majeure pour les droits civiques. Pour moi, tout le spectacle m’a semblé aussi pathétique que peu surprenant.

Ma position est essentiellement idéologique, mais elle est en partie basée sur ma propre expérience. Quand j’étais jeune, j’ai fumé, ce qui ne m’empêche pas de parvenir à rassembler aujourd’hui quelques pensées lucides. Je ne me sens pas comme quelqu’un qui aurait fait quelque chose d’immoral. J’imagine que je m’y connais autant que David Brooks, du New York Times (mais sans ses « évasions désinhibées », hélas) : « Pendant un temps quand j’étais adolescent, mes amis et moi fumions de la marijuana. C’était fun. J’ai des souvenirs très chers de nous tous, déconnant ensemble. Je pense que ces moments d’évasion désinhibés ont approfondi notre amitié. »

Brooks a été tancé pour s’opposer à la légalisation tout en admettant en même temps sa propre délinquance, et en concédant qu’elle était inoffensive. Bien sûr, il se peut qu’il soit hypocrite, mais il ne triche pas davantage que ceux qui nient le droit des gens à se rassembler pour fumer des cigarettes « récréationnelles » ou pour soutenir une des nombreuses initiatives étouffantes visant à nier aux gens leurs libertés. Brooks ajoute aussi, comme beaucoup d’autres, que la dé-criminalisation encourage effectivement l’usage des drogues. Je pense que c’est très exagéré, vue la tolérance largement répandue, et la disponibilité du cannabis avant même la légalisation. Mais n’allons pas jusqu’à prétendre que ce soit complètement absurde, non plus.

Au final, Brooks croit que l’usage de shit « devrait être découragé plutôt qu’encouragé ». Voilà qui semble, en tant que tel, une suggestion raisonnable. Mais de manière déraisonnable, il croit que l’État devrait nous en décourager par la force. Je crois que les voisinages, parents et individus devraient nous en décourager par la persuasion (et autrement que par une rhétorique de combattant anti-drogue hystérique).

« Nombreux sont ceux qui, ces temps-ci, hésitent à parler du statut moral de la drogue, parce que cela impliquerait que certains modes de vie vaudraient mieux que d’autres », écrit Brooks. Jonah Goldberg l’a mieux dit dans un éditorial, montrant que l’interdiction de porter des jugements fait partie de notre catéchisme laïc. Et que peu de gens sont moins moralisateurs que les libéraux en ce qui concerne le mode de vie. Heureusement, on peut aussi faire les deux à la fois. Je crois que la prostitution devrait être à la fois légalisée et stigmatisée.

Le problème est que les Américains voient l’État comme une boussole morale. Pour un libéral, il est souvent frustrant d’expliquer que plaider pour la dé-criminalisation d’une chose n’est pas synonyme de soutenir cette chose. Il est souvent plus facile d’éclipser en rationalisant les conséquences de davantage de choix que d’admettre qu’elles existent.

La marijuana est, pour l’essentiel, une habitude inoffensive. Mais il peut y avoir des effets psychologiques et physiologiques mauvais pour le corps humain après une utilisation prolongée. Elle diminue la capacité mentale des gens qui en abusent. Je suis certain que vous avez déjà rencontré des exemples. De nombreux partisans de la légalisation veulent que les Américains croient que les infirmières, les comptables, les commerçants et autres merciers constituent la plus grande partie de ceux qui fument du Caramelicious (NdT : une variété de cannabis) le week-end. Quiconque est allé voir de quoi il retournait sait que c’est grotesque. Il y a des hordes de shiteux qui en font un choix de « style de vie » et qui en dépérissent. Est-ce grave ? Probablement pas. Devrions-nous criminaliser le laisser-aller ? Non. Est-ce que ça devrait être découragé ? Probablement. À choisir, certaines vies sont meilleures à vivre que d’autres. On imagine bien que la plupart des commentateurs libéraux qui soutiennent la légalisation ont des diplômes du supérieur pour prouver ce que je dis.

Si les idées libérales sont en train de gagner la bataille, comme le pensent certains de ces commentateurs, alors le fait que l’État sorte du business de la « moralité par la législation » devrait attirer notre attention. La dé-criminalisation par l’État d’une activité ou d’une substance ne la transforme pas en quelque chose de moral, de sain ou d’admirable. Et les libéraux n’ont pas à agir comme si c’était le cas. On peut glorifier la liberté des gens sans glorifier toutes les choses débiles que les gens peuvent faire avec leurs libertés.

Comme, par exemple, faire la queue pendant cinq heures pour acheter pour dix dollars de résine.


Sur le web. Initialement paru sur Reason.com sous le titre « Libertarians Know How To Oppose Things Without Banning Them ».

Traduit de l’anglais par Benjamin Guyot pour Contrepoints.