Banlieues : et s’il suffisait de ne rien faire ?

Banlieue parisienne (Montreuil)

Comment résoudre les problèmes des banlieues ? Voici quelques pistes novatrices pour l’emploi ou le logement.

Comment résoudre les problèmes des banlieues ? Voici quelques pistes novatrices pour l’emploi ou le logement.

Par Natasa Jevtovic.

Banlieue parisienne (Montreuil)

Je viens de lire l’ouvrage Toxi-cités : pour en finir avec les ghettos de Nadhéra Beletreche, conseillère en communication au cabinet de Sylvia Pinel, ministre de l’artisanat, du commerce et du tourisme. L’auteur dresse un excellent portrait de la banlieue, de la ghettoïsation des populations défavorisées – souvent issues de l’immigration – et d’inégalité des chances promue et consacrée par l’éducation nationale. L’ouvrage était édifiant, et pourtant il m’a laissé sur ma faim car il lui manquait la moitié : les propositions et les éventuelles solutions.

La collectivisation contre la propriété immobilière

L’auteur dénonce d’abord la collectivisation des logements dans le parc social et semble y voir une volonté de ségréguer les populations originaires des anciennes colonies. Seulement, la vérité est ailleurs. Dans une société profondément inspirée d’idées marxistes, cette trappe à la pauvreté sert à maintenir une population dans la dépendance pour fournir un électorat aux partis de gauche, qui sont le plus souvent au pouvoir dans les banlieues.

Sur le site de Paris Habitat, il est possible de calculer le loyer moyen pour un logement social. On y apprend qu’un appartement de 4 pièces coûte 502€ mensuels, ce qui revient à environ 6 000 € annuels. Une famille qui peut débourser un loyer de ce montant peut tout à fait consacrer la même somme au remboursement d’un crédit immobilier et devenir propriétaire de son logement au terme de son prêt.

Presque tout le monde peut bénéficier d’un logement social car les plafonds de ressources sont plutôt élevés. Mais pourquoi ne pas envisager la disparition des HLM ou les réserver aux seules personnes en grande précarité, pour une durée déterminée et jusqu’à ce que leur situation s’améliore ? Pourquoi ne pas favoriser l’accession à la propriété ? Il suffit de prendre l’exemple des sans-papiers : sans carte de séjour, ils ne peuvent bénéficier d’un logement social et habitent donc dans le secteur privé. Dès leur régularisation, ils montent souvent des petits commerces et finissent par acheter leur propre logement, n’ayant pas de la patience pour attendre pendant dix ans l’obtention d’un HLM. Mais la propriété privée est idéologiquement inacceptable pour un marxiste ; elle implique un enrichissement immoral et une éventuelle transmission familiale de cette richesse, provoquant l’inégalité des chances entre ceux qui héritent et ceux qui n’héritent pas.

La dépendance contre l’initiative individuelle

Il existe une autre théorie marxiste, omniprésente auprès des intellectuels de notre pays et coupable de bien des maux dans nos banlieues : la théorie de la dépendance. Développée par les marxistes sud-américains, elle a été utilisée pour démontrer que l’échec du développement de certains pays devait être attribué à l’impérialisme des grandes puissances. Qu’y a-t-il de plus facile que de croire aux théories du complot et attribuer nos propres défaillances au complot international – qu’il s’agisse de l’hégémonisme américain, de l’Europe « ultralibérale », du lobby financier, des médias, des sionistes ou des francs-maçons… ? Derrière le rideau de fer, à l’époque de l’empire soviétique, la population ne pouvait pas voyager dans les pays capitalistes et se rendre compte d’elle-même que les pauvres n’y étaient pas aussi pauvres que ça ; on pouvait alors lui raconter les fables concernant la justice sociale de laquelle était supposée bénéficier. Mais aujourd’hui, les théories du complot ne sont plus intellectuellement défendables.

Ainsi, lorsque Nadhéra Beletreche écrit que « la gauche doit prendre à bras-le-corps la question de la représentation politique des habitants des cités, et accepter de partager le pouvoir avec eux » (p. 116), elle demande l’impossible. Dans une démocratie, la représentation politique se fait par les élections. Les partis politiques ne peuvent embrigader les militants de force. De surcroît, ce n’est pas à la gauche de chercher les adhérents comme si elle proposait la seule solution. Personne n’empêche les jeunes des banlieues de s’engager politiquement, mais ils ne le souhaitent pas et s’abstiennent même du vote car ils ne partagent visiblement pas les idées du PS ou du PCF.

La solution pour en finir avec les ghettos, selon Nadhéra Beletreche, c’est de solliciter l’aide de François Hollande. « La gauche ne doit pas manquer son rendez-vous historique avec les cités. Elle doit aller plus loin et donner aux habitants des quartiers leur place dans la République » (p. 123-124). Encore de la dépendance.

Il n’est pas judicieux d’infantiliser les gens en évoquant systématiquement la responsabilité de l’Etat ou des partis politiques. Les initiatives personnelles sont nécessaires et salutaires ; les populations des banlieues sont plus que capables de les initier et concrétiser.

L’assistanat contre l’esprit d’entreprise

Pour Camille Bedin, secrétaire nationale de l’UMP en charge de l’égalité des chances et auteur de Pourquoi les banlieues sont de droite, « les valeurs portées par les jeunes des banlieues sont avant tout libérales et de droite. Il s’agit tout d’abord de la liberté, du travail, du mérite, du fait de gagner son argent, et la réussite individuelle. Dans les quartiers, un jeune sur deux veut créer sa boîte! (…) Et ils sont contre le plafonnement des salaires, car leur rêve est bien de gagner le plus d’argent possible. De plus, il y a un rejet total de l’assistanat. Ils ne croient plus en l’État, seulement en eux-mêmes. Les autres valeurs de ces banlieues, ce sont la transmission familiale. Quand la gauche veut faire table rase du passé, eux veulent faire la fierté de leurs parents. »

Nadhéra Beletreche attribue le manque d’intégration professionnelle et économique des jeunes des cités aux préjugés racistes. Elle donne l’exemple de l’entrepreneur Aziz Senni, que les professeurs voulaient orienter vers un CAP boucherie malgré une moyenne générale de 14/20[1]. Malheureusement, elle ne raconte pas comment il a réussi son parcours : il a d’abord créé son entreprise de taxis collectifs, puis un fonds d’investissement à l’image des business angels dans les pays anglo-saxons, qui financent d’autres jeunes entrepreneurs pour finaliser leurs projets. Les préjugés racistes ne sont donc pas décisifs et il appartient à la société civile de les combattre. Quant à Aziz Senni, il a réussi tout seul, en partant de rien. En revanche, il ne vote pas à gauche : il est centriste et libéral.

Les jeunes des cités feront d’excellents chefs d’entreprise. Ils sont audacieux et inventifs : il suffit de voir leur créativité pour inventer les néologismes afin d’enrichir leur langue, ou encore leur implication dans l’économie souterraine. Cette dernière a été applaudie par les chercheurs dans les anciennes économies socialistes car c’était un passage intermédiaire vers l’économie de marché ; elle avait « un rôle positif, à la fois de stabilisateur social et de mécanisme d’accumulation primitive du capital » [2]Et si l’État faisait une campagne de sensibilisation, ou mieux encore, s’il offrait l’amnistie aux petits trafiquants en échange d’un projet d’entreprise ? Il pourrait être assorti d’un prêt remboursable, plus responsabilisant qu’une subvention, et des avantages fiscaux accordés à la création de toute nouvelle activité. Mais je vois mal François Hollande proposer un tel projet aux jeunes.

Trois pistes, donc, pour en finir avec les ghettos : la propriété immobilière, la responsabilité individuelle, l’entreprise privée. Et trois nouvelles idées à explorer pour Nadhéra Beletreche, pour un prochain ouvrage sur le sujet.


Notes :

  1. Aziz Senni, L’ascenseur social était en panne alors j’ai pris l’escalier, L’archipel, Paris, 2005.
  2.  Patrick Mordacq, De l’Est aux Est(s) : la transition, Problèmes économiques, 3-10 novembre 1989, p. 70.