Lier les mains des gouvernements par des menottes en or

Pourquoi il est nécessaire de limiter l’inflation et le pouvoir de l’État sur la monnaie.

Pourquoi il est nécessaire de limiter l’inflation et le pouvoir de l’État sur la monnaie.

Par Soufiane Kherrazi.

Aujourd’hui, il ne fait aucun doute que les crises économiques et financières survenues ces dernières années, en l’occurrence la crise des subprimes aux États-Unis et la crise des dettes souveraines en Europe, ont suscité et continuent de susciter une multitude de questionnements et d’interrogations autour du socialisme monétaire. En effet, ces crises révèlent un défaut majeur dans la forme et la nature du système monétaire international (SMI), adopté après la Seconde Guerre mondiale et fondé sur une démagogie de redistribution inspirée de la social-démocratie. Ce dernier consiste, entre autres, à confier la gestion des affaires monétaires à une entité étatique, dirigiste et planificatrice, la Banque Centrale, à travers laquelle l’État possède un monopole de la monnaie et, par conséquent, se voit conférer la gestion de tout un facteur de production, à savoir le capital.

Ce pouvoir monétaire que détient l’État ou son agence déléguée, la Banque Centrale, sur les affaires monétaires est, comme l’avaient expliqué les économistes de l’École des Choix Publics, loin d’être géré selon un hypothétique « intérêt collectif ». C’est par exemple le cas des politiques économiques, budgétaire et monétaire, expansionnistes où la dette et l’inflation deviennent des affaires bien rentables. Lorsqu’un gouvernement fait le choix d’une politique de relance activiste, il s’appuie le plus souvent sur l’utilisation conjointe de deux mécanismes (Budget-Monnaie). Il s’agit, d’une part, de créer des dépenses publiques supplémentaires financées essentiellement par le biais de l’endettement (emprunt public) auprès du marché interne en émettant sur ce dernier des titres de Trésor, et, d’autre part, d’augmenter l’offre de la monnaie via une création de quantités supplémentaires de celle-ci. Donc, à chaque création ex nihilo de la monnaie, la demande de titres émis par le Trésor augmente, et c’est notamment le cas des obligations d’État à taux fixe et à rendement certain. Ces titres sont acquis, dans un premier temps, par les banques commerciales en permettant ainsi à l’État d’avoir suffisamment de liquidités pour financer ses dépenses et, plus particulièrement, les programmes gouvernementaux, pas toujours transparents ni très sains, des élus.

Cette nouvelle donne entraîne un déplacement de l’épargne disponible vers le secteur public, souvent moins productif. La réaction du marché financier face à cette situation est que les taux d’intérêt grimpent. Cette hausse favorise les banques qui peuvent se débarrasser aussi rapidement, et avant la montée des prix (l’inflation), des créances qu’elles détiennent sur le Trésor. En effet, lorsque les taux d’intérêt évoluent à la hausse, les investisseurs s’attendent à une situation de retour au taux normal.  Une baisse ultérieure, par rapport à des taux jugés élevés, s’accompagne habituellement d’une variation à tendance haussière de la valeur des actifs non risqués et donc d’un gain sur les obligations. Ce gain est d’autant important que l’obligation est de maturité lointaine, et c’est exactement le cas des obligations publiques émises par l’État, exemptées du risque de défaut [1], et dont le terme est plus long. Cela fait donc que la prime de risque exigée par les investisseurs baisse, chose qui rend les obligations d’État beaucoup plus attractives aux yeux des investisseurs puisque les perspectives de rendement et de rentabilité du marché obligataire deviennent meilleures [2] que celles du marché des actions (l’écart de rendement entre les deux devient relativement faible). C’est pourquoi les banques, et de façon systémique, ont intérêt à refourguer ces obligations, une fois que l’éviction produit ses effets (volume et prix), mais surtout avant que l’inflation ne s’installe.

Cependant, pour le reste de l’économie, cette hausse des taux d’intérêt, du fait de la mobilisation de l’épargne vers l’investissement public, fait alourdir le coût de financement des entreprises privées qui se voient évincées des ressources financières nécessaires à leur développement. Au bout du compte, l’économie s’appauvrit et le chômage progresse.

Ainsi, une création monétaire à partir de rien, pour financer les politiques publiques de l’État, perturbe en grande partie les canaux d’information dans la mesure où elle laisse croire qu’il existe suffisamment d’épargne, beaucoup plus qu’elle l’est en réalité, pour répondre aux besoins financiers des entreprises, ce qui conduit, bien évidemment, les entrepreneurs à se tromper sur la base de calcul de leurs projets futurs d’investissement (coûts et délais de récupération).

Sur un autre plan, tout accroissement de la masse monétaire et des dépenses publiques, en abusant du pouvoir que  possèdent quelques individus (l’État) sur la monnaie, s’accompagne normalement d’une hausse de l’inflation. Celle-ci pénalise sans nul doute les détenteurs de la monnaie (déposants à rendement fixe et détenteurs des obligations publiques, nous le verrons plus bas). Là encore, il s’agit, selon J. M. Keynes [3], d’une autre manière pour confisquer discrètement le patrimoine des épargnants. En réalité, l’inflation fonctionne, ici, comme un impôt discret qui frappe de manière inaperçue la richesse que peut représenter l’épargne nationale disponible dans l’économie. Mais s’il y existe une entité qui a intérêt à pratiquer cela, surtout au sein d’une économie planifiée et protectionniste, c’est bien l’État et son banquier [4].

D’abord, l’État, débiteur comme nous l’avons vu, parce que la hausse de l’inflation permet de baisser la valeur réelle de la monnaie avec laquelle ses dettes seront remboursées [5], souvent par les contribuables [6]. Ce sont donc les créanciers qui en subissent les conséquences, et ces derniers ne sont plus, comme nous l’avons souligné, les banques, mais bien d’autres acteurs du marché auxquels celles-ci ont cédé les obligations en saisissant l’opportunité offerte par l’effet d’éviction. Les banques profitent donc de la montée des prix, car, en période d’inflation, les cours de leurs actions progressent tout comme n’importe quelle autre action cotée en bourse. Cette valorisation du portefeuille s’explique par le fait que la capitalisation boursière, en actions, devrait progresser au même rythme que l’inflation [7].

De ce fait, seuls les gouvernements et les institutions bancaires profitent de telles situations. Les premiers jouent la fuite en avant, en créant davantage de déficits et de dettes pour maintenir l’économie dans un état de coma artificiel, les autres en gagnent une marge d’intérêt importante, et ce sans que l’économie réelle bénéficie de liquidités, fournies à taux très favorable, ou en tire avantage. Le résultat, antisocial par définition, est que l’État favorise de cette manière certains groupes d’intérêt aux dépens des autres, notamment en privatisant les profits et en collectivisant les pertes. Raison pour laquelle, les banques, puissantes en matière de lobbys, tiennent à ce que la nature des politiques économiques mises en place par les pouvoirs publics soit toujours activiste. D’ailleurs et souvent, les gouverneurs de l’industrie bancaire entretiennent des intérêts bilatéraux avec ceux qui sont au pouvoir, en finançant leurs campagnes électorales à mesure qu’ils stimulent l’inflation et la dette à travers des politiques économiques expansionnistes.

De tout cela, nous aurions compris que l’action de l’État, et celle de son banquier, n’est pas réellement au service de l’économie, et que les affaires monétaires et financières sont soumises davantage aux équations politiques et électorales qu’une simple expansion économique (budgétaire et/ou monétaire) peut bien résoudre. La solution donc serait de lier les mains des gouvernements par « des menottes en or » [8], notamment en réinstaurant le système de l’étalon-or en vue de limiter, à la fois, l’inflation et le pouvoir de l’État sur la monnaie, qui serait, cette fois-ci, soumise aux règles du marché libre. C’est là, selon L. V. Mises, la seule issue pour libérer la monnaie des ambitions des groupes d’intérêt, mais aussi pour sortir l’économie de l’illusion monétaire au sens de F. A. Hayek.


Sur le web.

  1. C’est le cas normal. Sinon, en période de crises, le risque de défaut des États, à cause de leur surendettement, pourrait s’avérer supérieur à celui des grandes entreprises. C’est pourquoi le risque attaché aux obligations d’État, mises pour financer les plans de sauvetage dans certains pays, s’est avéré supérieur à celui lié aux obligations d’entreprises de mêmes échéances. Dans le passé récent, rapportait le Financial Times, les investisseurs devaient débourser, en 2010, une somme de 71500 dollars pour acheter 10 millions de dettes de l’État à maturité de 5 ans, contre 63000 dollars en obligations d’entreprises d’une même valeur et échéance.
  2. Ce raisonnement est valable pour les titres de longue échéance. Dans le cas contraire, court terme, les taux d’intérêt et les primes de risque sont corrélés positivement.
  3. John Maynard Keynes en 1919 : « Par une politique d’inflation continuelle, un gouvernement peut confisquer secrètement et anonymement une part significative du patrimoine de ses citoyens. En procédant ainsi, non seulement il confisque, mais il confisque arbitrairement ; le procédé appauvrit la majorité, mais quelques-uns s’en trouvent enrichis. Ainsi toutes les forces cachées des lois de l’économie se trouvent mobilisées au service de la destruction, et cela d’une manière que pas même un homme sur un million n’est capable de comprendre. »
  4. Ici le banquier de l’État c’est la Banque Centrale et les établissements de crédit que celle-ci représente. Le Trésor public, c’est son caissier.
  5. L’émetteur de titres, ou l’emprunteur en général, rembourse moins en termes réels.
  6. Puisque les politiques de relance prévoient une hausse des rentrées fiscales une fois que la tendance se renverse et l’économie se redresse.
  7. On peut justifier ainsi cette hausse des prix des actions par le fait que les banques, pour diversifier leurs portefeuilles, investissent, entre autres, en détenant des parts de capital dans d’autres sociétés commerciales et industrielles. Ces dernières, grâce à l’inflation, voient leurs recettes, et par conséquent leur chiffre d’affaires, augmenter. Donc leurs états financiers s’améliorent et la valorisation de leurs titres boursiers va avec.
  8. Expression de Barry Eichengreen dans The Gold Standard and the Great Depression1992.