La liberté en islam entre promotion et restriction

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Quelle place pour la liberté dans l’Islam ? Un sujet qui divise et appelle une réponse nuancée.

Quelle place pour la liberté dans l’islam ? Un sujet qui divise et appelle une réponse nuancée.

Par Soufiane Kherrazi, depuis le Maroc.

Associer islam, conformité et liberté est-ce possible ? Voilà une question à laquelle « chaque être humain musulman libre et responsable est confronté, et de laquelle est-il appelé à se faire une idée, porter un jugement et par conséquent, prendre une position ». En effet, mon cheminement sur la conformité dans l’article « islam et musulmans entre l’implication et l’innocence », a conduit certains lecteurs à se poser logiquement la question si une telle attitude ne risque pas de mettre en péril un principe humain, fondamental et universellement reconnu : celui de la liberté. Mais ce que l’on voit toujours quand ce thème est abordé, c’est bien cette généralité des termes qui ne tient à préciser ni l’ordre ni la nature de la question. De quelle liberté parle-t-on ? Faut-il vraiment que la liberté des uns s’arrête là où commence la liberté des autres ? Est-il vrai, de nos jours, qu’un supplément de liberté pourrait se transformer en malédiction du chaos ?

Il importe donc de mener à ce niveau une réflexion à la fois critique et constructive. Critique parce qu’il faut absolument rompre avec l’idéologie négative perçue sur l’Islam suite à la déviation politique produite par les autorités coloniales au sein des sociétés contemporaines, tout en questionnant les différentes tendances qui en résultent et qui s’expriment à l’intérieur de ces sociétés. Constructive parce qu’il est urgent de produire, dans le respect du pluralisme et de la diversité, une pensée objective et alternative, compatible avec les nouvelles conceptions de la société moderne. Car tant que l’idée même de l’islam et de liberté n’aura pas été analysée, « selon des critères contemporains et en regard de l’évolution des autres sociétés, puis intégrée dans une véritable réforme de l’islam, le débat demeurera stérile, opposant de manière récurrente musulmans et laïcs, conservateurs et libéraux. »

Comme le confirment plusieurs observateurs du monde arabo-musulman, le problème n’est pas de concilier islam et modernité ou islam et liberté, mais plutôt de savoir comment établir une nouvelle approche du religieux compatible avec les conceptions modernes du droit, de la liberté, voire même de la société. Cela, bien évidemment, exige une étude du texte coranique, une relecture de la tradition prophétique pour en déduire que  « la liberté est à l’islam ce que l’âme est au corps ». Cette affirmation, au-delà du sens métaphorique qu’elle transmet, nous appelle à percevoir un lien très important qui fait de l’homme, comme union de l’âme et du corps, un élément essentiel dans la réflexion portant sur la notion de liberté. Pour cela, il serait donc mieux de rappeler au début quelques vérités issues de la philosophie fondamentale sur la conception de l’homme dans son rapport avec la liberté (1ère partie), et puis voir comment ces mêmes réflexions ont été mises en œuvre dans le cadre de la conception islamique (Deuxième partie).

D’un point de vue philosophique, l’homme est généralement considéré comme composé de deux éléments : un élément terrestre qui est mortel et un élément céleste qui est immortel. C’est-à-dire, un corps glaireux biologique que l’être humain partage avec les animaux et qui le rend comme eux, et une âme divine (le souffle de Dieu) que l’homme ne partage pas avec les animaux mais qui fait de lui sa spécificité. Avec son corps, l’homme peut devenir un être animal alors qu’avec son âme il devient un être humain libre et responsable.

En tentant de gommer les différences de l’homme à l’animal comme le font les éthologues, pour définir ou comprendre le premier à partir du dernier, l’animalité de l’espèce humaine vient du fait que l’homme a un corps, des instincts et plus généralement « un fonctionnement biologique similaires à ceux d’autres animaux, et plus particulièrement à ceux de ses plus proches “cousins” dans l’arbre de l’évolution, comme les chimpanzés avec lesquels nous partageons plus de 99% de notre ADN ». En ce sens, il est animal quand il est moins humain et, de ce fait, il n’est pas libre quand il se comporte instinctivement, et là on parle bien de « l’agencement mécanique » au sens de la philosophie Kantienne. En effet, pour Kant la liberté de l’homme consiste essentiellement à dépasser ce qu’il a appelé l’agencement mécanique de son existence animale, c’est-à-dire se détacher de tout caractère instinctif ou toute « hétéronomie » qui s’impose à l’homme de sa logique animale ou de son état de nature. Cela nous amène, après avoir qualifié la liberté de l’homme par le genre auquel celui-ci appartient, à ajouter la spécificité humaine qui permet de distinguer la liberté de l’espèce de celle du genre entier.

Contrairement à l’animal, l’homme est, en fait, un être raisonnable mais surtout responsable. Ce principe de responsabilité en philosophie, comme dans l’Islam, implique qu’il faut « condamner pour l’homme tout ce que l’on justifie pour l’animal ». Si l’animal fonctionne et agit « librement » par instinct, c’est avant tout parce qu’il n’a pas « le pouvoir de choisir de suivre ou de ne pas suivre ses tendances », par contre, une action humaine n’est dite libre que quand elle passe par la raison et, par conséquent, résulte d’un processus de réflexion, et c’est effectivement en cela que la distinction entre les deux êtres s’opère. Cela veut dire également que la particularité de l’homme vient de cette capacité de délibération qu’il possède et pour laquelle il est un être libre, raisonnable et responsable. Cette spécificité, généralement en philosophie et plus particulièrement au sens de la philosophie Kantienne, n’est rien d’autre que la dignité. Dans la Critique de la raison pratique de Kant, la dignité est la capacité d’agir ou l’impératif catégorique dans un contexte où le déterminisme empirique ne fait pas partie de l’équation des cours des évènements d’où la dignité est un autre terme de la liberté. Ainsi, la philosophie judéo-chrétienne met en évidence ce concept de liberté de l’homme en se référant à la dignité de celui-ci : « … Dieu a donné aux hommes un statut supérieur à celui des autres animaux… de cette manière nous nous rendons dignes en agissant de façon appropriée à la valeur que Dieu nous attribue, encore une fois, gratuitement ; et indépendamment de notre mérite individuel ou de notre situation sociale » (Saint Thomas d’Aquin). Quant à la philosophie Socratique, l’homme doit tout d’abord libérer son âme de tout ce que son corps oppresse, autrement dit, « il ne doit pas se reposer sur ce que son instinct lui indique ou lui apprend, car il doit, pour devenir homme, s’élever au dessus de cet état. » Quelque chose que rejoint également la pensée d’Aristote qui met la liberté de l’être comme condition pour qu’une action humaine soit libre et volontaire.

Donc, la liberté telle que présentée dans ces réflexions philosophiques, et bien d’autres, se détermine, d’une part, à travers une valeur intrinsèque de supériorité de l’homme par rapport à l’animal qu’on appelle souvent Dignité et, d’autre part, à travers un processus de perfectionnement de soi qu’on appelle surtout dans le langage religieux Purification.

L’islam dit-il autre chose ?

Aujourd’hui dans les débats politiques ou identitaires sur la liberté en islam, « pas toujours transparents ni très sains mais qui offrent à travers cette question un produit médiatique rentable dont le succès d’audience est assuré », on focalise souvent l’attention du public de manière façonnée sur un certain nombre de règles imposées par l’islam pour mettre à mal la position de celui-ce vis-à-vis de la liberté, ce qui justifie ainsi la réaction légitime qui s’ensuit et, par conséquent, conduit à s’interroger si le fait d’associer islam, conformité et liberté parait possible.

D’abord, il ne fait aucun doute que la vraie question de liberté traverse la littérature islamique depuis l’origine. Mais, en islam, entrer dans le débat sur la liberté nécessite pourtant que nous mettions en évidence deux précisions sans lesquelles la liberté ne peut être qu’une simple valeur de référence. Il y a d’une part, la volonté qui suppose et d’autre part, la maîtrise qui s’oppose. C’est-à-dire, une maîtrise de soi qui s’oppose aux tendances bestiales et une volonté qui suppose une connaissance spirituelle. Sans ces deux conditions, comme nous l’avons ainsi vu avec les courants philosophiques, seuls les animaux qui agissent sans volonté en suivant sans maîtrise leurs propres désirs naturels peuvent être des êtres libres ! Et donc, de ce point de vue, il ne s’agit point d’une liberté superficielle qui attache mais bien une liberté spirituelle de fond qui détache, car une société où le sens de notre liberté se réduit à la simple surface de nos instincts, est une société qui apparemment nous libère mais profondément nous enchaîne…