Pardon de gagner ma vie !

Est-ce devenu un crime, dans notre pays, de gagner sa vie à la sueur de son front ? Faut-il en avoir honte, raser les murs, s’en excuser et se cacher ?

Est-ce devenu un crime, dans notre pays, de gagner sa vie à la sueur de son front ? Faut-il en avoir honte, raser les murs, s’en excuser et se cacher ?

Par Jean-Louis Caccomo.

Sur le campus, un syndicaliste me jeta à la figure : « cela ne m’étonne pas que tu es libéral, tu dois au moins gagner plus de 2000 euros par mois ! ». Malheureusement (pour lui), je n’ai pas eu l’occasion de développer mes arguments qu’il ne voulait de toute façon pas entendre. Il n’est pire sourd que celui qui ne veut rien entendre. Pourtant, une meilleure connaissance des bases de l’économie lui permettrait sans doute d’améliorer son sort de manière plus efficace que les sempiternelles revendications collectives.

Si j’avais eu l’occasion de lui répondre, voilà sans doute ce que je lui aurais dit.

Tout d’abord, est-ce devenu un crime, dans notre pays, de gagner sa vie à la sueur de son front ? Faut-il en avoir honte, raser les murs, s’en excuser et se cacher ? C’est pourtant comme cela que l’économie fonctionne depuis que le monde est monde : la richesse correspond à la quantité et à la qualité des biens et services que l’on est capable de produire. Il faut donc avoir des compétences à offrir et travailler pour les mettre en œuvre sinon elles perdent leur valeur (dépréciation, obsolescence). Et si on ne dispose pas de ces compétences (ce qui est normal lorsque l’on est jeune), il faut les acquérir car elles ne sont pas innées [1]. Et rien ne sert de relancer la demande et la consommation s’il n’existe pas en face une offre compétitive, le gouvernement relancera dans le vide, donnant du travail aux nations plus compétitives que nous.

Ensuite, comme dirait Bastiat, « il y a ce que l’on voit, et ce que l’on ne voit pas » (ou que l’on ne veut pas voir). Car ce que l’on voit, c’est le salaire que je gagne aujourd’hui et le niveau de vie auquel il me permet d’accéder aujourd’hui (approche statique = la photo à l’instant t). Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Loin de là. C’est le résultat d’un long processus d’accumulation de capital humain dirait un économiste averti (approche dynamique = le déroulement du film).

Ce que l’on ne voit pas, c’est que je suis resté un étudiant jusqu’à 29 ans, logeant en cité universitaire, me nourrissant au restaurant universitaire, et travaillant chaque été dans des « petits boulots » pour payer mes frais d’études, mes livres, mon premier ordinateur… pendant que mes copains du même âge avaient déjà une situation dans la vie active, une voiture, une maison, une femme, des enfants. Moi, je ne l’ai pas oublié mais ce n’est pas marqué en effet sur mon front.

Alors, avant de pouvoir profiter des délices de la vie et de m’accorder les temps insouciants de la cigale, j’ai connu les durs moments de solitude de la fourmi. Et curieusement, j’y ai pris goût. On ne ressent le plaisir et la satisfaction qu’après avoir connu le labeur et la douleur comme on prend plaisir à développer un solo de guitare après des heures laborieuses et ennuyeuses consacrées à réviser ses gammes. Pourtant, le laboureur a toujours su que, pour pouvoir profiter des fruits de sa récolte, il lui fallait au préalable retourner la terre puis semer les grains. C’est dur et ingrat, mais après, ça pousse tout seul !

À l’heure où l’on parle de réintroduire la morale à l’école, il serait bon de rappeler ces principes immémoriaux à nos enfants, nos élèves et nos étudiants, plus pressés de bénéficier des bienfaits immédiats de la société de consommation que de contribuer à la dynamique productive exigeante du pays.

Mais surtout, je me rends compte aujourd’hui, alors que je ne suis pas encore trop âgé, mais ni tout-à-fait jeune, que ce que j’enseigne à mes étudiants d’économie, je l’ai d’abord vécu. Je n’ai pas mis en pratique des théories économiques que je ne connaissais pas encore, j’ai sélectionné progressivement les théories qui correspondaient à la réalité du terrain, de l’expérience et de l’histoire et permettaient d’en tirer tous les enseignements. Cela m’évite de réciter par cœur un savoir artificiel qui donnerait la pire image de l’économie.

Combien d’économistes académiques qui dissertent sur l’économie, les entreprises et la finance mais qui n’ont jamais approché les acteurs économiques réels ? Et je n’ose évoquer les ministres de l’économie ou du « redressement productif », qui prétendent réguler les entreprises et dompter les marchés et la finance, mais qui n’ont jamais géré la moindre entreprise de toute leur vie. C’est ainsi que l’on entretient un conflit permanent entre la (mauvaise) théorie et la pratique alors que la connaissance a vocation à nous faire comprendre le monde dans lequel nous vivons dans le but de l’améliorer toujours.

Quand on ignore les lois de la gravité, on se casse systématiquement la figure. Mais quand on comprend toute leur force, leur logique et leur puissance, on fabrique des fusées et des avions, et on marche sur la lune. Il en est de même pour les lois économiques.

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Sur le web.

  1. Mozart était sans doute un génie qui avait des aptitudes et un don exceptionnels mais son père le faisait travailler 8h par jour dès le plus jeune âge, car un don non-exploité, c’est tout simplement du gâchis.