Dans les coulisses du pouvoir français

Natasa Jevtovic est une jeune serbe qui raconte sa récente expérience de militantisme au sein de l’UMP. Elle fait le récit de tous les maux de la vie politique française en général et du parti de Nicolas Sarkozy en particulier

Natasa Jevtovic est une jeune Serbe qui raconte sa récente expérience de militantisme au sein de l’UMP. Elle fait le récit de tous les maux de la vie politique française en général et du parti de Nicolas Sarkozy en particulier :  hyper-centralisation, calcul électoraliste, cynisme, clientélisme,  capitalisme de copinage…

Un témoignage de Natasa Jevtovic, Paris.
Article publié le 03.06.2011 par le quotidien belgradois Politika.

Enfant, je me suis toujours intéressée à la politique et j’ai même fondé un État pour mes poupées, au lieu de changer leur garde-robe comme les autres petites filles. J’organisais des compétitions de chant ou des jeux d’échecs pour ensuite attribuer les diplômes aux vainqueurs, pour que la poupée gagnante puisse être élue présidente. Plus tard, j’ai étudié l’économie politique à Paris et commencé à m’impliquer davantage dans la vie politique, en militant pour que mes amis votent pour les candidats que je soutenais, puisque je n’avais pas le droit de vote en tant que citoyenne étrangère.

Мon meilleur ami de la Cité universitaire était un libéral et il y défendait souvent les avantages de l’entreprise privée sur l’économie administrée. Il estimait qu’un entrepreneur, qui commence de rien et investit son propre argent, sera toujours prêt à se battre pour sauver son entreprise et n’ira pas dormir avant de résoudre ses problèmes. Ses choix d’investissement seront plus rentables que ceux du secteur public, car après tout, le rôle de l’État n’est pas de gérer les entreprises et de les transformer en propriété publique. Ce qui appartient à tout le monde – n’est-ce pas ? – n’appartient en réalité à personne.

Ça a l’air incroyable, mais malgré la chute du mur de Berlin, la France compte un très grand nombre de militants de gauche qui souhaitent sincèrement changer le monde et en finir avec le capitalisme. Ces dix dernières années, les députés socialistes ont introduit une loi limitant le temps de travail hebdomadaire à 35 heures, afin de créer les emplois pour les chômeurs, comme si le progrès technologique n’était pas capable de les créer de lui-même. Ils militent pour l’augmentation d’impôts afin d’imposer le partage des richesses, en poussant un grand nombre d’entreprises à la délocalisation.

Les grèves incessantes et systématiques paralysent les transports car les syndicats s’opposent à toute réforme qui pourrait remettre en cause les « acquis sociaux » et les emplois qui pourraient être supprimés par l’automatisation du métro. Par ailleurs, le protectionnisme croît de jour en jour, les militants écologistes refusent d’acheter les produits importés qui polluent l’atmosphère lors de transport, et l’intégration européenne est devenue la bête noire responsable de l’appauvrissement de la population et la dilution de l’identité nationale.

Le jour où les Français ont voté contre la constitution européenne, j’ai été tellement choquée que je me suis mise à pleurer. À mes yeux, l’intégration du continent est la seule garantie qu’il n’y aura plus de guerre. J’ai alors décidé d’adhérer à un parti politique pour promouvoir les idées de fédéralisme européen et de réformisme libéral.

Lors d’une réception, j’ai rencontré Jean-Jacques, le représentant de l’UMP pour mon arrondissement, auquel j’ai demandé conseil. Je n’avais pas entendu parler d’un parti libéral français, mais je savais que beaucoup de libéraux soutenaient la droite traditionnelle. Il m’a expliqué qu’il était beaucoup plus facile d’influencer la société en faisant parti d’une grande formation politique bien organisée, plutôt que d’adhérer à un tout petit parti qui n’obtiendra qu’un nombre dérisoire de votes lors des élections. Ça m’a paru tout à fait logique.

Ainsi j’ai adhéré au parti du président Sarkozy et commencé à militer pour lui. Chaque week-end, je distribuais les publicités aux marchés et laissais les tracts dans les boîtes aux lettres. J’ai également participé aux élections régionales aux côtés de Chantal Jouanno, l’ancienne championne de karaté et l’actuelle Ministre des sports. À plusieurs reprises, le parti m’a invité aux débats organisés à l’Assemblée nationale et j’ai ainsi participé aux négociations sur la réforme du système des retraites. J’ai pris des photos avec plusieurs ministres et écris à certains parlementaires pour leur proposer quelques nouvelles réformes économiques. Pourtant, je me suis rapidement rendue compte qu’il était très difficile de promouvoir de nouvelles idées car le parti avait déjà déterminé les lignes directrices auxquelles il se tenait.

Ce qui est le plus marquant en France, c’est la centralisation de l’État qui rend les processus démocratiques, comme l’organisation des pétitions, difficiles à mettre en pratique, quand ils ne sont pas interdits comme les class actions des consommateurs. Toute tentative de décentralisation rencontre la résistance, car les régions ou les institutions indépendantes sont supposés recevoir des subventions inégales. Dans un tel contexte, la récente réforme de la Garde des Sceaux, Rachida Dati, qui permet au citoyen ordinaire de saisir le Conseil constitutionnel et abroger une loi en vigueur, représente une contribution importante à la démocratie de la part du gouvernement Sarkozy.

Depuis que les équations mathématiques se sont introduites dans les sciences économiques, il est possible de modéliser tout phénomène et on sait très exactement quelles politiques sont nécessaires pour obtenir la croissance. Pourtant, les Français croient aveuglement en leur spécificité culturelle, aiment la démagogie et ne sont nullement intéressés par les programmes qui apportent des fruits dans les autres pays industrialisés. Ainsi, lors du débat sur les retraites à l’Assemblée nationale, j’ai posé aux élus deux question auxquelles j’ai reçu des réponses balkaniques. Tout d’abord, j’ai demandé pourquoi on ne pouvait pas autoriser la création des fonds de pensions sur le modèle anglo-saxon afin de permettre aux citoyens d’investir sur les marchés financiers. Ensuite j’ai proposé des exonérations fiscales pour les jeunes générations qui ont parfois commencé leur carrière à l’âge de trente ans, carrière qui sera forcément marquée par les périodes de chômage. Que peut-on faire concrètement pour ma génération, qui n’aura droit à la retraite qu’après l’âge de soixante-dix ans ? Un député m’a répondu que les fonds de pension privés n’étaient « pas compatibles avec la culture française », tandis que la proposition de défiscalisation pour les jeunes a été ignorée. Enfin, un élu s’est quand même posé la question, « comment convaincre les jeunes à payer pour nous ? »

Un jour, j’ai demandé à Jean-Jacques pourquoi personne n’avait jamais laissé des tracts dans ma boîte aux lettres. Il a répondu que les études effectuées sur les résultats des élections de ces dernières années ont montré qu’il était plus judicieux de distribuer les tracts dans les quartiers dans lesquels nous avions déjà la majorité, afin de consolider la situation. En ce qui concerne les bureaux de vote où nos résultats étaient faibles, il fallait les éviter car le plus grand nombre de citoyens ne votent plus et s’ils reçoivent des tracts de notre part, ils vont s’énerver et aller voter contre nous. Dommage, j’avais justement conçu un tract afin d’inciter les parisiens d’origine modeste et vivant dans les logements sociaux à voter pour la droite, car s’ils obtiennent les baisses d’impôts et les crédits moins chers pour achat d’un logement – les projets proposés par notre parti – ils pourront acheter leur résidence principale et préparer ainsi leur retraite.

Le cancer de la société française est causé par un taux de chômage élevé et un faible pouvoir d’achat comparé à celui des citoyens des pays de l’Europe du Nord ou des États-Unis. Tout cela résulte d’un niveau d’imposition trop élevé qui pousse les entreprises à s’implanter à l’étranger et pénalise le pouvoir d’achat par le biais des impôts sur le revenu et la TVA. Par exemple, environ deux tiers du prix de l’essence est constitué de taxes. L’État emploie plus de cinq millions de fonctionnaires et toute cette armée inefficace doit pouvoir être payée.

Malheureusement, aucun parti ne propose des mesures concrètes pour résoudre les problèmes que nous venons de mentionner et personne n’oserait licencier un demi million de fonctionnaires comme l’ont fait les Britanniques. Les socialistes s’obstinent à réclamer une hausse d’impôts pour les plus riches, pendant que le parti au pouvoir expulse les Roms de la Roumanie et les immigrés clandestins en tant que réponse à la crise économique, allant jusqu’à remettre en cause les accords de Schengen. Il restait encore un an avant la prochaine élection présidentielle, mais au lieu de se focaliser sur le problème de chômage, mon parti avait décidé de s’attaquer aux problèmes de la dépendance et au financement des maisons de retraite médicalisées.

Quelqu’un pourrait imaginer qu’il s’agît d’idées humanistes d’un ministre qui s’ennuyait dans son cabinet, après avoir résolu tous les autres problèmes de plus grande importance. Mais encore une fois, il s’agit d’un calcul électoral. Non seulement que la population vieillit, mais celle qui vote le plus majoritairement est composée de personnes âgées. La majorité des jeunes ne s’intéresse guère à la politique et ne saisit pas l’importance du fait de décider de son propre sort. C’est pour cela que Jean-Jacques a conçu une très jolie carte de vœux destinée à chaque habitant de notre arrondissement âgé de plus de soixante-cinq ans. Puisque c’est la population qui vote, on ne perd pas le temps avec les plus jeunes dont les opinions n’intéressent personne.

Lors de la dernière crise financière, afin de relancer la croissance, l’État français a décidé d’aider l’industrie automobile et de verser une « prime à la casse » à chaque citoyen qui décide d’acheter un véhicule neuf en échange de l’ancien. Un tel interventionnisme est contraire à mes conceptions libérales de l’économie, car il faut toujours laisser le marché s’autoréguler au prix de la faillite des sociétés insuffisamment rentables, comme c’est le cas de l’industrie automobile qui est en surproduction chronique. Comme résultat d’un tel interventionnisme de l’État, beaucoup de petits garagistes ont fait faillite pendant que les grands industriels ont pu dégager des bénéfices malgré la crise.

Pendant longtemps, je n’ai pas pu trancher si l’État avait aidé l’industrie automobile par patriotisme ou par clientélisme, si l’on sait que les PDG de tous les grands groupes ont des relations privilégiés avec les hommes du pouvoir. Finalement, par pur hasard, je suis tombée sur les statistiques de vente des véhicules et j’ai tout compris : 80% de voitures neuves sont achetées par les retraités, c’est-à-dire les électeurs. La politique n’a finalement pas grand-chose à voir avec l’idéalisme, car sa réalité se rapproche beaucoup plus du cynisme.

Ainsi, pendant que les gens dans le monde arabe tombent sous les balles pour obtenir le droit de vote, nous les Européens ne sommes même pas capables de voter pour choisir l’option la moins pire. Non seulement que les Français s’abstiennent de plus en plus, mais ils votent mal même lorsqu’ils se déplacent aux urnes. Il y a quelques années, un candidat à la présidentielle a obtenu presque 20% de suffrages car il a giflé un jeune pickpocket qui lui avait volé le portefeuille lors d’un meeting. Bien évidemment, peu d’électeurs connaissaient le contenu de son programme.

Le week-end dernier, après les avoir lus, j’ai apporté quelques livres chez un libraire pour les revendre. Il a refusé d’office Le Témoignage de Nicolas Sarkozy en estimant que personne n’allait l’acheter, mais il a accepté The Audacity of Hope de Barack Obama en anglais, bien que la majorité des Français ne maîtrisent pas suffisamment cette langue pour pouvoir lire les livres.

Je crains que mon parti perdra la prochaine élection présidentielle, comme Bon Jovi a perdu ses fans lorsqu’il s’est mis à chanter ce qu’il pensait correspondre à leur goût. Au lieu de jouer quelques morceaux originaux et sincères, venant du fond de son âme, il a écouté les sondages et oublié d’utiliser son talent. Je pense toujours que la politique est une affaire de sincère conviction et volonté de réparer le monde qui nous entoure, ce qui est en même temps le seul moyen d’entrer dans l’Histoire. Les socialistes français vivent dans le délire et proposent le déni de la réalité, mais je leur reconnais la sincérité et c’est pour cette raison qu’ils gagneront probablement l’élection présidentielle.

Et moi dans tout ça ? Eh bien, entre les subventions accordées aux grandes entreprises et leur nationalisation, la première solution est tout de même moins horrifiante. C’est pour cela que je vais continuer à militer pour la droite française et voter pour elle en pinçant le nez avec les doigts, si je ne déménage pas en Grande Bretagne.

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Note : Depuis la rédaction de cet article, l’auteur n’a pas renouvelé son adhésion à l’UMP.

Texte publié initialement sur Politika.rs. Traduction de l’auteur pour Contrepoints.