Affaire Merah : quand Nicolas Chapuis rêvait d’un tueur nazi

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Profond dégoût à propos du coupable des tueries, non pas parce qu’il a assassiné sept personnes mais parce qu’il n’était pas nazi

putain je suis dégoûté que ce soit pas un nazi

— Nicolas Chapuis, journaliste politique au Nouvel Observateur.

Cher Monsieur Chapuis,

J’ai lu que vous avez exprimé sur Twitter votre profond dégoût à propos de l’identité du tueur de Toulouse et de Montauban, non parce qu’il a assassiné sept personnes dont des enfants mais parce qu’il n’était pas un nazi.

Comme une majorité de gens, ces deux événements graves et violents n’ont suscité chez moi que de la compassion pour les victimes de Mohamed Merah. Mais j’avoue la faiblesse de mon comportement, certainement dicté par un instinct moutonnier qui brouille sous le coup de l’émotion mes aptitudes au discernement et à la priorisation de mon empathie.

Je tenais donc à vous assurer que je vous comprends totalement. Vous faites un métier difficile car depuis de nombreuses années, pour vous et vos confrères, il est devenu peu valorisant et rémunérateur de mener un vrai travail d’information auprès du public.

Bien malgré vous et à l’encontre des principes éthiques et professionnels qui font le prestige de votre métier, vous vous devez de servir à la grande louche une bouillie pré-mâchée et pré-réfléchie dont la seule vertu nutritive est de correspondre à l’idée que la population se fait des choses et non à ce que les faits révèlent réellement.

Vous savez bien, tout cela fonctionne sur le même principe que ce jeu américain adapté en France sous le nom de « Une famille en or » où la validité des réponses des candidats ne tient pas tant à la vérité mais au fait qu’elle coïncide avec les réponses majoritaires données par un panel représentatif.

Pour le coup, c’est une sacrée occasion qui vous est enlevée d’assouvir à peu de frais les fantasmes de vos lecteurs et, tel un chevalier du bien, d’asséner en pleine campagne présidentielle un coup d’épée fatal au parti nationaliste (non l’autre, celui de droite) qui gratouille un peu trop fort l’opinion publique dans les sondages.

Sur Contrepoints nous pensons bêtement qu’il est nécessaire de consacrer du temps à l’analyse des faits et des propositions chiffrées du dit parti pour démonter les non-sens et les âneries comico-économiques de son programme, plutôt que de cancaner sur les fréquentations de ses leaders dans les bals viennois. Mais vous avez raison. Un tueur nazi, cela aurait été tellement plus « simple » pour reprendre le mot et les guillemets utilisés par l’un de vos confrères dans la réponse pleine de regrets qu’il vous a adressée.

Il est effectivement plus simple de livrer des packs informatifs bien ficelés, peu perturbants pour la réflexion et reproductibles à l’envi pour les plus marronniers d’entre eux. Comment vous blâmer vous et vos confrères pour ce que Pierre Desproges dénonçait en son temps lorsqu’il parlait de sa relation avec le public (« l’élever à soi, ne pas s’abaisser à lui ») ? Ce même public qui s’est définitivement transformé en vulgaire junkie du grand commérage planétaire et de son immédiateté, overdosé par l’interactivité et s’extasiant vaniteusement croyant être un acteur majeur dont le moindre avis sur tout pourrait compter.

Vous répondez parfaitement à une demande et des besoins existants, aidé par des techniques marketing et de communication extrêmement efficaces et dans ce sens vous jouez pleinement votre rôle de prestataire de services. Bravo.

Ne vous en faites donc pas parce qu’il vous est impossible de délivrer le colis soigneusement préparé avec anticipation par votre équipe. Je suis sûr que pour le sujet qui vous préoccupe, vous arriverez à caser d’une manière ou d’une autre un peu de « retour de la bête immonde aux heures les plus sombres de notre histoire » avec des leaders politiques populistes qui nourrissent le cancer idéologique et des terroristes néo-nazis norvégiens comme métastases explosives.

Comme la nature médiatico-politique a horreur du vide, surtout quand cela remet en cause la pensée binaire qui la constitue, nombreux sont ceux qui se chargeront très rapidement d’équilibrer le repas avec des petits plats cuisinés, maintes fois servis à la cantine médiatique :
– montée de l’islamisme radical dans les banlieues, le spectre d’Al Qaïda plane sur le France
– intégration difficile dans le modèle républicain
– désintégration facile de la république modèle
– parcours atypique d’un jeune de banlieue mal dans sa peau
– faut-il avoir peur des musulmans ?
– nous sommes tous des terroristes
– faut-il interdire les jeux vidéos et les scooters ?

Pardon, je crois que j’ai fait quelques mélanges malheureux dans cette liste, par manque de pratique dans le maniement du lieu commun non vérifié et de l’affirmation pour discussion avinée de comptoir.

J’espère vivement que ce courrier vous aidera à passer le cap du dégoût pour vous concentrer de nouveau sur le formidable métier que vous exercez chaque jour.

À défaut de nous informer, tenez-nous juste au courant comme habituellement.

Bien à vous.
Monsieur Z.