Livret A, Superstar

« L’épargne populaire » est plébiscitée par les Français mais aussi par les hommes politiques. Mais quels sont ses mérites réels ?

« L’épargne populaire » est plébiscitée par les Français mais aussi par les hommes politiques. Mais quels sont ses mérites réels ?

Par Jean-Yves Naudet, publié en collaboration avec l’aleps.

Le livret A est la vedette de ce début d’année. Les chiffres de 2011 ont été connus fin janvier : il s’agit d’une nouvelle année record. « L’épargne populaire » est plébiscitée par les Français mais aussi par les hommes politiques : François Hollande veut doubler le montant qu’on peut y déposer. Pourtant, quels sont ses mérites réels ? Son succès est-il économique ou politique ? Quel est son utilité et son taux de rémunération ? Est-il un vrai taux ?

Une collecte record

Les épargnants ont plébiscité le livret A en 2011. La collecte nouvelle est de 17,38 milliards d’euros, soit le second meilleur résultat en 193 ans ! L’encours du Livret A et de livrets assimilables est de 286,8 milliards. Ce n’est pas rien, même si on est loin des 1371 milliards d’assurance-vie. On parle d’épargne populaire, parce que les sommes déposées sont parfois faibles et que près de 60 millions de Français en possèdent un.

Est-ce surprenant ? Le livret A présente certains avantages. Son principe est très simple ; on peut déposer et retirer de l’argent quand on veut, le placement est donc très liquide, ce qui est très apprécié dans des périodes d’incertitudes ; les sommes placées rapportent un intérêt dès qu’elles restent plus d’une quinzaine sur le livret ; le risque est quasi-nul, en dehors de la dévalorisation due à l’inflation. Et surtout les intérêts du livret A sont totalement exonérés d’impôts et de charges. Certes, on peut déjà se poser une question : pourquoi cette forme d’épargne est-elle exonérée d’impôts et pas d’autres? Il y a là une distorsion de concurrence, en faveur du livret A.

Une épargne administrée

Certes, le livret A n’est plus le monopole des Caisses d’Épargne et, depuis 2009, toutes les banques peuvent proposer des livrets A à leurs clients. Voilà un changement spectaculaire puisque ce monopole datait de 1818 ! Toutefois les bienfaits de la concurrence ne peuvent jouer, puisque tous les livrets sont soumis aux mêmes règles. Et il existe un plafond de dépôts dont le montant est actuellement de 15.300 euros par livret et donc par personne – une somme que François Hollande se propose de doubler.

De même tous les livrets A et assimilés sont soumis au même taux : pas de concurrence sur les prix ! Ce taux est fixé depuis le 1er février 1998 suivant des règles administratives bien simples, qu’on en juge : « le taux est égal, après arrondi au quart de point le plus proche ou à défaut au quart de point supérieur, au chiffre le plus élevé entre 1) la moyenne arithmétique entre, d’une part la moitié de la somme de la moyenne mensuelle de l’Euribor 3 mois et de la moyenne mensuelle de l’Eonia (exprimées en deux décimales) et, d’autre part, l’inflation en France mesurée par la variation sur les douze derniers mois connus de l’indice INSEE des prix à la consommation de l’ensemble des ménages hors tabac (exprimé en une décimale) et 2) l’inflation majorée d’un quart de point, mesurée par l’indice des prix à la consommation hors tabac ». Cette poésie profonde ne vous aura pas échappé.

Un taux arbitraire

Ceux qui ont inventé une définition si précise du calcul du taux se sont donnés beaucoup de mal pour rien. En effet, le taux qui résulte de ce calcul n’est qu’une indication, et ne lie pas le gouvernement, qui tranchera de façon tout à fait arbitraire en dernier ressort.

Ce taux permet simplement à la Banque de France de faire une recommandation au gouvernement. Cette recommandation peut, ironie du sort, consister à ne pas appliquer le taux. Ainsi, alors que le calcul avec la formule magique conduisait à une augmentation du taux de 0,5 % au 1er février 2012, la Banque a recommandé de ne pas pratiquer cette augmentation, au prétexte que la hausse des prix n’était que passagère – ce qui est déjà bien discutable. Mais, en fin de compte, c’est le ministère de l’économie qui a tranché et s’est rangé à la recommandation de la Banque, pour laisser le taux inchangé, à 2,25%.

Le financement du « logement social »

Non seulement on nage en plein système bureaucratique, mais encore les sommes ainsi recueillies ne peuvent-elles pas être utilisées librement par les organismes collecteurs. Une part largement majoritaire des dépôts va obligatoirement à la Caisse des dépôts, organisme financier public. Grâce à ces sommes détournées d’une libre utilisation, la Caisse accorde des crédits, essentiellement pour les HLM. C’est d’ailleurs la raison avancée par François Hollande pour justifier le doublement du plafond du livret A : financer le logement social. Mais que penser d’un système qui finance les HLM sur le dos des épargnants, puisque le taux du livret A est maintenu artificiellement bas pour financer à bon compte le logement social ?

L’épargne du livret A n’est donc qu’une épargne administrée, qui échappe à la logique du marché et de la concurrence. L’épargne ne va pas là où elle serait la plus utile, mais là où l’arbitraire gouvernemental l’oriente. Dans une économie de marché, l’épargne va là où elle est la mieux rémunérée, parce qu’elle a le meilleur retour sur investissement, et les investissements les plus rentables sont ceux qui correspondent aux priorités définies par l’ensemble des consommateurs. Le « plébiscite quotidien du marché » nous semble plus démocratique que les arbitrages politiques.

La mode de l’investissement public

Pourtant, c’est aujourd’hui à qui vantera les mérites de l’investissement administré par les autorités publiques, tandis que l’on dénonce les tares de l’investissement arbitré par le marché. La mode est aux banques publiques d’investissement, car les banques d’affaires privées seraient à l’origine de nos catastrophes.

Un excellent exemple des bienfaits de la finance publique est donné par la Caisse des Dépôts et Consignations, que l’agence S&P a privé de son AAA, tant ses placements lui semblent hasardeux. Pourtant, notre confrère Les Échos prétend que les fonds des livrets A « fournissent des munitions à l’un des principaux dispositifs anticrise de l’État, les fonds d’épargne. Résultats, ces fonds, devenus les véhicules à tout faire de la puissance publique (…) sont aujourd’hui l’un des derniers lieux où la transformation de l’épargne court terme en financement long terme n’est pas grippée ». Donc, heureusement que la CDC est autorisée à faire ce que l’on veut interdire aux banques ; financer des investissements à partir de dépôts liquides, ce que l’on appelle la « transformation ». Transformation privée immorale, transformation publique bonne !

Les Échos avaient d’ailleurs publié début janvier une enquête montrant que deux millions de petits porteurs ont quitté la bourse en trois ans. Ils ont sans doute mal réagi : en cas de crise, il faut maintenir ses positions longues, et ne pas se ruer sur des liquidités, emportées au premier souffle d’inflation. Faut-il rappeler, une fois de plus, que c’est bien la finance publique qui est à l’origine de la crise, et que la moralité des institutions financières publiques est plus que douteuse ? Comme Jacques Garello l’a souligné dans son éditorial de la semaine dernière, on montre du doigt la « finance pourrie » et les « affreux spéculateurs », mais la corruption et les jeux spéculatifs sont surtout le fait de la finance publique. Le livret A ne tire pas sa popularité de son rendement réel, mais de sa niche fiscale. Pour le reste, il est ruineux pour l’épargnant et perdu pour l’économie. Il est « populaire », parce qu’on abuse le peuple.

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