Le doux monstre de Bruxelles

La bureaucratie de l’Union européenne ne veut pas de citoyens mais des serfs volontaires

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Le doux monstre de Bruxelles

Publié le 31 janvier 2012
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J’ai lu un livre d’un grand poète allemand dont la conclusion peut être plus poétique. Réelle et précise. Il dresse l’acte, de manière brève et belle, d’un événement qui mène à mal la vie de millions de citoyens : l’Union européenne est un monstre pacifique qui ne cesse de nous sucer le sang.

Par Agapito Maestre (*)

Hans-Magnus Enzensberger, Le doux monstre de Bruxelles ou L’Europe sous tutelle, Gallimard, 2011.

Naturellement, ils sont des millions, les êtres humains qui ignorent complètement ceux qui gouvernent mal leurs vies ; on dirait que, comme le vieux tyran, les bureaucrates des institutions européennes non seulement se terrent dans leurs bureaux, mais ne donnent non plus aucune raison de leurs décisions. Les bureaucrates de l’Union sont si cachés et embusqués que les citoyens européens ne savent presque rien de ce que ces gens font. Nous ne savons pas qui ils sont ni quels sont les chiffres de base de leurs forteresses. Il nous est difficile même de distinguer le nom du président du Conseil européen du président du Conseil de l’Union européenne.

L’Union européenne est quelques chose de brumeux, d’obscur, que parfois nous situons à Bruxelles, Strasbourg et au Luxembourg. En vérité, personne ne connait le nombre des institutions de l’Union européenne, sauf les membres de la caste politique qui ont définitivement abandonné leur noble profession de politiciens pour devenir de perfides bureaucrates qui ignorent complètement la machinerie institutionnelle à laquelle ils ont livré leurs pauvres vies. Assassinés l’art politique, la vie politique, tout peut arrivé. Le poétique livre qui m’inspire ces lignes suggère une vérité que nous voyons dans la vie quotidienne des Européens : d’après son sain jugement démocratique, personne ne croit que les institutions européennes peuvent nous sortir du bourbier social, économique et culturel dans lequel nous nous trouvons. Dit dramatiquement : des millions d’êtres humains constatent chaque jour que l’Union européenne n’est pas viable.

La pacifique bureaucratie de ses institutions n’arrivera pas à éluder la cause principale de la déroute : le déficit démocratique. L’Union européenne est construite sur le dos des citoyens, ou pire, ceux-ci sont davantage traités en sujets qu’en êtres libres. La politique, comme la philosophie, se venge toujours de ceux qui la nient. Vous avez ici une preuve supplémentaire du pouvoir de l’art de la politique. Les bureaucrates de la politique ont voulu unifier les conflits, les coutumes, les idées et les croyances des nations de l’Europe sans recourir à la politique, spécialement à la méthode démocratique, mais ils ont échoué. Les seigneurs bureaucrates de l’Union européenne sont retombés dans la même superbe qui détruisit les grands empires : « La surexpansion et les contradictions internes sont les causes de son échec. »

C’est là la principale conclusion que tire Hans Magnus Enzensberger de son essai Le doux monstre de Bruxelles ou l’Europe sous tutelle. La démocratie politique, comme dans d’autres temps, reviendra se venger de ceux qui ont essayé d’unifier des formes de vie diverses : « Les institutions qui veulent découper l’Europe selon le même patron et coloniser notre monde quotidien nous gênent plus qu’elles nous servent. Ils enragent pour nous normaliser. L’unité est bonne, mais la diversité est meilleure. » « S’il vous plaît, conclut le livre de l’essayiste allemand, laissez-nous en paix avec vos directives superflues. »

Les multiples tentatives uniformisantes du continent européen ont toujours échoué. En accord avec ce jugement historique, Enzensberger construit une histoire réaliste sur la non viabilité de l’Union sans le respect des citoyens. On a beaucoup fabulé sur l’idée d’une Europe intégrée au travers d’une banque centrale indépendante. On n’a jamais cessé non plus d’écrire des histoires imaginaires à propos des origines radicalement antidémocratiques de l’idée européiste. La fabulation, l’imagination et, enfin, tous les récits idéologiques qui ont été écrits autour de l’Union européenne sont essentiels pour discuter de ce qui est entrain de se passer dans l’Union européenne, mais le livre d’Enzensberger apporte une nouveauté : son poétique réalisme. Les faits qu’ils rapportent sont irréfutables.

Nous sommes face à un texte facile, oui, mais son argument central est la clé de la philosophie politique de notre époque : le totalitarisme inséré dans les formes de vie apparemment démocratiques est en train d’achever l’Union européenne. Oui, oui, Enzensberger exprime avec l’aplomb du bon vers que la tragédie de l’Europe n’est rien d’autre que « l’incapacité politique des citoyens » imposée par de pacifiques bureaucrates, qui ignorent même le plus élémentaire sens de la notion de dignité humaine. La bureaucratie de l’Union européenne ne veut pas de citoyens mais des serfs volontaires.

(*) Agapito Maestre Sánchez, ancien élève de Jürgen Habermas, est docteur en philosophie et diplômé en sciences politiques. Il a enseigné dans diverses universités espagnoles. Il collabore au journal libéral espagnol Libertad Digital ainsi qu’aux programmes radio de Esradio et de Onda Cero.

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Article paru dans Libertad Digital – Suplementos Libros

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