Réconcilier Chomsky et Hitchens

La réaction de Chomsky à la mort de Ben Laden a déclenché une réaction furieuse de Hitchens

On ne présente plus les deux grands manitous de la pensée subversive en matière de relations internationales : Noam Chomsky et Christopher Hitchens. Deux hommes de gauche en vue, auteurs de quantité d’articles, diffusés par un grand nombre de fans, ils sont particulièrement influents dans la formation de l’opinion publique intéressée. Mais les deux hommes connaissent une grave divergence sur le jugement qu’ils font de la politique internationale actuelle des USA.

La réaction de Chomsky à la mort de Ben Laden a déclenché une réaction furieuse de Hitchens, qui a tenté de ridiculiser le relativisme du premier. Ce n’est pas la première fois que le ton monte : cela s’était déjà produit en 2001 après les attentats du 11 septembre. En l’espèce, c’est donc un article du 6 mai dernier, paru dans le magazine Guernica, qui a mis le feu aux poudres : Chomsky tout à la fois doute de la culpabilité de Ben Laden dans les attentats du 11 septembre, et explique que Bush a commis des crimes pires que Ben Laden (avec références à Hitler). Oui les deux arguments de Chomsky sont contradictoires, entre autres vices, et c’est ce que Hitchens pointe du doigt dans un article paru dès le 9 mai sur Slate. Les injures fusent. Pour Chomsky, Hitchens est hystérique, tandis que pour Hitchens, Chomsky est stupide. Pourtant, au-delà des divergences, force est de constater que les deux énoncés ne sont pas inconciliables.

Chomsky a raison

Noam Chomsky

Chomsky dénonce inlassablement, éternellement, sempiternellement, les politiques américaines. Quant à Hitchens, il a lourdement critiqué la politique internationale des États-Unis lorsqu’elle était menée par Nixon et Kissinger. En revanche, il s’est rallié au messianisme démocratique des néoconservateurs et a salué la guerre en Irak. Contrairement à Chomsky qui, armé de son scepticisme radical, niera toujours toute évolution favorable des États-Unis, Hitchens apprécie le changement de direction donné en faveur de la promotion agressive de politiques progressistes pour la démocratie et les droits de l’homme, c’est-à-dire du néoconservatisme. Car Hitchens est conséquent : dénoncer la politique étrangère américaine lorsqu’elle est mauvaise implique de la saluer lorsqu’elle apparaît être guidée par de meilleurs principes.

Et Hitchens doit donc approuver les politiques néoconservatrices qui visent à renverser des tyrans pour la seule raison qu’ils sont des tyrans, et pour exporter les valeurs dont il se fait le chantre. Mais ce faisant, il doit approuver le gouvernement de Bush, honni de la gauche. Il doit approuver la guerre, accepter la mort d’innocents au nom des grands principes. Et pire que tout, il doit risquer de laisser échapper le beau rôle de la belle âme, du contestataire utopique aux mains bien propres, à Noam Chomsky.

Une violente rivalité prend place entre ces deux hommes qui incarnent deux façon de vivre un engagement à gauche. Chomsky pêche certes par dogmatisme mais il semble voir les responsabilités des hommes au-delà des États : Bush devrait être tenu responsable des morts civiles que ses guerres provoquent. Hitchens oppose la justesse de guerres menées contre le terrorisme et pour la démocratie. Mais il ne semble pas vouloir voir les victimes qu’engendrent ces guerres.

Ainsi pour Chomsky, les guerres des États-Unis sont toujours injustes et il ne faut voir que les victimes tandis que pour Hitchens, les principes justifient les guerres et l’occurrence de pertes civiles ne saurait remettre en cause leur bien-fondé. Hitchens est conséquent, il approuve la guerre qu’il estime juste, faite au nom des principes qu’il approuve. Il refuse la position confortable du contestataire systématique. Le prix de cette conséquence est probablement un déchirement intérieur : il faut quitter la pose du donneur de leçon qui ne risque rien, cesser de contempler sa belle conscience, abandonner les utopies, se salir les mains, accepter le mal qui résultera des actions prescrites. De quoi devenir hystérique et réagir au quart de tour aux déclarations de Chomsky.

Et Hitchens a aussi raison

Christopher Hitchens

Si Hitchens subit sa conséquence intellectuelle, pareil problème ne saurait effleurer Noam Chomsky : la conséquence n’existe pas. Il n’y a pas de conséquence parce qu’il n’y a que des causes au service d’une conclusion intangible. Pas de déduction : juste de l’induction avec pour point de départ la culpabilité nécessaire et éternelle des USA .

Emmanuel Todd a eu cette heureuse description de Chomsky : c’est un homme qui a raison à la façon d’une horloge arrêtée et qui indique donc la bonne heure deux fois par jour. Trop souvent, Chomsky se réduit à trouver des fondations à une culpabilité des USA posée en préalable et répétée sans cesse. Parfois ça tombe juste, même si c’est par hasard.

Le caractère automatique de l’argumentation de Chomsky a considérablement aidé à le discréditer. Il est tel qu’on pourrait concevoir de remplacer le grand penseur par un bot pour le jour où il viendra à disparaître. Or, je réalise en écrivant cet article que cela a déjà été fait, encore qu’uniquement pour moquer sa discipline de base, à savoir la linguistique. Sa fixette antiaméricaine est propice aux errements : le relativisme moral côtoie la théorie du complot. On ne compte plus les sites qui répertorient les horreurs prononcées par le grand homme. On peut notamment se référer au Top 100 Chomsky Lies qui recense les plus incroyables sorties de Chomsky, par exemple pour excuser les Khmers rouges. Le dogmatisme n’est pas exempt d’humour, Chomsky expliquant d’ailleurs que s’il est antiaméricain, c’est parce qu’il est capable de penser contre lui-même.

Mais quoi qu’on ait à reprocher à Chomsky, au moins il n’est pas néoconservateur, et il n’est pas Christopher Hitchens. Il voit les pertes civiles qu’engendrent les guerres et il n’évacue pas ces pertes comme simples dommages collatéraux nécessaires dans l’achèvement d’un bien qui les justifie.

Chomsky a parfois raison de dénoncer les guerres américaines… certes il ne le fait pas pour les bonnes raisons mais en croyant discerner derrière ces guerres des motivations aussi occultes qu’invérifiables. Et c’est peut-être cela le pire à supporter pour Christopher Hitchens : que son rival bénéficie d’une telle aura avec un système d’explication qu’il juge dogmatique et paranoïaque. Quand la prime va à la déraison et l’inconséquence, il faut avoir les nerfs solides. Et c’est ainsi que l’un et l’autre se jugent réciproquement stupide ou hystérique, et que chacun a raison.