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Un style de gendarme

Quand Revel jugeait de Gaulle

jeudi 18 mars 1999 - Jean-François Revel

Précédé d’une redoutable charge contre l’héritage politique du général de Gaulle (1988), le pamphlet de Jean-François Revel (1959) tend à renverser la statue de celui qui prétendait être jugé sur son style littéraire autant que sur son action. Autant dire d’emblée qu’elle ne s’en relève pas. Même s’il est révolu, et bien révolu, le temps où le chef de l’Etat était le « grammairien suprême », ou s’affirmait tel, il n’est pas inutile de relire ce texte tout hérissé d’intelligence et d’aversion. La politique se lit dans la terminologie. La thèse de Revel est que le discours de De Gaulle était vague ou sibyllin. Prétentieux, archaïsant, et vide. Qu’il s’agisse de la mégalomanie ahurissante du Général (la France est au centre du monde, je suis au centre de la France, ergo...), de son personnage d’interlocuteur universel, s’adressant aux villes et aux pays comme une sorte de dieu délégué, et bénissant les endroits qu’il honore de sa visite, de sa manière de faire référence à soi-même jusqu’à parler à la troisième personne, Revel fait mouche à tous les coups.

Ainsi le discours de Mostaganem : « Ce que nous faisons est unique au monde, cette communauté franco-africaine, le monde entier la regarde... » Vraiment ? Ce qu’il dit est grand parce qu’il le dit, et grandit ceux auxquels il parle. « A la limite, écrit Revel, il lui suffirait de dire, en une simple description : vous êtes là, je suis là. » Le fameux « je vous ai compris » est exemplaire à cet égard. Nous ne sommes pas loin de la « présence réelle »... Abondance de formules altières et creuses, où perce le désir d’être un arbitre, et non un décideur, et qui changent selon les interlocuteurs et les besoins du moment ; abstention permanente ; condescendance à l’égard des contradicteurs (« Au lieu d’opposition politique, il parle de "nuages", de "mélancolie", de "soupirs") ou des peuples non français, qu’il traite en bloc (« l’étranger »), comme faisaient les Grecs à l’égard des Barbares... Aux manifestants de Dakar, il lance : « Eh bien, je vois qu’on s’amuse quand de Gaulle est là ! »

Sa phrase écrite est « ambitieuse » (« je ne laisse pas de... »), mais à l’oral elle retombe naturellement dans la « vulgarité » : « La France tient le bon bout », « Je n’ai pas cherché à vous forcer la main »... Surtout, elle est incorrecte. Revel accumule avec autant de ravissement que de cruauté les exemples de pataquès, d’impropriétés, de solécismes, de pléonasmes, d’incohérences dans les métaphores... Florilège : « faire confiance pour », « être confronté avec », « porter de la piété à », « chacun contribue la main dans la main », « la voix des fusils qui est stérile », « l’âpre ressort » de l’ambition, la terre qui est à la fois « le ferment et le témoin », « la flamme qui sort de toutes les âmes », « sans me vanter d’aucune outrecuidance », « remplir une hypothèse », la France qui conquiert « une place qui s’épanouit », et qui « durera toujours jusqu’à la fin du monde »... Style de rapport de gendarme, dit Revel. Dans les « Mémoires », aujourd’hui gravés sur papier bible, on lit : « Penché sur le gouffre où la patrie a roulé, je suis son fils qui l’appelle, lui tient la lumière, lui montre la voie du salut. » De Gaulle a écrit cela ? Il l’a écrit.

Les dernières lignes du livre sont terribles : « Je m’excuse d’avoir, dans ma rédaction, écrit tantôt "général", tantôt "Général". Je ne fais en cela que suivre de Gaulle, qui, dans ses Mémoires, écrit ce mot tantôt avec une majuscule (par exemple dans "Général de Gaulle"), tantôt avec une minuscule (par exemple, dans "général Catroux"). »

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Le Style du Général, par Jean-François Revel, Complexe, 210 p., 95 F.

Forum

  • Un style de gendarme
    vendredi 6 août 2010
    Jean-François Revel a eu beaucoup de chance que le Général de Gaulle n’ait pas condescendu à juger de son style...
  • Un style de gendarme
    dimanche 25 avril 2010
    La grandeur de la france s’arrete à Waterloo, tout le reste n’est que gesticulations...

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Des mêmes auteurs

Jean-François Revel

Jean-François Revel est un écrivain et journaliste français.

Il est résistant pendant la seconde guerre mondiale à Paris sous la direction d’Auguste Anglès.

Étudiant de l’École Normale Supérieure et agrégé de philosophie, il enseigne à l’étranger (en Algérie, au Mexique puis en Italie) puis en France à Lille, jusqu’en 1963. Ensuite, il se consacre à sa carrière de journaliste et d’écrivain. Philosophe, pamphlétaire, essayiste, il collabore à France-Observateur, puis à L’Express, puis au Point. Adversaire résolu de l’autoritarisme gaulliste, il publie un pamphlet décapant Le Style du Général en 1959, puis des chroniques politiques comme En France (1965) ou Lettre ouverte à la droite (1968). Sa contestation des institutions de la Ve République se poursuivra sans faiblir jusqu’à la fin de sa vie, comme en témoigne la parution en 1992 de L’Absolutisme inefficace.

En 1970, il publie son premier essai politique à grand succès, Ni Marx ni Jésus, reportage sur les évolutions politiques, sociales et culturelles aux Etats-Unis à la fin des années 60. Socialiste déclaré jusqu’au début des 70, il continuera de se réclamer de la gauche, estimant qu’elle n’est pas condamnée aux recettes marxistes et dirigistes. C’est pourquoi il dénonce avec fermeté le pacte de programme commun unissant les socialistes et les communistes et se sépare de François Mitterrand (dont il fut proche au temps de la FGDS - Fédération de la Gauche démocrate et socialiste). Il a brièvement collaboré au Canard Enchainé dans les années 70 sous le pseudonyme de Théophraste Muret. En 1976 il sort La Tentation totalitaire ; puis, un an après, La Nouvelle Censure qui analyse avec acuité et humour la réception du précédent essai.

Revel invente en 1979 la formule "le droit d’ingérence" (reconnaissance du droit qu’ont une ou plusieurs nations de violer la souveraineté nationale d’un autre État), "droit" qui ne fait pas l’unanimité parmi les libéraux, et qui a depuis été transformé en "devoir d’ingérence".

Depuis les années 1980, Revel oscille entre le libéralisme conservateur, partisan d’un Etat fort, mais limité à ses fonctions régaliennes, et le néoconservatisme (dont témoignent, par exemple, Comment les Démocraties finissent en 1983 et, plus récemment, L’Obsession anti-américaine en 2002). Selon Pierre Boncenne, ce serait Revel qui aurait soufflé en privé à Mitterrand sa célèbre phrase : "Je constate que les pacifistes sont à l’Ouest et que les missiles sont à l’Est."

Il a été élu le 19 juin 1997 à l’Académie française au 24e fauteuil. Un de ses fils est Matthieu Ricard, d’obédience bouddhiste, écrivain, proche du Dalaï Lama.

Bibliographie sélective : Le Voleur dans la maison vide, Mémoires (1997) ; Fin du siècle des ombres (1999) ; La grande Parade. Essai sur la survie de l’utopie socialiste (2000) ; L’Obsession anti-américaine (2002).

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