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Censure et chaussettes sales

Comment l’Internet français s’auto-censure

dimanche 24 janvier 2010 - H16

Les lecteurs réguliers de Hashtable auront noté que depuis vendredi 22/01, vers 10H, pouf, il n’y a plus d’abonné à l’URL que vous avez demandé (erreur 403, nous apprend Free). Cette fois-ci, il ne s’agit pas d’une erreur technique, mais bel et bien du résultat concret des lois « encadrant » la liberté d’expression en France.

Toute l’affaire a commencé le 27 novembre 2009. C’est à la fois relativement récent (deux mois) et, en terme de réactivité, assez long.

Dans un billet sur – ça ne s’invente pas – HADOPI et le filtrage du net, j’expliquais ainsi que la mise en place du filtrage proposé dans la LOPPSI aboutirait lentement mais sûrement à un petit enfer dictatorial où le moindre mot un peu en dehors des clous provoquerait l’ire de l’administration, ou, alternativement, le blocage du site.

Encore une fois, les intentions avec lesquelles se meuvent les politiciens sont toujours les meilleures : on veut officiellement empêcher Josette, une respectable mère de famille, de tomber dans les nasses du terrorisme international, de la pédopornographie ou que sais-je encore, lorsque celle-ci fait ses courses sur l’interweb.

Mais en y réfléchissant deux minutes, le billet en question montre que la probabilité de commencer un achat de chaussettes sur Internet et de finir en toute innocence sur des propositions scabreuses de boxeurs thaïlandais de 40 ans est extrêmement faible, pour ne pas dire inexistant.

Dans le cours de mon exposé, j’ai commis une erreur dramatique : j’ai mis en scène ma Josette. Je l’ai imaginée achetant des chaussettes sur un site au nom SMS tout à fait louche, et tomber sur des photos illégales.

Las. Le site existait vraiment, et malgré son nom ridicule, ne contenait pas de photos illégales. Juste des chaussettes.

Probablement à la suite d’une veille, les responsables de ce site se sont rendus compte, il y a quelques jours, qu’il était cité dans un billet. N’ayant probablement pas lu le contexte ou ne s’en souciant guère, ils en ont déduit que … je plaçais leur —multinationale— société dans une position infamante et les accusait peut-être de pédophilie.

Oh !

Argh !

Horreur et vilénie !

Nous sommes en France ; la courtoisie de base ayant depuis longtemps disparu, les plaignants se sont empressés non pas de me contacter, mais de mettre en demeure mon hébergeur, Free, de faire disparaître l’outrage.

Et c’est là que la loi française est très efficace, avant même d’avoir à s’imposer à tous.

Elle reconnaît en effet que, sur internet, la responsabilité des hébergeurs est aussi engagée lorsqu’ils laissent des écrits « illégaux ». Et Free réagit très vite sur ce qui peut lui porter préjudice, même indirectement : fermeture du site (bannissement) pendant 72H, pour, je cite :

« Propos déplacés envers site qui vend des chaussettes avec un nom SMS ridicule. »

Notons que ce que j’ai écrit n’est en rien illégal. C’est de l’humour éventuellement pas drôle ou un peu gras, soit. C’est ambigu, admettons. Mais je n’ai enfreint que le bon goût dans cette pathétique micro-broutille. Et de surcroît, je n’avais fait aucun lien sur le site en question.

Or, et c’est là que ça devient intéressant, si les plaignants m’avaient simplement contactés directement – laisser un commentaire sur un blog prend certainement moins de temps que d’envoyer un courrier à Free – j’aurais bien vite supprimé le nom de la société en question, avec plates excuses et l’affaire était bouclée.

La méthode choisie provoque donc une fermeture de mon site pour 3 jours. Ce n’est pas la fin du monde mais ce qu’il y a de pénible, c’est qu’à la moindre remarque d’un tiers sur mon site, Free le fermera maintenant définitivement. Je vais donc devoir déplacer l’intégralité de mon blog et me faire héberger de façon un peu plus sérieuse. Soit.

Mais ceci veut dire aussi, très clairement, que n’importe qui, en France, peut faire fermer un site assez facilement sur une simple lettre à l’hébergeur, moyennant une mise en forme un peu formelle et la menace d’arriver aux tribunaux.

C’est d’autant plus vrai pour ceux qui sont hébergés sur les plateformes gratuites (et il y en a un paquet). Si je veux, je peux ainsi, assez facilement, faire fermer pour plus ou moins de temps, quelques blogs qui auraient l’heur de ne pas me plaire. La liberté d’expression, en France, est donc surtout valable tant qu’on ne dit que des platitudes qui n’embêtent personne, et, dans le cas contraire, tant que ces dernières ne s’en rendent pas compte. Une prime à l’hypocrisie ou la discrétion, si l’on veut…

Soyons précis : ici, je ne reproche pas à Free d’avoir agi de la sorte. Au niveau de l’hébergeur, il n’a aucune latitude juridique et un nombre conséquent de sites à gérer. Mais cette mésaventure est l’illustration parfaite de deux choses :

- la société française est une société en train de se « judiciariser » à grands pas : comme il va bientôt exister une loi pour protéger tout, tout le monde et tout le temps, chaque petit incident, chaque petit mot de travers sera passible de poursuites et la voie judiciaire sera de plus en plus souvent choisie plutôt que le simple échange de bons procédés.

- Internet, en France, va progressivement devenir impraticable pour y exprimer une opinion « hors-normes ». N’importe qui pouvait faire taire n’importe qui d’autre (et ceci étant d’autant plus vrai que le plaignant est puissant, évidemment), les échanges d’opinions vont tourner à, au mieux, des billets remplis d’allusions fines et d’ellipses vastes, ou au pire à des torrents de bière tiède et insipide dans laquelle de douillets lieux communs viendront faire des petits poutous aux poncifs les plus lisses.

Encore une fois, on a voulu trop bien faire, trop protéger les gens contre les petits bobos de la vie, les moqueries et l’humour ou la bêtise. On a trop voulu donner à l’état le soin de trancher pour ce qui relève, au final, de billevesées entre voisins de pallier.

En clair, l’Internet français des prochaines années promet d’être totalement anesthésié ou illisible parce que trop chiant ou trop cryptique. D’une certaine façon, le rêve sarkozien d’un contrôle total de ce média se met doucement en place, sans faire de bruit.

J’aimerai me tromper.

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- Illustration sous licence Creative Commons : Censorship

Forum

  • Censure et chaussettes sales
    lundi 25 janvier 2010, par Sylvain
    Cette affaire est révélatrice en effet de ce qui se passe aujourd’hui en France. Je trouve que depuis quelques temps les appels à la limitation de la liberté d’expression et de la liberté individuelle se multiplient un peu partout (Bono, Chavez, Mélenchon, ce député de l’UMP...). On peut s’attendre pour bientôt à de nouvelles limitations. Drôle d’époque comme disait je ne sais plus qui. En tout cas, h16, tu as toute ma sympathie et tout mon soutien. Sylvain
  • Censure et chaussettes sales
    dimanche 24 janvier 2010

    Je voulais commenter pour dire que vous vous trompez sûrement, qu’après tout, on est dans le pays de la liberté d’expression, et que c’est un cas à part, puis j’ai lu cette note en rouge au dessus de la barre de commentaire :

    « MODÉRATION A PRIORI

    Ce forum est modéré à priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site. »

    Excusez-moi.

    • Censure et chaussettes sales
      dimanche 24 janvier 2010, par Copeau

      Et bien vous n’êtes pas ici sur le blog d’Ashtable, mais sur Contrepoints, qui a sa propre politique de sécurité.

      Si cela vous fait sourire, je vous invite à passer la centaine d’heures que j’ai passé à supprimer les spams chinois qui ont envahi le site il y a un an.

      • Censure et chaussettes sales
        dimanche 24 janvier 2010, par Copeau
        Par ailleurs, lorsqu’on donne des leçons, on peut au moins le faire autrement qu’en anonyme.
        • Censure et chaussettes sales
          dimanche 24 janvier 2010
          Je n’ai pas dit que ça ne pouvait pas être utile dans certains cas. Et je n’ai pas donné de leçons. Il y a plein de techniques pour éviter les spams chinois et vous passez autant de temps à cliquer "supprimer" quand vous l’avez en face de vous dans le cadre d’une modération a priori que dans le cadre d’une modération a posteriori. Pour l’anonymat, excusez-moi mais je ne pense pas que "Kikoololdu38", "H16" ou tout autre pseudo soit un moyen d’être reconnaissable et d’assumer.
          • Censure et chaussettes sales
            dimanche 24 janvier 2010, par Toda

            Certes, en effet, rien n’interdit à un blogueur de changer de pseudo comme de chemise, et de sévir en catimini dans le plus ( ?)parfait anonymat, ....

            Mais de même qu’un nom de scène (Coluche), qu’un nom de plume ( Romain Gary, Alfred Ajar)ou autre(Max) un pseudo de blogueur , une signature, peut représenter une "identité" qui à défaut d’être réelle, peut être remarquable, et présenter un capital de confiance, un nombre de lecteurs assidus non négligeable... Si l’autre est entré au panthéon, c’est bien parce que ’(malgré) grâce à son pseudo il est rentré dans l’histoire, et que nul n’eusse pu reconnaître qu’il n’ait assumé...comme un chef

            Bref, la signature H16, c’est pas de la crotte de lapin !

    • Censure et chaussettes sales
      dimanche 24 janvier 2010, par H16

      Je me trompe sûrement ? Bah non : Free m’a formellement expliqué que c’était bien à cause de ce site que je me suis pris un bannissement de 72H, et que la prochaine fois, c’est la porte.

      Et si si, en France, n’importe qui peut faire fermer un blog moyennant une démarche minimale puisque l’hébergeur ne prendra aucun risque. Par exemple, il suffit de cliquer sur "signaler un abus" dans la barre en haut de tous les blogs hébergés par Blogspot.com pour le faire suspendre. La réouverture peut prendre plusieurs jours. Même chose chez les autres prestataires "gratuits".

      Il n’y a guère que chez les payants que l’hébergeur contactera l’éditeur avant de fermer préventivement. Et encore.

      Quant à la Fraônce, pays éternel et merveilleux de la Liberté d’Expression, elle est connue pour avoir l’une des lois les plus complexes des démocraties occidentales en matière de droit à l’image, diffamation, liberté d’expression et droit de réponse...

      • Censure et chaussettes sales
        dimanche 24 janvier 2010
        Oui, vous avez raison.
        • Censure et chaussettes sales
          dimanche 24 janvier 2010, par maurice b.
          Il y a une étrange crédulité à penser que le summum de la liberté, c’est de naviguer dans un lieu où la parole n’est pas controlée.
          • Censure et chaussettes sales
            dimanche 24 janvier 2010, par Toda
            ça alors, monsieur Maurice B, ce jour est a marquer d’une pierre blanche...ce doit -être la première fois que nous sommes entièrement d’accord !
          • Censure et chaussettes sales
            dimanche 24 janvier 2010, par H16
            Le contrôle de la parole, c’est le rêve totalitaire de tout petit dictateur. M’étonne pas de vous.
          • Censure et chaussettes sales
            dimanche 24 janvier 2010, par Skit
            Pourquoi l’Etat, ou toute autre instance, devrait encadrer ou contrôler les propos des gens ? Les députés et sénateurs sont bien couverts par le "freedom of speech" qui leur permet de dire toutes les âneries aussi scabreuses soient-elles mais le petit peuple n’a pas ce droit ? Hum...

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