Chiffrement : lutte contre le terrorisme ou contre les citoyens ? [Replay]

Publié Par Éric Verhaeghe, le dans Libertés publiques

Par Éric Verhaeghe.

Chiffrement : lutte contre le terrorisme ou contre les citoyens ?

Bernard Cazeneuve 3 (Crédits Parti Socialiste, licence Creative Commons)

Lutte contre le terrorisme, que de crimes on commet en ton nom ! Les positions de Bernard Cazeneuve sur les messageries chiffrées viennent d’en donner une nouvelle illustration. D’une manière générale, notre ministre de l’Intérieur reste fidèle à la ligne du gouvernement profond qui veut que, pour protéger les libertés des fichés S, on mette en péril les libertés de tous les citoyens honnêtes.

La lutte contre le terrorisme passe par l’Europe

Cazeneuve ne se sent plus. Alors que tout le monde peine à trouver une idée pour relancer l’Europe, il a apporté son écot de sérieux et de tyrannie pour sauver notre glorieuse Union, synonyme de paix et de démocratie : légiférer pour obliger les opérateurs à livrer le secret des conversations sur les messageries cryptées. Il suggère que « la Commission européenne étudie la possibilité d’un acte législatif pour rapprocher les droits et les obligations de tous les opérateurs »

Rapprocher les droits et les obligations ! ça sonne comme un bruit de bottes dans une caserne.

Le couple franco-allemand ressuscité

Comble d’ironie, Cazeneuve recevait son homologue allemand, Thomas de Maizière, pour en parler. Les deux compères de la collaboration franco-allemande (elle n’a plus rien de honteux depuis le traité de l’Élysée) se sont même offert le luxe d’une conférence de presse commune à l’issue de leur partie de belote sous les lambris de la République, pour déclarer :

« Nous proposons donc aujourd’hui, avec Thomas de Maizière, que la Commission européenne étudie la possibilité d’un acte législatif rapprochant les droits et les obligations de tous les opérateurs proposant des produits ou des services de télécommunications ou Internet dans l’Union européenne, que leur siège juridique soit ou non en Europe. Si un tel acte législatif était adopté, cela nous permettrait, au niveau européen, d’imposer des obligations à des opérateurs qui se révéleraient non coopératifs, notamment pour retirer des contenus illicites ou déchiffrer des messages, exclusivement dans le cadre d’enquêtes judiciaires ».

Ach ! So ! Nous foulons les moyens de les faire parleeeerrrr ! Mais comme le souligne l’excellent Guillaume Champeau de Télérama, on voit mal ce que cette invocation à la pluie cache concrètement.

Cazeneuve mis en garde

La prise de position de Cazeneuve ne manque pas de surprendre, tant les mises en garde sont fortes de la part des interlocuteurs autorisés sur ce sujet. Libération a dévoilé cet été une note de l’Agence Nationale de Sécurité des Systèmes d’Information (ANSSI) qui se livre à une charge en règle contre l’introduction de « back doors », de « portes cachées » dans les systèmes de cryptage :

Dans ce document non classifié, l’Anssi ne cache pas ses craintes en cas d’introduction debackdoors qui «aurait pour effet désastreux un affaiblissement des mécanismes cryptographiques employés. Or il est techniquement impossible d’assurer que ce dispositif ne bénéficiera qu’aux personnes autorisées». Autrement dit, pas uniquement à la puissance publique, mais potentiellement aux cybercriminels, voire à des États étrangers. En conclusion, Poupard souligne qu’un tel « affaiblissement généralisé serait attentatoire à la sécurité numérique et aux libertés de l’immense majorité des utilisateurs respectueux des règles tout en étant rapidement inefficace vis-à-vis de la minorité ciblée ».

On ne peut être plus clair : Cazeneuve, à la demande de nos services de renseignement sur la haute compétence desquels chacun se fera une idée, va rendre Internet aussi discret et confidentiel qu’une conversation dans un café de la place Tien An Men.

Un Cazeneuve averti en vaut-il deux ?

Manifestement, l’avis autorisé de l’ANSSI n’a pas convaincu Cazeneuve d’envoyer ses services de renseignement aux pelotes (une fois de plus, les fonctionnaires tiennent les politiques, et non l’inverse). D’autres interlocuteurs autorisés y sont donc allés de leur refrain pour expliquer au ministre qu’il utilisait un marteau liberticide pour combattre des moustiques terroristes dans un magasin de porcelaine. On lira sur ce point la tribune commune de la présidente de la CNIL, Isabelle Falque-Perrotin, et de quelques autres, tous en charge par le pouvoir de missions qui les obligent à ne pas garder le silence.

Les grotesques leçons de Cazeneuve sur l’État de droit

Pourtant, ces manoeuvres liberticides n’ont pas empêché le même psychorigide ministre de repousser les propositions de l’opposition sur les fichés S, au nom du respect de l’État de droit :

« Nous ne pouvons pas sortir de l’État de droit pour protéger l’Etat de droit » (Bernard Cazeneuve).

Cazeneuve protège la liberté des fichés S…

Nous revenons ici à l’alternative simple qui se pose depuis que les services de renseignement se montrent incapables de neutraliser systématiquement les fichés S : faut-il ou non procéder à rétention préventive de ceux-ci, à la manière de la IIIe République qui avait exporté les Communards en Nouvelle-Calédonie ou au Maghreb ? On a bien compris ici le choix qui est fait au nom d’un prétendu État de droit par l’équipe au pouvoir : on ne touche pas, au nom des libertés, aux suspects identifiés comme des nuisances toxiques pour la sécurité nationale.

…en tuant la liberté des honnête citoyens

Si on ne peut sortir de l’État de droit lorsqu’il s’agit d’entraver les fichés S, en revanche, lorsqu’il s’agit des citoyens honnêtes, tous les moyens sont bons pour transformer leurs libertés en croquette pour chat. L’opération de Cazeneuve sur les messageries chiffrées le montrent : tuons le secret de celles-ci pour neutraliser quelques personnes, donc, privons tous les citoyens de vie privée, pour épargner celle des suspects avérés. Logique !

Une fois de plus, la lutte contre le terrorisme, confiée aux policiers (comme si la sécurité n’était pas une chose trop sérieuse pour leur être laissée) se transforme en une lutte contre la liberté de tous…

Sur le web

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  1. une petite coquille dans l’article : sauf si j’ai raté quelque chose Guillaume Champeau est de Numérama, pas de Télérama. Ce qui n’enlève rien à la qualité de ses analyses sur ce type de sujets.

  2. L’Etat de Droit, c’est comme la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen : ça fait bien d’y faire référence en société pour se faire mousser, alors qu’en fait ils n’en ont strictement rien à faire et qu’ils les piétinent avec leurs bottes ! Monsieur le Ministre de l’Intérieur fait parti de l’exécutif, il n’a pas à faire de loi ! Sil veut faire des lois il n’a qu’à changer de planque et aller à l’Assemblée ou au Sénat. C’est valable pour les autres sinistres de la République. Et comme d’habitude , pour en attraper quelques uns qui em…dent le peuple, on tape sur ce même peuple. C’est d’une logique !

    Nous ne sommes pas dans un état policer, hein ? Mais Bien Sûr ! Et le papier alu met la marmotte dans le chocolat !

  3. Impossible en dehors de l’UE.Quand à une réglementation internationale contraignante ce ne sera bpas demain la veille…

    1. Et même si contrainte, il devait y avoir, ce ne sera pas applicable. L’Internet, si l’on ne le sait pas, ce sont des milliards de mondes virtuels, impossible à contrôler et à réglementer. Moi, je dis, vive l’Internet 🙂

  4. La fRance, pays de la déclaration des droits de l’homme, pas des droits de l’homme.
    Nuance

  5. C’est clair. Le principe de précaution…