Pourquoi les sondages électoraux sont moins fiables

Publié Par Claude Robert, le dans Politique

Par Claude Robert.

Pourquoi les sondages électoraux sont moins fiables

Thermomètre par BBQ junkie-(CC BY-NC 2.0)

Tout comme la victoire du Brexit, celle de Donald Trump a surpris l’ensemble de la communauté des sondeurs. Dans les deux cas, les défaites annoncées se sont révélées de véritables victoires, largement au-delà de la marge d’erreur statistique. Mais ce phénomène n’est pas nouveau.

Deux précédents se sont produits en Europe, il y a plusieurs années. Un premier lors des élections présidentielles du 21 avril 2002 qui ont vu, phénomène totalement impensable à l’époque, l’élimination de Lionel Jospin et la présence au second tour de Jean-Marie Le Pen. Un second en Italie, un peu plus tard, avec la quasi victoire de Silvio Berlusconi alors qu’il était donné très largement battu par son rival…

Ces quatre élections ont un point commun absolument évident : elles se sont déroulées dans un contexte biaisé, sous l’influence d’une incroyable pression politico-médiatique. Ainsi leur enjeu se résumait-il à peu près en ces termes : « voter pour le diable ou pour son contraire ».

Par un phénomène parfaitement connu, de nombreuses personnes interviewées lors des sondages ont bien évidemment falsifié leur réponse afin de ne pas affronter le jugement désapprobateur de l’intervieweur. Mais une fois seules dans l’isoloir, elles se sont exprimées sans contrainte.

Or, il semble que le monde occidental soit parcouru par une vague de pression moralisatrice sans précédent. Puisque la classe politico-médiatique ne cesse d’intervenir pour orienter les électeurs vers le camp du Bien, les erreurs des sondages n’ont elles pas toutes les chances de se reproduire ?

Il est difficile de répondre à cette question pour le moment. Car, en réalité, deux forces contraires risquent de s’affronter dans les années à venir :

  • la transparence éthique des sondeurs : les méthodologies en sciences sociales permettent de parvenir à une très bonne fiabilité. Mais elles coûtent cher et ne seront pas forcément du goût des commanditaires…
  • l’escalade dans la manipulation des foules : les peuples en font encore et toujours à leur tête. Hommes politiques et journalistes ne seront-ils pas tentés d’accroître leur pression normative ?

La transparence éthique des sondeurs : une question de méthode mais aussi de liberté d’information !

sondages-rene-le-honzecEn sciences physiques, tout parasitage — qui implique que le fait de mesurer un phénomène modifie celui-ci — donne lieu à des précautions considérables. Il semble d’ailleurs qu’en physique nucléaire, certains phénomènes ne sont pas observables sans être modifiés.

En sciences humaines, quand la mesure passe par la collecte des avis des personnes interrogées (et non par l’observation de leur comportement), les précautions visent à éviter ce que l’on nomme le « syndrome du test ». Le seul fait de poser certaines questions induit des réponses biaisées, soit parce que le sujet est trop personnel, soit parce qu’il est moralement tabou…

En politique, la difficulté s’avère théoriquement moins sensible sauf lorsque la pression normative est très forte. Dans ce cas, les sondeurs sont de plus en plus en butte à ce qu’ils appellent le « phénomène de rationalisation ».

Ce biais classique en sociologie se retrouve chaque fois que les réponses à un questionnaire peuvent donner lieu à une réprobation. Connaître la part des répondants ayant travesti leurs réponses pour sauver la face permet de corriger les sondages et d’obtenir des résultats beaucoup plus fiables. De même que chaque questionnaire doit faire l’objet d’un test afin de vérifier qu’il est bien compris, et qu’il ne génère pas en lui-même des réponses de circonstance. L’exercice reste cependant risqué.

Heureusement, certaines méthodes permettent d’évacuer considérablement ces erreurs. Ce sont les méthodes dites « indirectes », ou « projectives ». Il suffit en effet de demander à quelqu’un de deviner ce que pensent les autres en général pour collecter son propre jugement avec une bien meilleure fiabilité.

Pour ces méthodes, le fin du fin consiste à utiliser des personnages très peu connotés, difficilement reconnaissables (tant du point de vue de l’âge que du sexe ou de la couleur politique) sous forme de dessins, et de demander à deviner pour qui ils vont voter. Tout le monde connaît le fameux test de Rorschach. Il est exclusivement basé sur ce mécanisme de projection. Plus compliqués, les tests non verbaux sont encore plus fiables, puisqu’ils se dispensent du langage oral qui comme chacun sait, permet de travestir la pensée.

Hélas, toutes ces méthodes indirectes, projectives, c’est-à-dire qualitatives, sont longues à administrer, et nécessitent à la fois des profils d’enquêteurs particuliers (formation et expérience en psycho-sociologie) et des entretiens longs et non mécanisables par le biais de questionnaires…

Alors se pose une question toute naturelle, douloureuse et particulièrement d’actualité : les commanditaires des sondages, médias et politiques seront-ils enclins à payer beaucoup plus, afin d’avoir des sondages plus fiables et forcément moins fréquents ? Ou préfèreront-ils poursuivre dans cette infâme logorrhée de prévisions fausses mais quotidiennement servies et terriblement divertissantes ?

Ce choix n’est pas si anodin, si l’on considère l’excès de pression normative qui caractérise notre époque… Poursuivre encore plus dans la manipulation des foules ne risque-t-il pas de convenir à la plupart des acteurs concernés ?

L’escalade dans la manipulation des foules : la tentation totalitaire politico-médiatique  

Un observateur qui aurait quitté le monde occidental depuis quarante ans et qui reviendrait aujourd’hui serait très certainement étonné par la transformation du métier journalistique, et par la modification du rôle des politiques.

À coup sûr, il déplorerait que les médias n’informent plus, ne donnent plus à juger, mais tentent d’influencer les citoyens, en leur délimitant le Bien d’un côté, et le Mal de l’autre. Sous leur férule, le monde est devenu manichéen, et l’information n’est plus qu’une succession d’éloges ou d’anathèmes, au service d’une morale politique officiellement homologuée.

À coup sûr, cet observateur serait tout aussi subjugué par les postures des décideurs gouvernementaux, terriblement portés sur les discours moralisateurs, et si peu sur les actes concrets. Là aussi, c’est une succession d’anathèmes et une course frénétique à l’image, celle de celui qui sera le meilleur parangon de vertu. Ce concours de beauté morale risque même d’effrayer l’observateur.

Cela ne ressemble t-il pas à ce que Philippe Murray appelait « la dictature du Bien » ? N’est-il pas interdit de s’en éloigner ? Quiconque qui s’en affranchit ne se trouve t-il pas aussitôt ostracisé ? Symboliquement excommunié ?

Dans un tel contexte de « moraline glucosée », il n’est pas certain que les faiseurs d’opinion soient enclins à favoriser une meilleure fiabilité des sondages. Toutes les raisons poussent en effet à ce que la classe politico-médiatique ne voie pas cela d’un bon œil :

  • Les sondages faux sont sans doute une façon encore très efficace de faire pression sur les mauvaises pensées des électeurs. Que se serait-il passé en effet si depuis le début des campagnes électorales on avait su que les citoyens étaient si nombreux à apprécier Le Pen, Berlusconi, le Brexit et Trump ? Imaginons un instant la tête des journalistes et celle des politiques…
  • L’avantage des sondages bon marché, c’est qu’ils peuvent se réaliser très rapidement. Ainsi, on peut en servir quasiment tous les jours. Cela n’occupe t-il pas le cerveau des citoyens, en les divertissant ? Cela n’aide t-il pas à les éloigner d’une réalité qui n’est pas si mirifique que cela ? Cela n’aide t-il pas à les faire patienter le temps d’un quinquennat ? D’ailleurs, ces sondages faux ne seraient-ils pas finalement l’équivalent moderne et autrement plus subtil du « panem et circenses » de Juvénal ?

Si encore les médias constituaient un contre-pouvoir, ces inquiétudes n’auraient pas lieu d’être. Mais les médias réellement indépendants ne sont plus légion… Ceci étant dit, l’élection présidentielle française de 2017 constituera un excellent test pour deviner de quel côté les choses évoluent. Prenons rendez-vous dès à présent. Attendons avec impatience les résultats des sondages avant le premier tour… Et parions que la surprise sera grandiose au lendemain de celui-ci !

Sur le web

  1. Les gens ont peur, Ils serrent les fesses !

  2. les sondages sont rarement »faux », à la rigueur mal faits et encore…ce qu’on leur fait dire c’est autre chose…

    On a d’abord des sondages d’intention de vote..qu’il serait intéressant de connaitre…

  3. La notion de biais de confirmation ou cognitif des sondeurs , en particulier des pro Clinton aux Usa , expliquent ce magnifique plantage des prévisions desdits sondages…

    1. Vous êtes encore trop gentil avec les sondeurs. Il y a tout lieu de penser qu’ils contribuent eux-aussi à la pression normative évoquée dans l’article en truquant volontairement leurs sondages, conformément aux instructions de leurs commanditaires. S’ils s’agissait d’une erreur involontaire, la moyenne des sondage devrait cerner le résultat final, les erreurs de mesure involontaires se répartissant naturellement autour du résultat final. Mais, ce n’est pas le cas. La répétition presque systématique du même type d’erreur, toujours dans le même sens politique, prouve qu’il ne peut pas ne pas y avoir falsification.

      Par ailleurs, l’histoire du méchant sondé qui mentirait sciemment au gentil sondeur innocent est une piètre excuse qui ne tient pas la route une seconde. Ce n’est ni plus ni moins qu’une faribole inventée par les sondeurs pour dissimuler leur turpitude. Et pour cause : s’ils ne satisfont pas leurs commanditaires, ils perdent leurs contrats grassement rémunérés.

      1. pas forcement me semble t il, t il y a une étape où,par exemple, on doit estimer le mensonge dans les déclarations d’intention de vote ce qui nécessite peu ou prou de supposer une sociologie de population que ne change pas trop..sauf qu’on ne peut pas le savoir, et tout le monde en faisant des hypothèses similaires et prudentes peut se gourer dans le m^me sens…

        1. Ils pourraient tout aussi bien faire des hypothèses prudentes et aboutir à la conclusion inverse de ce qu’ils publient. Mais non, l’erreur va toujours dans le même sens. Etonnant, non ? Même plus, en fait.

          1. non je ne crois pas, car la « prudence » c’est de considère que le comportement sociologique des votant républicains ne change pas et que les gens ont menti similairement e pour affirmer je vote trump que pour je vote kerry…
            A partir du moment où vous avez des raisons de penser que ceci est faux, s’aventurer à dire qu’on peut prédire ce que sera le vote et surtout avec quelle marge d’erreur est aussi faux..

            Sans élément de preuve, je tends à privilégier l’erreur, à la rigueur seuls des instituts fantoches de sondage pourraient se permettre de raconter n’importe quoi ou de mentir délibérément, sinon à qui vendre les sondages?Et que dire de possible fuites…où les gens apprennent les collusions entre un candidat et un institut..

            J’ajouterai qu’en supposant m^me que le taux de fausse déclaration de vote pour trump n’ait pas changé durant la compagne . ( ce qui n’est pas évident du tout, la soutien publique à un candidat pouvant pour des raisons obscures devenir plus acceptable), la variation relative clinton trump était signifiante , ça variait énormément!!!
            https://www.google.fr/search?q=historique+taux+trump+clinton+opinion+poll&safe=off&espv=2&biw=1331&bih=571&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ved=0ahUKEwipvcWE56zQAhVL2xoKHR-UDcQQ_AUIBygC#safe=off&tbm=isch&q=sondage+clinton+trump

            le problème’est que les déclarations de trump etait tellement outrancières qu’il me semble très acceptable que le taux de fausse déclaration a pu tout aussi bien évoluer!!

            Sondage déclaratif…il faut la foi ..

            1. « je tends à privilégier l’erreur » : certes, vous pouvez avoir une opinion. Mais l’accumulation des sondages se trompant dans le même sens est un fait statistiquement significatif prouvant qu’il ne peut pas s’agir d’une erreur volontaire, autrement dit d’un traitement purement politique qu’on essaye de camoufler sous des oripeaux pseudo-scientifiques.

  4. D’abord les méthodes de sondages (par quotas essentiellement) ne sont absolument pas scientifiques.
    Donc les résultats obtenus ne sont jamais justes !!!
    Un vrai sondage doit porter sur un échantillon important (au moins 1 % de la population = Loi des grands nombres), il doit être fait au hasard (les sondés ne doivent pas être choisis selon des cases précises : % femmes; % d’hommes; % de professions libérales; % d’agriculteurs; % de fonctionnaires…).
    Ensuite, il faut pouvoir calculer une marge d’erreur (un écart-type a minima), donc il faut au moins répéter 3 fois le sondage (au hasard toujours).
    L’opérateur doit être le même pour éviter le biais, et les questions posées doivent être minimalistes (allez vous voter : oui-non; pour qui : X-Y).
    C’est très loin d’être le cas pour les sondeurs !!!!

    1. La loi des grands nombre est relative à la taille de l’échantillon et ne dépend pas de la taille de la population étudiée. Il est tout à fait inutile d’interroger 1% ou plus de la population pour avoir un sondage fiable. De plus, en augmentant la taille de l’échantillon, on augmente significativement le risque d’erreurs involontaires, voire volontaires, dans le traitement de l’information. Un échantillon gigantesque non seulement ne sert à rien mais présente également un risque d’erreur accru par rapport à un petit échantillon bien maîtrisé.

      Au-delà, la clé du sujet est d’avoir des sondeurs sérieux, donc honnêtes, ce qui est loin d’être le cas comme on vient de le constater sans ambiguïté aux US, en GB, sans oublier la France habituée depuis longtemps aux tentatives de manipulations sondagières de l’opinion. Conséquence : la population ne croit plus aux sondeurs (et non aux sondages) et développe même une tendance à voter à l’exact opposé de ce que les prétendus sondages essayent de leur faire gober.

    2. Statistiquement, la méthode dite « des quotas » fonctionne très bien. Pour une population comme celle des adultes français on apprend dans les cours de statistique qu’un échantillon d’un peu plus de 1000 personnes suffit à indiquer une réponse qui correspond de très près à celle que l’on recueillerait en testant toute la population.
      L’échantillon représentatif (c’est le terme utilisé) doit en revanche être parfaitement choisi. Ainsi, si on veut pouvoir établir un résultat en fonction du poids de personnes, et que seulement 1% de celle-ci est obèse, on ne pourra pas se contenter de 10 obèses dans le panel. On en prendra plus, disons entre 30 et 50. En revanche, si on sait que près de la moitié des gens ont un poids entre 50 et 75kg, alors peut-être que 200 personnes dans cette fourchette suffiront à donner un résultat exploitable. (Les chiffres sont indicatifs, c’est le principe qu’il faut retenir)
      Ainsi, par nature, un échantillon « représentatif » de la population sur un critère donné n’est pas représentatif au sens commun du terme.
      Toute la difficulté est donc de profiler le panel.
      Et c’est peut-être là que le biais de confirmation des sondeurs intervient : ils peuvent structurer leur panel selon le résultat qu’ils cherchent à démontrer. Ils minimisent ainsi une quantité de réponses possibles, et faussent donc à la base là résultat qu’ils obtiendront. Alors même que le sondage sera parfait et bien analysé.
      C’est en ce sens qu’il faut se méfier des sondages, mais c’est aussi en ce sens que sur un panel « neutre », non biaisé, un panel très restreint donné un résultat très solide.

    3. J’en doute, je pense que l’erreur est dans le passage à la déclaration d’intention de vote….à la prévision des résultats des élections..
      vous faites un sondage pour savoir qui ment à votre sondage? vous ajoutez des questions qui puissent détecter un probable mensonge???

      Les sondages ne savent pas donner le résultat d’un vote absolue mais peuvent peut être être utilise à un candidat pour voir si une de ses proposition a un impact entre deux sondages ( toujours déclaratifs) successifs…

      à la sortie des urnes vous prenez des bulletins aux hasard et vous faites un sondage sur le vote avec une marge d’erreur liée à la taille de l’échantillon ok ça c’est correct, mais ..personne ne connait l’erreur sur un sondage déclaratif redressé.

  5. « Alors se pose une question toute naturelle, douloureuse et particulièrement d’actualité : les commanditaires des sondages, médias et politiques seront-ils enclins à payer beaucoup plus, afin d’avoir des sondages plus fiables et forcément moins fréquents ? Ou préfèreront-ils poursuivre dans cette infâme logorrhée de prévisions fausses mais quotidiennement servies et terriblement divertissantes ? ». La réponse me semble incluse dans la question. Des sondeurs et analystes moins chers à rémunérer, des sondages en pagaille donc plein de contrats juteux, des résultats intermédiaires variables en bien et en mal permettant aux accrocs de remiser pour voir la bonne couleur sortir, des résultats définitifs catastrophiques mais qui, statistiquement de temps à autre, tombent bien permettant de faire un reset d’incompétence… pourquoi arrêter un si bon rapport qualité-prix.

  6. En ex-URSS, il n’était pas possible non plus de faire des sondages ayant la moindre valeur, pour cette simple raison que la population voyait – avec raison – en chaque sondeur un type du régime, et pensait – avec raison aussi – que pour rester en bonne santé, il était préférable de répondre ce que le régime voulait qu’on pense plutôt que ce qu’on pensait. Le simple fait qu’on en soit arrivé exactement au même point aux USA et en Europe donne une idée approximative du temps de vie qui reste au dernier carré des régimes qui ont produit cette monstruosité.

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