Où se situera l’épicentre du monde à l’horizon 2050 ?

Publié Par Thierry Godefridi, le dans Asie

Par Thierry Godefridi.

World map By: Nicolas RaymondCC BY 2.0

La critique la plus éloquente à l’encontre de la politique américaine du « pivot asiatique », à laquelle il était fait référence dans le premier article consacré à Easternisation, le dernier livre du chef de la rédaction Affaires étrangères du Financial Times, Gideon Rachman, consiste en ce que la politique étrangère des États-Unis se préoccupe principalement de l’aspect militaire de la montée en puissance de la Chine et passe à côté du fait que c’est la puissance économique croissante de la Chine qui lui permet de faire ombrage à l’Amérique en Asie.

La débâcle de l’AIIB

Le meilleur exemple en est la débâcle qui suivit l’annonce de la création à Pékin en 2015 de l’Asian Infrastructure Investment Bank. Les États-Unis s’y montrèrent hostiles et s’indignèrent quand leurs plus proches alliés, à commencer par la Grande-Bretagne, aussitôt suivie par l’Australie, la Corée du Sud et l’Allemagne, se joignirent au projet chinois. Observateur incrédule de ce spectacle, l’ancien Secrétaire au Trésor américain et Président de l’Université de Harvard, Larry Summers, un homme pourtant doté, selon Rachman, d’un sentiment de supériorité hors du commun, exprima l’opinion que l’Histoire s’était emballée et que les États-Unis avaient perdu leur rôle de souscripteur de l’ordre économique global.

Le Japon

Dans cette affaire de l’Asian Infrastructure Investment Bank, seul le Japon partagea la position des États-Unis. La place primordiale du Japon dans la stratégie américaine fut mise en évidence lorsque le Premier ministre japonais Shinzo Abe eut l’honneur de s’adresser à une séance conjointe du Congrès américain. Mais, fait remarquer Gideon Rachman, le dynamisme nippon des années 1980 a fait long feu et, bien que le Japon soit encore riche et technologiquement avancé, il souffre d’une population vieillissante et décroissante ainsi que d’une économie stagnant depuis 20 ans.

En outre, il entretient, à l’exemple de son actuel premier représentant, Monsieur Abe en personne, des relations ambigües avec son passé guerrier. Quoi qu’il en soit, ses plus de 200% de dettes par rapport au PIB réduisent la marge de manoeuvre du Japon en matière de dépenses militaires…

L’ASEAN

Si l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est (Indonésie, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande, Brunei, Cambodge, Laos, Birmanie et Vietnam), l’ASEAN, dont la population s’élève à 625 millions d’habitants et le produit intérieur brut nominal, à 2,8 milliards de dollars US – 7,6 milliards USD en termes de parité de pouvoir d’achat –, se présentait comme un bloc cohérent et déterminé, elle formerait un contrepoids significatif par rapport à l’influence chinoise en Asie.

Ce n’est pas le cas, constate Rachman. Le Cambodge se montre sensible aux sirènes financières de la Chine ; la Thaïlande s’en est rapprochée depuis le coup d’État de 2014 et un coup de froid diplomatique avec les États-Unis ; quant aux Philippines, elles semblent entrées en transes. Et, suivant la boutade d’un ancien ministre des Affaires étrangères de Singapour, tous savent que la Chine sera toujours leur voisine dans mille ans, mais ils ne savent pas, en revanche, si les États-Unis seront encore présents le siècle prochain…

L’Australie

Cette ambivalence se manifeste jusqu’en Australie où s’articulent les critiques les plus virulentes quant à la connotation belliqueuse du « pivot asiatique » américain — voire, pour d’autres, son aspect purement rhétorique — et où les autorités ont accordé un bail de 99 ans à une entreprise chinoise liée à l’Armée de libération populaire (l’« Armée rouge ») pour la gestion du port de Darwin après y avoir accueilli une nouvelle base d’entraînement des marines américains !

Le Pakistan

S’agissant du Pakistan, peut-on encore parler d’un allié des États-Unis, malgré les efforts officiels de ces derniers de « revigorer le dialogue » entre eux ? La visite du Président Xi au Pakistan en avril 2015, la première visite d’Etat en neuf ans, signifiait plus qu’une simple visite de courtoisie, raconte Rachman. Alors que l’aide accordée par les États-Unis au Pakistan pendant les années Obama s’élevait à 7,5 milliards de dollars, Xi signa des contrats d’infrastructure pour 46 milliards de dollars.

Les investissements de la Chine comportaient un retour stratégique immédiat. Il s’agissait notamment de développer et de gérer le port de Gwadar en mer d’Arabie, à proximité du détroit d’Ormuz, et de construire les voies terrestres d’approvisionnement du pétrole vers l’ouest de la Chine. Cette dernière importe 80% de ses besoins en pétrole du Moyen-Orient. Gwadar lui permet de réduire ses coûts de transport et de s’affranchir de la voie maritime passant par le détroit de Malacca.

En outre, le port pakistanais offre à la Chine la possibilité d’ériger une base navale pour sa marine en mer d’Arabie, de compléter son « cordon de perles », à savoir la chaîne de ports de mer qui lui sont accessibles à partir de celui de Hainan en Chine jusqu’au Moyen-Orient et l’Afrique via l’océan Indien (Birmanie, Bangladesh, Sri Lanka…) et qui sécurisent les voies maritimes par lesquelles transitent ses importations de pétrole et de matières premières et ses exportations de produits manufacturés.

L’Inde

Reste l’Inde, la deuxième plus grande puissance asiatique, enserrée entre deux ennemis potentiels, le Pakistan et la Chine, disposant de l’arme nucléaire. Lors de la visite du Président américain en Inde en janvier 2015, Obama et Modi déclarèrent dans un communiqué commun : « En tant que dirigeants des deux plus grandes démocraties du monde, nous nous sommes mis d’accord sur une vision stratégique conjointe pour la région et nous affirmons l’importance de préserver la sécurité maritime et d’assurer la liberté de navigation, en particulier dans la Mer de Chine méridionale » (sur laquelle la Chine vise à prendre la mainmise et dont elle ambitionne concomitamment d’exclure la marine américaine).

Il n’est pas inconcevable que l’Inde devienne, à l’horizon de 2050, le pays le plus peuplé et la plus grande économie de la planète et que l’épicentre du dynamisme mondial se déplace du bassin du Pacifique à l’océan Indien reliant l’Inde à un continent africain en plein essor. (Selon une étude des Nations Unies, la population du continent africain devrait augmenter d’un milliard actuellement à 2,5 milliards d’ici 2050.) C’est dans cet esprit qu’il pourrait s’avérer judicieux de suivre les conseils du futurologue suédois Hans Rosling, cité par Rachman dans Easternisation, remarquable de science et de prescience en matière de politique étrangère, et de s’intéresser au marché immobilier sur le littoral de la Somalie…

Sur le web

  1. Article fort intéressant, et j’en aime tout particulièrement la conclusion quelque-peu décalée !
    Investir dans l’immobilier en Somalie est un pari plutôt gonflé mais qui est loin d’être vide de sens.
    Encore faut-il peut-être attendre qu’un gouvernement puisse s’y constituer durablement avec quelque consistance, ne serait-ce que pour garantir la propriété privée, dont la propriété immobilière.
    En définitive, pas mal de grosses fortunes mondiales actuelles se sont constituées sur de tels paris…

    1. La côte de Somalie ne correspond à rien. Quel arrière-pays? Quelles ressources? C’est un pays peu éduqué, sans culture du travail. Il n’y a rien qui laisse penser à un décollage économique dans un avenir raisonnablement proche. Ce n’est pas seulement un problème de gouvernement. Même si la paix et l’ordre revenaient demain, ce qu’on souhaite sans trop y croire, quels seraient les atouts de ce pays? L’Éthiopie, le Kenya, la Tanzanie ou le Mozambique sont des destinations bien plus intéressantes sur le pourtour de l’océan Indien

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