Et maintenant, quelle place pour l’Amérique dans le monde ?

Publié Par The Conversation, le dans Amérique du Nord

Par Frédéric Charillon [*]
Un article de The Conversation.

Ce que beaucoup redoutaient n’a donc pas été évité. Comme les Britanniques avant le Brexit, et même, dans une moindre mesure, les Français avant le référendum de 2005, le « pays profond », comme on dit et qui ne doit pas être péjoratif, n’a pas apprécié les commandements des grands médias sur la conduite à tenir. Au-delà des réflexions à tenir sur le fonctionnement des démocraties occidentales à l’heure des réseaux sociaux et des médias globaux, interrogeons-nous sur les conséquences américaines et internationales de ce qui vient de se produire.

À la mi-juin 2016, nous écrivions :

« Imaginons un instant cet enchaînement, qui n’est plus à exclure : le 23 juin, le Royaume-Uni quitte l’Union européenne ; Donald Trump est élu président des États-Unis en novembre ; en mai suivant, un président français est choisi avec une marge trop étroite face à Marine Le Pen, dans un pays de facto immédiatement clivé et paralysé ; quelques mois plus tard en Allemagne, Angela Merkel paie les séquelles de la crise des réfugiés, ou se retrouve avec une extrême droite puissante. Les trois grands pays de l’Union européenne, quatre des piliers de l’Alliance atlantique, se retrouveraient alors, en même temps et pour plusieurs années, en crise interne et sans boussole. Ailleurs en Europe, le populisme – c’est-à-dire la mobilisation du peuple pour des raisons électoralistes sur la base d’un discours volontairement simplificateur – aura déjà frappé. Après une telle séquence, il est probable qu’il s’étendra encore. Notre rapport au monde ne peut en sortir indemne. »

Plusieurs constats, aujourd’hui, ne laissent pas d’inquiéter.

Les États-Unis : un pays déchiré

La campagne qui s’achève a globalement été jugée navrante, elle a opposé deux candidats considérés par leurs adversaires respectifs comme éminemment repoussoirs. La division et la résignation dominent. Il était à prévoir, depuis longtemps, que celui des deux candidats qui l’emporterait aurait bien du mal, au moins dans un premier temps, à se faire accepter par l’autre Amérique. Aujourd’hui, une Amérique a gagné contre l’autre. C’eut été la même chose dans l’autre sens, mais l’Amérique qui a perdu aujourd’hui est la plus productive, jeune et multiculturelle.

Déjà lassés par la professionnalisation à la fois extrême de la politique et de ses pratiques washingtoniennes, les Américains ont polarisé leur vote. Beaucoup d’entre eux ont rejeté le politiquement correct martelé par les grands médias. En soutenant, à plus de 70% dans certains États, un candidat qui s’en est pris à ce point à plusieurs nationalités ou cultures (pour ne parler que d’affaires internationales), l’Amérique a brisé quelques tabous, dont plusieurs régions du globe se souviendront.

Avec des franges importantes de leur société tentées par l’intransigeance de gauche d’un Bernie Sanders et celle de droite du Tea Party (ou des idées qui lui sont proches), les États-Unis voient progresser la tentation du retrait du monde. Après la war fatigue qui avait saisi le pays à l’issue de la période néoconservatrice de George W. Bush (2001-2009), le risque d’une world fatigue est grand, après l’ouverture au monde de Barack Obama (2009-2017).

L’héritage Obama

Ce dernier, en jouant pour l’Histoire, en intellectualisant les grands problèmes internationaux, en prônant une « patience stratégique » certes souvent mal comprise, y compris à l’étranger, a apaisé la relation au monde après les années Bush. Mais il n’a pas imposé de doctrine indiscutable en matière de politique étrangère, revers de médaille classique du pragmatisme et de l’analyse froide. Ses succès indéniables (accord sur le nucléaire iranien, réconciliation avec Cuba), ne sont pas forcément irréversibles, tandis que ses échecs (le reset avec Moscou, la gestion de la crise syrienne, le renoncement à relancer le processus de paix entre Israéliens et Palestiniens…) restent des dossiers brûlants pour les équipes à venir.

Son équation personnelle, son style, son charisme évident, en feront probablement un président emblématique et regretté. Mais il fut clivant, et le faible renouvellement des équipes du Parti démocrate pendant son règne, a laissé Hillary Clinton bien seule – et bien impopulaire – pour reprendre le flambeau. Ce sentiment d’une pérennisation des élites anciennes et des professionnels de la politique, le retour symbolique aux années Clinton, n’ont pas aidé à réconcilier le pays avec les valeurs indéniables que « les Clinton » pouvaient en réalité porter, notamment en matière de politique étrangère, mais dont l’authenticité n’a pas été jugée convaincante.

Pour autant, l’Amérique d’Obama laissera une trace dont beaucoup se réclameront aux États-Unis, et qui resurgira donc : une main tendue au monde, un prisme moins occidentaliste que précédemment, et toujours cette approche réaliste froide, qui sera regrettée autant qu’elle a été déplorée sous son mandat.

« Qui est Donald Trump ? »

Trump est-il la marionnette de Poutine, un psychopathe, un Berlusconi américain, comme il a été successivement dépeint ? Un personnage inquiétant mais plus complexe, comme le dessine Laure Mandeville dans son instructif petit ouvrage sur la question ? Un Nixon plus moderne, dont le style tout aussi fleuri était au moins resté privé avant l’heure des réseaux sociaux ? Auquel cas il devra vite trouver son Kissinger pour éviter le naufrage.

La machine américaine de politique étrangère et de sécurité ne le laissera probablement pas être aussi amical avec Moscou ou Pyongyang qu’il l’avait annoncé, ni aussi inamical avec ses voisins mexicains ou avec les musulmans du fait de l’existence de contre-pouvoirs démocratiques. Mais trois développements sont très probables, sauf revirements importants du nouveau président :

  • Nous sommes à l’aube d’une nouvelle vague d’anti-américanisme dans le monde, dont les États-Unis mettront du temps à se remettre. L’image de cette Amérique-là, avec ces discours-là, ne sera pas aisée à réparer.
  • La politique étrangère sera plus que jamais l’enjeu de déchirements intenses, car on ne peut imaginer que le camp adverse ne s’oppose pas à certains développements. Une certaine paralysie est donc à craindre.
  • Les Alliés européens, quoi qu’ils en disent, devront apprendre à travailler avec Trump, qui saura se faire charmeur, et qui – à terme – pourrait séduire certains par son discours anti-interventionniste. Les gouvernements alliés seront toutefois contraints par des segments d’opinion qui réagiront mal à tout affichage de cordialité avec celui qui incarne le mal absolu à leurs yeux. Il faudra pourtant bien composer avec lui, le bon côté de la chose étant qu’il n’a probablement aucune idéologie, ce qui le rendra pragmatique.

La vraie question, cependant, est de savoir quelle sera la marge de manœuvre de Trump dans une Amérique en proie au doute, aux divisions, aux blocages politiques. Voudra-t-il même réconcilier avec le monde cette partie du pays que la construction d’un mur à la frontière mexicaine, ou l’interdiction d’entrée sur le territoire américain pour tout musulman, n’a pas effrayé ? S’il ne le fait pas, le rapport de l’Amérique au monde risque de traverser une passe particulièrement difficile.

[*] Professeur de science politique, Université d’Auvergne

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  1. Merci pour cet éclairage dépassionné

    1. Intéressant, dépassionné mais surement pas neutre. Et par ailleurs il y a une réelle possibilité dont les conséquences ne sont pas envisagées : et si Trump parvenait par ses promesses (plus même que ses actions) à booster l’économie et devenir ainsi un modèle ?

      Il ne s’agit pas d’une victoire de Trump – et demain chez nous de Juppé ou Sarko – mais une défaite de Clinton ou Hollande. Et ce n’est pas une défaite des idées mais une sanction sur les résultats économiques. La montée de la xénophobie, du nationalisme ne sont qu’une conséquences des craintes engendrées par la situation économique. En matière de « clivage », il n’y a pas des « bons bobos » et des « méchants citoyens du pays profond » : il y a seulement des gens qui sont plus touchés par la crise (et sa gestion calamiteuse) que d’autres.

  2. Pour ma part je pense que nous avons évité le pire ( la pire ?), en matière de politique étrangère des Us qui s’est souvent concrétisée par des drones et des tapis de bombes.
    Trump a pour l’instant annoncé qu’il souhaitait se concentrer sur l’état de son pays et coopérer avec les autres alors que Clinton voulait détruire L’Iran, ce qui reste de la Syrie et aller emm..les russes et les chinois

  3. Dans quel monde vit donc ce chercheur ? Les Etats-unis d’Obama sont fâchés avec tout le monde au moyen orient au point de devoir implorer l’Iran de les aider (après avoir abdiquer sur la question du nucléaire). Ils sont absents en Afrique et font de la figuration en Asie. Il est clair que la politique étrangère d’Obama pourra servir d’exemple de ce qu’il ne faut pas faire. Notons également le « mais l’Amérique qui a perdu aujourd’hui est la plus productive, jeune et multiculturelle ».

  4. « le rapport de l’Amérique au monde risque de traverser une passe particulièrement difficile. »
    Ah bon, le rapport actuel est clair serein franc et fraternel ? Il serait bon de faire un petit bilan.
    Par exemple, malgré ses promesses, quels ont été les progrès d’Obama avec l’Asie ?

  5. La grande question diplomatique, c’est celle de la Russie. Qui veut continuer à humilier la Russie, l’isoler, la cerner militairement, nier les difficultés des minorités russophones en Ukraine, dans les pays baltes, nier que la Crimée est russophone à 90 %, jouer les gros bras ? Hillary Clinton et les cercles interventionnistes de Washington à qui on doit déjà la guerre du Vietnam et la seconde guerre du Golfe.
    Qui semble avoir compris qu’il n’y a pas pire danger pour la paix, comme l’a montré l’histoire, que de vouloir rabaisser un grand peuple ? Trump peut-être. Mais ça reste à confirmer.

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