Donald Trump face au reste du monde

Publié Par Laurent Gayard, le dans International

Par Laurent Gayard.

Les directeurs des instituts de sondage sont en train de manger leur chapeau et les éditorialistes sont encore au stade de la sidération : Trump qui ne pouvait pas survivre plus de quelques semaines aux primaires, puis qui ne devait pas survivre au-delà des primaires est devenu président des États-Unis.

Victoire du fascisme, triomphe d’un président misogyne, raciste, odieux, brutal à qui certains promettaient dès l’annonce des résultats une procédure d’impeachment en bonne et due forme, l’événement impensable pour beaucoup laisse certains en pleine panique et en plein délire. Mais il serait surprenant que le Congrès, de surcroît à majorité républicaine, se lance dans une telle aventure et cherche à destituer un président largement vainqueur dans les urnes et disposant d’une confortable avance en termes de grands électeurs.

On ne refait pas l’histoire

Il faudra donc que les déçus du 8 novembre se fassent à nouveau à l’idée qu’on ne refait ni l’histoire ni les élections, encore moins les élections présidentielles aux États-Unis que le Brexit au Royaume-Uni d’ailleurs. Hillary Clinton a appelé son adversaire pour le féliciter et on aura une pensée émue pour le pauvre Bill qui va sans doute connaître des jours difficiles. Voilà donc le monde condamné à prendre Donald Trump au sérieux.

Le discours donné après l’annonce de la victoire, très présidentiel, aux antipodes de ses excès médiatiques et internautiques, montrait le milliardaire se coulant à nouveau sans peine dans un nouveau rôle : celui de chef d’État le plus puissant de la planète. Mais que peut-on attendre réellement de Trump ? Le pire ou le moins mauvais ? Quelles options s’offrent à lui et quelle direction peut prendre sa politique étrangère dans les mois, voire les années à venir. Spéculons donc avec entrain mais, comme l’avait bien résumé notre Jacques Chirac national, en matière de politique les promesses n’engagent que ceux qui les croient.

La prudence est doublement de mise avec Donald Trump si l’on considère les multiples costumes que le personnage a pu endosser au cours de la campagne afin de séduire le plus large électorat possible. Il existe cependant quelques constantes du discours trumpiste et quelques priorités actuelles, auxquelles s’ajoute le fait que Trump n’est peut-être pas aussi idiot que l’on voulait bien le représenter dans les cercles les plus fanatiquement pro-Hillary. Enfin bon, on l’espère…

La campagne contre l’État islamique

Pour commencer, Donald Trump attendra sans doute beaucoup des derniers mois de son prédécesseur et de la campagne contre l’État Islamique. La reconquête de la ville de Mossoul et la destruction de Daesh sont les derniers grands défis de l’ère Obama et les progrès en la matière semblent rapides. Il ne fait pas de doute que l’EI vit ses derniers jours sur terre – avant peut-être de trouver de nouvelles terres de conquêtes sur internet en devenant un cyber-califat ? – mais reste à savoir qui parviendra à tirer politiquement profit de sa disparition.

Si les forces spéciales irakiennes progressent assez rapidement et que Mossoul tombe dans les prochaines semaines, voire les prochains jours, et si, cerise sur le gâteau, Raqqa tombe à son tour en Syrie, alors Obama pourra achever son mandat sur un triomphe et accrocher la dépouille de Daesh à côté de celle d’Oussama Ben Laden dans la salle des trophées de la guerre contre la terreur.

En revanche, si les choses traînent un peu plus, Trump pourra rejouer en quelque sorte le tour pendable que Reagan avait réservé au malheureux Carter en empochant en 1980 les bénéfices de la résolution de la crise des otages de Téhéran, largement négociée et résolue sous le mandat de son prédécesseur. Assis sur une victoire décisive, Trump pourrait prendre ses fonctions en proclamant lui aussi : « America is back ! »

Le problème de la reconstruction de l’Irak

Mais quelle que soit l’issue de la bataille de Raqqa ou de Mossoul, le nouveau président héritera de la difficile gestion et de la reconstruction de l’Irak post-Daesh. L’homme d’affaires n’a pas fait mystère de sa volonté de se montrer nettement moins interventionniste que ses prédécesseurs. Il y a donc fort à parier qu’il poursuivra en cela la politique engagée au cours du second mandat d’Obama à l’égard du Moyen-Orient ou de l’Afghanistan : désengagement progressif et circonspection.

Là encore, il hérite potentiellement de quelques atouts laissés dans sa manche par la précédente administration, en particulier le rapprochement avec l’Iran qui peut permettre à l’actuel président de peser avec efficacité sur le long processus qui va s’engager bientôt dans un Irak et une Syrie dévastés. L’atout est à double tranchant cependant : dans ce jeu compliqué il faudra également tenir compte des Turcs qui n’ont pas l’intention de voir se réaliser à leur frontière leur pire cauchemar : un  Irak sous influence iranienne et une région autonome kurde, voire un Kurdistan irakien indépendant.

Face à Bachar

Quant à la Syrie, Trump n’ayant jamais fait mystère non plus de son hostilité vis-à-vis des pétromonarchies sunnites et de sa volonté de renforcer le dialogue et la coopération avec les Russes dans la région, il est fort probable que Bachar Al Assad a dû verser des larmes de joie en apprenant la victoire de l’adversaire d’Hillary… et qu’il ait les meilleures raisons de le faire.

Donald Trump a multiplié au cours de sa campagne les appels du pied envers Poutine pour lequel il a même confessé éprouver une certaine admiration, tandis qu’Hillary Clinton est toujours restée sur une ligne très néoconservatrice en faisant d’une nouvelle politique de containment de la puissance russe sa priorité stratégique. La question est désormais de savoir quel intérêt aurait Trump d’ouvrir la porte à Poutine et Poutine de ne pas la lui claquer au nez. La réponse tient en un mot : Chine.

L’alliance sino-russe est en effet purement contextuelle et fragile à bien des égards, comme elle le fut toujours d’ailleurs historiquement. Elle ne masque pas les rivalités énergétiques et économiques de plus en plus marquées, notamment en Asie centrale, ancienne chasse gardée russe où les Chinois font désormais irruption sans se gêner.

Le rapprochement Trump-Poutine

La Russie a tout à craindre d’une Chine en plein épanouissement militaire et dont le dynamisme économique peut la menacer tout autant. Poutine peut en attendre un soutien tant que les occidentaux le désignent comme un adversaire ; mais un rapprochement entre Trump et Poutine offrirait à ce dernier l’occasion idéale pour jouer sur les deux tableaux et pour rééquilibrer ses relations avec Pékin.

Le durcissement du régime sous Xi Xinping, couplé à des tensions sociales qui pourraient justifier un certain aventurisme militaire peut aussi représenter une raison supplémentaire pour Washington de jouer un peu plus la carte russe. D’autant que le soutien de Vladimir Poutine sera indispensable pour faire entendre raison à la fois à la Turquie et à l’Iran dans le dossier irakien ou syrien, si Trump tient à s’y impliquer sans trop y laisser de plumes.

Et reste la question de Bachar qui, du haut de cinq années de guerre civile et de 400 000 morts, nous contemple sans qu’aucune « diplomatie humanitaire » n’ait réussi à obtenir sa chute, pas plus qu’un État Islamique qui fut au fond son meilleur allié…

Face à la France et à l’Europe

Reste l’Europe, et notre petite France que Donald Trump semble bien mépriser. Il se pourrait bien que nous soyons cruellement mis de côté par la recomposition du jeu des puissances si les hypothèses précédentes se réalisent et si nous persistions à croire que la politique étrangère se résume uniquement à la dictature des larmes et aux ventes d’armes. Et il est par ailleurs un autre domaine dans lequel Trump pourrait bien faire mentir quelque peu ses slogans de campagne : celui du traité transatlantique, increvable arlésienne du libre-échange.

Donald Trump peut en effet tâcher de tenir ses engagements et revenir immédiatement sur le traité de l’ALENA en enterrant définitivement le TAFTA au passage. En ce qui concerne l’ALENA, cela paraît tout de même difficile et même un congrès majoritairement républicain opposerait certainement une résistance tenace à l’initiative. En ce qui concerne le TAFTA, les choses peuvent se faire plus simplement.

Rien n’empêche en effet Donald Trump de reprendre discrètement des négociations, dont le très médiatique « gel » prononcé en août dernier par la voix de la France ne signifie en rien la mort. Ou disons plutôt qu’il n’y a rien de plus commode que d’être déclaré mort et enterré pour mieux renaître de ses cendres… L’aboutissement des négociations du traité transpacifique a réclamé près de dix ans ; le temps que l’on aboutisse un jour à un traité transatlantique satisfaisant toutes les parties, que celui-ci soit signé et enfin ratifié par le Congrès et les différents parlements européens, il peut s’écouler bien plus de temps qu’un simple mandat présidentiel… voire même deux mandats…

Tout ceci n’est cependant pour le moment qu’un bouquet d’hypothèses. Peut-être Donald Trump choisira-t-il de concentrer tous ses efforts sur la politique intérieure ou peut-être restera-t-il tout simplement à savourer sa victoire pendant quatre ans en buvant des margaritas au bord de la piscine de la Trump Tower… Peut-être a-t-il déjà élaboré sous sa tignasse paille une géopolitique complexe et révolutionnaire… Reste à savoir quelle place trouvera la France dans le monde selon Trump. Mais pour en être complètement sûrs, il faudra attendre le résultat de nos propres élections.

  1. Well, just wait and see!

  2. Mais je trouve votre article mesuré et très intéressant.

  3.  » notre petite france que trump semble bien mépriser « …méprisent il les français ? n’est pas plutôt notre gouvernement qu’il méprise ? peut on lui en vouloir quand on voit la façon dont s’est comporté hollande et sa clique , soutenant ouvertement clinton , critiquant trump à tour de bras ? est ce le rôle d’un chef d’état de prendre parti pour un prétendant à une élection dans un autre pays ?

  4. Un article de Gayard : Compter les « peut-être » et autres conditionnels bien normands.

    « L’alliance sino-russe est en effet purement contextuelle et fragile »
    L’auteur a vu le dernier reportage sur ARTE. Une référence. Évidemment, le fait que l’alliance était forcément mal vue coté Obama et Cie garanti cette seule fois une confirmation absolue…

    1. Et bien sûr, on remarquera l’absence d’un seul mot sur l’Asie du sud-est où la suprématie militaire et commerciale américaine est fortement contestée :
      – Obama en froid avec les Philippines
      – Echecs commerciaux : Quid du TTP face au RCEP ? – https://en.wikipedia.org/wiki/Regional_Comprehensive_Economic_Partnership

  5. Trump ne prendra la présidence qu’en janvier 2017.
    Même s’il y a quelques noms qui sont murmurés, il n’a pas encore constitué son « administration ».
    Pour l’instant, il reprend contact avec le Congrès à majorité républicaine y compris au Sénat. Les éléphants sont ravis d’avoir profité de l’effet Trump. Mike Pence, son vice-président chrétien conservateur, ancien député de l’Indiana puis gouverneur (président) de cet Etat lui facilite la tâche.
    Bref, on en saura plus dès qu’il commencera à rendre publiques les nominations au postes clés.
    Il n’est pas à la bourre, il a le temps de consulter et de se faire son opinion.

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