Pourquoi aller voir Snowden au cinéma ?

Publié Par Damien Theillier, le dans Libertés publiques

Par Damien Theillier.

Pourquoi aller voir le dernier film d’Oliver Stone : Snowden ? Soyons clairs, ce n’est pas un chef-d’oeuvre artistique. Ne vous attendez pas non plus à vibrer, vous allez être déçus. Alors pourquoi voir ce film ? Tout simplement parce que ce film a une vertu pédagogique et éducatrice très forte et nous pousse hors de la caverne. Ce n’est pas seulement un reflet de notre époque, mais c’est un film qui nous ouvre les yeux sur des enjeux nouveaux, souvent cachés, avec un vrai héros, un cyber-agent secret révolté, un lanceur d’alerte (« whistleblower ») courageux et  lucide.

Pour ceux qui ont déjà vu le documentaire de Laura Poitras, Citizen Four, le film de Stone fait un peu doublon. Mais il nous dévoile avec la magie du cinéma les facettes de l’époque dans laquelle nous vivons, le monde post 11 septembre 2001.

La surveillance de masse

L’enjeu de la surveillance de masse, c’est la vie privée. Pourquoi vouloir protéger la vie privée ? Souvent ce sont les voyous et les crapules qui veulent défendre leur vie privée. On entend souvent dire, comme la petite amie de Snowden dans le film, je n’ai rien à cacher, pourquoi voudrais-je protéger ma vie privée ? C’est ce qu’on peut appeler l’argument : « rien à cacher ».

Or à cet argument, Snowden répond : « Arguing that you don’t care about the right to privacy because you have nothing to hide is no different than saying you don’t care about free speech because you have nothing to say. »

Et il ajoute :

« Même si vous ne faites rien de mal, vous êtes épiés et enregistrés. … ça en arrive au point où vous n’avez pas besoin de faire quelque chose de mal, il vous suffit d’être suspecté par quelqu’un, même par erreur, et alors ils peuvent utiliser ce système pour remonter dans le temps et examiner minutieusement chaque décision que vous avez prise, chaque ami avec lequel vous avez parlé, pour vous attaquer sur ces bases et extrapoler des soupçons à partir d’une vie inoffensive. »

De telles violations de notre vie privée nous privent du pouvoir de dire non. L’esclavage commence quand il devient impossible de dire non à son maître, à son chef. C’est alors qu’il n’y a plus de place pour l’exploration et la créativité intellectuelles. Car en perdant l’anonymat, nous perdons notre capacité d’action, nous perdons la liberté elle-même car on ne se sent plus libre d’exprimer ce qu’on pense.

Glenn Greenwald est le journaliste américain qui a travaillé avec Edward Snowden pour révéler le scandale des écoutes de la NSA. Dans un livre consacré à cette affaire, il écrit :

« La vie privée est essentielle à la liberté et au bonheur des hommes pour des raisons rarement abordées, mais qui sont pourtant irréfutables. Premièrement, quand les individus se savent observés, ils changent radicalement de comportement. Ils s’efforcent de faire ce qu’on attend d’eux. Ils veulent s’éviter toute honte et toute condamnation. Ils y parviennent en adhérant étroitement aux pratiques sociales couramment admises, en se cantonnant dans des limites acceptées, en évitant toute action susceptible de paraître déviante ou anormale.(…) C’est dans le domaine privé que la créativité, le dissentiment et les défis à l’orthodoxie peuvent germer. Une société où tout le monde sait qu’il peut être observé par l’État – où, dans les faits, le domaine privé n’existe plus – est une société où ces attributs sont perdus, tant au niveau collectif qu’individuel. » (Nulle part où se cacher, J.-C. Lattès, mai 2014).

Le crime bureaucratique

Dans le film, un des agents de la NSA dit « si c’est le gouvernement qui le fait, ce n’est pas un crime ». On appelle cela la raison d’État. C’est vieux comme le monde. Rappelez-vous, Créon aussi invoquait la raison d’État pour persécuter Antigone. Aujourd’hui, l‘argument de la sécurité face au terrorisme ne tient pas. D’abord parce que la frontière qui sépare un groupe terroriste d’une opposition politique s’estompe assez facilement.

Ensuite parce que la sécurité totale (risque zéro) n’est ni possible, ni souhaitable. Car protéger la liberté en supprimant la liberté est un non-sens, une contradiction. La liberté est plus précieuse que la sécurité.

En effet, la liberté n’est pas définie par la sécurité. La liberté est définie par la capacité des citoyens à vivre sans subir l’interférence du gouvernement dans leur vie privée. Or une sécurité totale ne pourrait être mise en place sans un contrôle total sur la vie des citoyens. Seule une société totalitaire pourrait se vanter d’apporter la sécurité totale à son peuple. C’est pourquoi, le gouvernement ne peut pas nous protéger contre toute forme de violence. Il ne doit pas non plus nous protéger à n’importe quel prix.

Je cite encore une fois Snowden :

« La NSA dira que… à cause de la crise, des dangers auxquels nous devons faire face dans le monde, d’une nouvelle menace imprévisible elle a besoin de plus de pouvoirs, et à ce moment-là personne ne pourra rien faire pour s’y opposer. Et ce sera une tyrannie clé-en-main… Je pense qu’aujourd’hui, le plus grand danger pour notre liberté et notre mode de vie vient de ce que la peur raisonnable du pouvoir d’un État omniscient n’est contrôlée par rien de plus que par des textes d’orientation. »

C’est pourquoi nous sommes en droit d’exiger la transparence de l’État et de son gouvernement, ainsi que la protection de notre vie privée. Or c’est tout le contraire qui semble s’affirmer aujourd’hui : plus de transparence est exigée du citoyen et plus de secret pour les actions de l’État au nom de la sécurité. Si les actions des gouvernants qui nous dirigent demeurent secrètes, comment pourrons-nous leur demander des comptes ? Et si nos vie privées sont espionnées et risquent d’être dévoilées, comment pourrons-nous résister aux puissants qui nous gouvernent et exercer notre jugement critique en tout liberté ?

En conclusion, la droiture morale ne doit pas seulement être exigée de l’individu, elle doit l’être également de ceux qui exercent le pouvoir et surtout de ceux-ci, car ils ont plus que d’autres le pouvoir de nuire.

Sur le web

  1. Merci. Votre article me pousse un peu plus à aller voir le film dans les jours prochains. Sinon, connaissez-vous un lien vers un argumentaire solide et développé s’opposant à l’argument « Si je n’ai rien à cacher etc. » ? D’avance, merci.

  2. c’est un excellent article qui nous met en garde et nous rappelle le livre « 1984 », mais en réfléchissant bien je me demande quel était le but de tweeter, de , Facebook, et de tous ces Réseaux sociaux . je constate que l’internet créé des emplois. de nos jours. Certaines écoles américaines offrent des emplois de travail « cybersurveillant »..à des professeurs. Un de mes confrères est devenu un « cybersurveillant ». Apres ses cours, il surveille les commentaires des élèves sur tweeter, facebook etc… quand un message lui apparait inapproprié, il convoque l’élève et lui demande de le retirer. En juin … 2013 une –formatrice vacataire en langue chinoise s’est fait virer dans un lycée français après avoir sali ses collègues sinologues de travail sur son blog . j’étais parmi ses cibles, elle avait posté sous un pseudonyme Laoshi ( professeur) des propos diffamatoires sur moi ! en juin dernier, cette personne a lancé une pétition contre une société cosmétique et a demandé aux internautes de boycotter les produits de cette compagnie à Hong Kong. Elle a 65 ans et passe son temps à vomir sa haine sur les autres.. Certains professeurs devraient montrer aux jeunes comment se servir de cet outil. le proviseur de France ne pouvait pas croire que son enseignante ait pu agir ainsi . elle avait en effet assisté à une formation » comment utiliser l’internet!! »Eh oui hélas.

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