La finance européenne au bord du drame ?

Publié Par Auteur invité, le dans Monnaie et finance

Par Waldemar Brun-Theremin.

La finance européenne est-elle au bord du drame ?

Distributeur de la banque Monte di Paschi By: Diego RussoCC BY 2.0

Le Brexit est presque un non-événement dans le sens où il est un événement encore à venir sur le plan législatif et institutionnel pour l’Europe. D’un point de vue médiatique en revanche, le Oui au leave du référendum du 24 juin est entré au cimetière du spectaculaire. Les banques anglaises n’ont pas fait faillite, la City n’a pas été dévorée par les flammes, Londres n’a pas été avalée par les flots impétueux de l’histoire et la Saint-Barthélémy du vivre-ensemble européen n’a pas eu lieu. Répétons-le : le Brexit n’a pour le moment pas eu lieu. Sous la pression de ses ex-partenaires européens, Theresa May a cependant annoncé qu’elle activerait l’article 50 afin d’officialiser la sortie du Royaume-Uni de l’Union en mars 2017, en pleine campagne présidentielle française. Nos voisins britanniques ne sont décidément jamais avares de politesse à notre encontre, c’est de bonne guerre toutefois : cette fois, Messieurs les Anglais ont bien tiré les premiers.

La suite du Brexit sera un acte politique

L’activation de l’article 50 sera à n’en pas douter un acte politique, et économique, lourd de conséquence mais étrangement on ne parle plus, ou très peu du Royaume-Uni de Theresa May aujourd’hui dans les médias. L’hystérie fut-elle à ce point débridée dans la presse française en juin dernier que les larmoyantes antiennes et les terribles prophéties des europhiles au bord de la crise de nerfs aient sombré aussi vite dans l’oubli ? Les Minc, Attali ou Cohn-Bendit ont remisé leurs défroques de tragédiens et les éditorialistes détournent quelque peu leurs regards d’Outre-Manche puisque rien d’intéressant ne semble plus s’y passer. C’est à peine si le sommet de Bratislava ramène encore l’attention sur l’Angleterre. À tort.

Dans un contexte de désindustrialisation européenne, Theresa May a annoncé sa volonté d’enclencher le mouvement inverse et de favoriser la reconstruction du tissu industriel du Royaume-Uni. Son prédécesseur, David Cameron s’était engagé sur la voie mais le tournant imposé par la victoire du leave pourrait s’avérer décisif pour la poursuite de cette politique. Après avoir glissé pendant toute la période précédant le référendum, le sterling accélère à la baisse pour atteindre, la semaine dernière, un point bas de trente ans face au dollar. Ceci a un impact positif pour le moment sur les exportations et peut contribuer à installer un contexte favorable à la mise en place d’une véritable politique industrielle. Libérée des contraintes imposées par l’Union Européenne, le Royaume-Uni peut retrouver le chemin d’une gestion économique véritablement indépendante. Les effets en seront certainement longs à observer. À l’évidence, tout n’est pourtant pas si simple, comme le montre la décélération radicale des flux d’investissements internationaux vers l’immobilier londonien et la fermeture ponctuelle de certains fonds immobiliers dès le lendemain du référendum. De la même manière, de nombreuses entreprises s’interrogent sur le maintien de leur siège social à Londres privée de son rôle de tête de pont vers le continent. Pour autant, il semble hasardeux d’enterrer la City trop vite. Début octobre, le directeur général du London Stock Exchange a défendu l’alliance avec la Deutsche Börse1, mouvement de concentration boursière entamé en mars dernier. En dépit des appétits  parisiens, Londres réaffirme sa volonté de rester une place européenne de taille comparable à New York ou Hong Kong. Paradoxalement d’ailleurs, le Footsie2 a mieux résisté en juin dernier à l’annonce du Brexit que les autres indices européens. Cela n’empêche pas que la livre Sterling connaisse aujourd’hui un cours historiquement bas dont il est trop tôt pour dire s’il pourra servir ou non la politique de Theresa May.

Les banques européennes en plein feuilleton

Nous reste alors le feuilleton bancaire italien, également au programme des discussions du sommet de Bratislava. D’une part les autorités nationales souhaitent éviter un bail-in, mécanisme par lequel on fait prendre une perte au porteur obligataire de rang inférieur afin d’éviter un renflouement avec de l’argent public. En Italie, où les petits épargnants sont largement détenteurs de dette subordonnée bancaire, un bail-in serait aussi mal venu qu’un sauvetage des banques par les institutions publiques. Le bail-out (renflouement) est en effet interdit par la règlementation européenne. Cela n’a pas empêché le quotidien Handselbaltt d’envisager très récemment un renflouement de la Deutsche Bank, actuellement au plus mal, par les autorités allemandes… La publication par la BCE de ses « lignes directrices » sur la gestion par les banques de leurs créances douteuses, montre que la Banque centrale veut encore laisser une certaine marge de manœuvre aux banques dans un contexte où une nouvelle crise bancaire européenne menace d’intervenir. Chaque banque restera donc indépendante sur le choix de sa gestion et pourra fixer ses propres objectifs de réduction de son encours de prêts affichant des retards de paiement. Le superviseur n’interviendra que dans le cas où la banque s’éloigne trop de ses lignes directrices. Un moyen comme un autre pour la BCE de redonner un peu de confiance aux marchés dans les banques européennes et surtout d’éviter, ou du moins de tenter d’éviter, des épisodes douloureux comme a pu le connaître le secteur bancaire italien.

Le risque systémique italien pour la finance européenne

En effet, avec une crise politique qui couve, un tissu industriel qui s’étiole et un secteur bancaire aux abois, l’Italie semble poser un risque systémique à l’Union européenne ? Les prêts non-performants représentent plus de 10% du total des prêts bancaires italiens. Contre 3% en Espagne et 2% en France. Dans un pays où la demande privée pour le crédit est atone, et de surcroît en période d’austérité budgétaire, il est bien judicieux que les banques cherchent à apurer leurs bilans. Mais dans le contexte économique actuel, ce besoin devient dangereux. Depuis 2008, la production industrielle italienne a enregistré un recul de 25%. L’investissement des entreprises s’est effondré et s’affiche à 10% en-deçà des niveaux de 2011 quand en France, en Espagne ou en Allemagne, les entreprises continuent d’investir. Et en ces temps d’austérité imposée par Bruxelles, l’investissement public en Italie est tombé à 2%, soit le niveau observé à Berlin. Les fonds vautours sont à l’affût et ils ont intérêt à entretenir la pression sur les banques italiennes pour ramasser à vil prix leurs portefeuilles de créances douteuses. L’année dernière, le fonds spéculatif Fortress a ainsi acquis un portefeuille de créances douteuses d’Unicrédit. C’est au tour de Monte di Paschi d’étudier la vente d’une partie de ses créances douteuses. On peut alors s’interroger sur la toxicité de la potion que doit avaler l’Italie : régime des changes fixes, désindustrialisation et crise bancaire. Il ne reste que la dévaluation interne pour sortir de l’ornière, mécanisme par lequel une baisse radicale des salaires permet un regain de compétitivité. Autre solution : l’union des pays du sud de l’Europe emmenée par la France vers un affrontement avec l’Allemagne. Après la victoire écrasante de la ligne allemande au sein des institutions européennes ces dernières années, la situation difficile d’Angela Merkel, confrontée à une rébellion au sein de la CDU, des scissions au sein du SPD, l’échec de sa politique migratoire ou encore l’émergence fulgurante du parti euro-sceptique Alternative für Deutschland, peut donner lieu à l’instauration de nouveaux rapports de force en zone euro. Les partis traditionnels y ont un intérêt évident s’ils ne veulent pas se faire tailler des croupières par les eurosceptiques de 5 étoiles, Podemos ou encore du FN.

L’Italie, depuis la crise de 2008, fait partie des pays qui accouchent de la refonte de leur société dans la douleur. En partie dirigé par le technocrate Monti, le pays a entrepris des réformes ambitieuses de son marché du travail, de son secteur bancaire et de ses institutions. Pour couronner le tout, Matteo Renzi s’est attelé à une réforme institutionnelle d’envergure : réduire le poids du Sénat afin de renforcer le gouvernement. Cette réforme passe par un référendum qui devrait avoir lieu avant le mois de décembre 2016. Dans un mouvement digne de David Cameron, le Premier ministre italien a lié son sort au résultat du référendum, promettant de démissionner en cas d’échec, le tout sur fond d’émergence du parti euro-sceptique 5 Etoiles. Conscient du danger après l’épisode du Brexit, Renzi a annoncé que les élections législatives italiennes auraient lieu en 2018, quel que soit l’issue du référendum sur la réforme constitutionnelle.  Si le président du Conseil a confirmé son intention de démissionner si les Italiens s’opposent à son projet, il a déclaré pour désamorcer la bombe que son échec n’appellerait pas d’élections anticipées. On peut souffler3.

La BCE reste aujourd’hui le seul rempart des pays du sud de l’Europe contre une crise économique majeure. Les taux souverains maintenus sur des niveaux très faibles grâce à l’action de la banque centrale (1,3% pour l’obligation souveraine italienne, 1% pour l’espagnole) permettent à ces pays de se maintenir à flot. L’autre effet bénéfique des mesures mises en place par Mario Draghi se trouve dans des conditions de financement plus favorables pour les PME du sud de l’Europe. Quand les PME italiennes se finançaient à 4,3% au printemps 2013, quand la moyenne de la zone euro s’établissait à 3%, les PME italiennes se financent désormais autour de 2,5%. La difficulté vient alors de l’appétit des PME à emprunter : la croissance des prêts de moins d’un million d’euros aux entreprises italiennes, après des progressions de moins de 3% l’an en 2014 et 2015, était négative entre janvier et mai 2016…Pour couronner le tout, la Repubblica évoque une montée du Qatar au capital de la doyenne des banques, Monte Paschi. Les négociations amorcées pourraient déboucher sur des propositions concrètes au lendemain du référendum du 4 décembre et le journal allemand Der Spiegel évoque également la possibilité pour le Qatar de monter sa participation au capital de Deutsche Bank de 10% à 25%. Le Qatar confirmerait ainsi son rôle de financier de dernier ressort d’une industrie bancaire européenne en déroute. Un aveu d’impuissance que l’on peut imaginer lourd de conséquences.

  1.  Deutsche Börse AG est une entreprise allemande spécialisée dans les opérations boursières. Elle opère au sein de la bourse de Francfort qui, en 2009, était la neuvième place boursière mondiale en termes de capitalisation. Voir AGEFI du 6/10/2016
  2.  L’indice britannique.
  3.  Marina Di Pietrasanta, Italie, 21 août (Reuters)
  1. les anglais ne sortiront jamais de l’Europe : tout est fait pour enterrer le vote de leur peuple…

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