Histoire du digestif Jägermeister

Publié Par Jean-Baptiste Noé, le dans Culture

Par Jean-Baptiste Noé.

Jägermeister

Jägermeister By: Carlos VarelaCC BY 2.0

Des forêts allemandes aux bars branchés de New York, l’histoire de la Jägermeister épouse les tensions du siècle. Ce digestif composé de 56 herbes fut créé en 1935 par Curt Mast. Son nom signifie « maître de chasse ». La boisson se voulait une liqueur pour chasseur, nécessaire remontant après les longues heures passées dans les bois. Sur son blason figure un cerf surmonté d’une croix, allusion à saint Hubert et saint Eustache, patrons des chasseurs. Sur l’étiquette sont imprimés des vers d’Oskar von Riesenthal, célèbre chasseur et écrivain du XIXe siècle :

« Il y va de l’honneur du chasseur
de protéger et de préserver son gibier,
de chasser dans les règles de l’art
et, dans la créature, d’honorer le Créateur. »

L’amitié entre Curt Mast et Herman Goring contribua à valoriser la boisson, qui fut consommée chez les jeunes troupes du IIIe Reich. On a pu voir dans son nom un hommage rendu à l’aviateur, nommé Reichjägermeister, c’est-à-dire directeur des eaux et forêts de l’Allemagne nazie. Mast et Goring ont souvent chassé ensemble, partageant probablement plus d’un verre de liqueur.

Pendant la guerre, la Jägermeister fut la boisson des soldats, notamment en raison de ses vertus anesthésiantes. Après la guerre, Mast dut comparaître devant un tribunal, mais il ne fut pas condamné et put continuer sa vie politique en devenant député CDU. La boisson périclita néanmoins, à cause de son histoire et de son côté vieillot.

Renouveau d’après-guerre

Elle connut un renouveau dans les années 1970, après la reprise par un neveu de Curt Mast. Celui-ci investit le domaine du sport et sponsorisa de nombreuses courses. On vit alors apparaître des formules 1 aux couleurs de la Jägermeister, ce qui rajeunit l’image de la marque et lui permit de toucher un nouveau public, plus urbain et plus jeune. Ce n’était plus uniquement la boisson des chasseurs, mais celle des sportifs et des étudiants branchés. L’époque du IIIe Reich semblait loin.

Puis dans les années 1990, la boisson arriva aux États-Unis, où elle fut très prisée des rockeurs et des rappeurs. Des groupes de punks la mentionnent dans leurs chansons et elle est bue dans les séries grand public. Après la chasse et l’automobile, c’est la musique populaire et la télévision qui lui permet de maintenir sa célébrité.

Aujourd’hui, elle figure parmi les huit boissons alcoolisées les plus bues au monde. On la consomme rarement seule, mais en cocktails et en shot. Il n’y a guère plus que le cerf pour continuer à rappeler la permanence de la chasse. Ces herbes ont traversé les décennies et ont réussi à s’adapter aux changements de goût et de culture.

On ne connaît d’ailleurs rien de sa recette, si ce n’est qu’il y a du gingembre, de l’anis étoilé et de la cardamome. La Jagermeister fait partie de ces tisanes qui gagnent leurs galons au fil du temps et dont la patine leur donne davantage encore de profondeur. Sa mythologie n’est plus celle des forêts et des sangliers, mais de la musique électronique ; une autre chasse en cours.

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